News - 17.02.2020

Ridha Bergaoui: L’agriculture biologique, une agriculture sans produits chimiques toxiques

L’agriculture dite moderne utilise de plus en plus de produits issus des industries chimiques comme les fertilisants, le pesticides et herbicides, les antibiotiques, les hormones  et des additifs divers ainsi que des semences OGM (Organismes Génétiquement Modifiés). Ces pratiques associées à  l’intensification à outrance visent l’augmentation de la productivité et du gain. Cette tendance a conduit à de nombreux scandales alimentaires portant atteinte à la santé du consommateur. Cette agriculture productiviste a conduit également à des problèmes de pollution, une détérioration de l’environnement, un épuisement des ressources naturelle, une diminution de la biodiversité et une détérioration de la qualité des produits. Des nos jours, le consommateur commence à se méfier des produits agricoles issus de cette agriculture intensive. L’agriculture biologique (AB), à coté d’autres modes de production de qualité respectueuses de l’environnement (agriculture durable, permaculture, agriculture raisonnée…),  a pour objectif de concilier le consommateur avec le producteur, de rétablir la confiance perdue et de préserver l’environnement.

Les fondements de l’agriculture biologique

Le principe de la production en mode biologique repose sur  la production et la transformation de produits agricoles et agroalimentaires sans aucun recours aux produits chimiques polluants et toxiques, dans le respect de l’environnement et du bien être animal. Elle interdit l’utilisation des OGM  qui soulèvent des inquiétudes de la part du consommateur du fait qu’on ne connait pas encore suffisamment leur impact sur la santé et l’environnement. L’AB est réglementée, elle est régie par un cahier des charges qui fixe les conditions de production et de transformation. Le contrôle continu du respect du cahier des charges et de ses clauses se fait par un organisme reconnu et indépendant qui délivre la certification biologique du produit ainsi obtenu. La traçabilité est également un souci important pour rassurer le consommateur.

Les pesticides, des produits importés mais mal contrôlés

Les pesticides groupent un ensemble de produits chimiques utilisés en agriculture conventionnelle et permettent de lutter contre les ennemis des cultures. Ces produits très divers sont utilisés pour combattre les maladies causées par les champignons microscopiques (les fongicides), les herbicides pour lutter contre les mauvaises herbes, les insecticides pour combattre les insectes nuisibles et les parasiticides.

En Tunisie, près de 5000 tonnes de pesticides sont importées chaque année et 700 autorisations d’importations sont autorisées. Une enquête, publiée par La Presse le 11 avril 2019, montre que des pesticides cancérigènes, tueuses des abeilles et interdits en Europe, sont importés, autorisés et vendus par les commerçants des produits phytosanitaires. Des produits à base de glyphosate (herbicide vendu sous la marque Roundup) reconnus très cancérigènes sont agréés en Tunisie et plus de 25 produits à base de cette substance sont commercialisés. Des pesticides contrefaits et non contrôlés sont vendus sur le marché local formel. « La Tunisie importe  des tonnes de pesticides inefficaces et non conformes aux normes »,  titrait le site Babnet le 15 février 2016. La plupart de ces pesticides est importée en vrac et conditionnée en bouteille sur place. Le Ministère de l’Agriculture opère normalement des contrôles réguliers depuis l’attribution des autorisations d’importation jusqu’à la vente. Ces contrôles semblent toutefois insuffisants pour assurer le suivi des stocks de pesticides chez les grossistes et les détaillants.

Quoique le prix de ces produits soit élevé, l’agriculteur pense qu’il est  indispensable de les utiliser, à titre préventif ou curatif et à plusieurs reprises (compte tenu du climat, du stade végétatif, des risques d’infection …), pour s’assurer une bonne récolte.

Cette chimie nous empoisonne et tue tout sur son passage

Ces produits très toxiques nuisent à la santé de l’agriculteur et sa famille surtout si celui-ci ne prend pas les précautions nécessaires (masques, gants, tenues spéciales…) lors de leur utilisation soit par manque de moyens financiers soit par ignorance. Ces toxiques portent également atteinte au consommateur puisque la plupart des agriculteurs ne respectent pas les délais d’attente avant récolte et vendent légumes et fruits quelques jours seulement après traitement. Par ailleurs il est difficile de se débarrasser de ces toxiques, qui généralement s’incrustent fort et sont difficilement éliminés par un simple jet d’eau. Ces produits toxiques se retrouvent ainsi dans notre organisme, s’accumulent et peuvent nuire sérieusement à notre santé. Les enfants et les personnes âgées sont les couches les plus vulnérables.

Les produits obsolètes et non utilisés ainsi que les emballages vides sont fréquemment abandonnés en pleine nature ce qui représente un réel danger de contamination. L’absence de vulgarisateur et d’encadrement laisse l’agriculteur abandonné à lui-même  à la merci du vendeur intéressé plus par le volume de ses ventes que par l’intérêt du producteur ou celui du consommateur. Pour bien protéger ses cultures et pour ne prendre aucun risque, l’agriculteur a tendance à  multiplier les passages et forcer sur  les doses de traitement au-delà des recommandations. Les semences importées, généralement hybrides, donnent des plants beaucoup plus fragiles, que ceux issus des semences locales moins productives mais plus résistantes, et nécessitent des traitements fréquents.

Ces pesticides dangereux contaminent la flore et la faune sauvage perturbant l’équilibre biologique et empoisonnant animaux et insectes dont les insectes pollinisateurs comme les abeilles et les bourdons. Ils contaminent également la microflore et microfaune du sol et détruisent des biotopes fragiles. Ils sont facilement emportés par le vent et se retrouvent parfois à causer des dommages très loin des lieux d’épandage. La quantité de produits déposée sur les plantes est très faible par rapport à la quantité pulvérisée et la plus grande partie se retrouve sur le sol ou emportée par le vent.

L’agriculture biologique, une agriculture sans produits chimiques nocifs

L’agriculture biologique interdit toute utilisation des pesticides et autres produits chimiques de synthèse. Pour lutter contre les ennemis des cultures et du cheptel, l’agriculture biologique utilise des moyens divers. Il s’agit de techniques culturales spécifiques (rotation des cultures, labour…), des moyens physiques (chaleur et vapeur), de la lutte biologique grâce à des prédateurs de parasites et des produits naturels comme le soufre, le cuivre, huiles minérales, sulfate de cuivre… qui ne représentent aucun danger pour leur utilisateur ou l’environnement.

A coté de l’absence de résidus chimiques et de préservation des ressources, de l’environnement et de la biodiversité, l’agriculture biologique est soucieuse des équilibres économiques et de l’autonomie de l’agriculteur. L’utilisation des semences locales permettent de sauvegarder ces graines, source de biodiversité, menacées de disparition et de se libérer de la dépendance des multinationales de sélection et d’amélioration des plantes. Ces sociétés commercialisent des semences hybrides que l’agriculteur doit renouveler tous les ans. L’élevage permet de produire du fumier riche en matière organique qui dynamise les sols, active la flore et faune et met à la disposition des plantes des éléments nutritifs nécessaires à leur croissance et leurs productions. D’autres pratiques sont également courantes en agriculture biologique telle l’enfouissement des engrais verts et le compostage des déchets de la ferme. Les engrais organiques sont à ce titre beaucoup plus intéressants et efficaces que les engrais chimiques classiques (N, P et K). La présence des animaux sur la ferme permet de valoriser les déchets et sous-produits disponibles. Elle oblige l’agriculteur à pratiquer les cultures fourragères indispensables pour une bonne rotation des cultures. Ces cultures libèrent rapidement le sol et sont des cultures nettoyantes puisqu’elles sont coupées avant montée en graines des mauvaises herbes. Ces fourrages autoproduits représenteront la base de l’alimentation du cheptel à compléter par des céréales, de préférence  produites sur place. Cette alimentation permet de se passer du concentré, à base de maïs et de tourteau de soja OGM importés, vendu par les usines d’aliments du bétail.

L’agriculture biologique en Tunisie, une filière jeune, dynamique  et bien structurée

L’agriculture biologique fut introduite en Tunisie depuis les années 1980. Elle est devenue officielle à partir de 1999 avec la publication de la loi 99-30 du 5 avril 1999 concernant l’agriculture biologique et les cahiers des charges s’y rapportant. Un grand effort a été fait pour créer les structures spécifiques depuis la production jusqu’à l’exportation en passant par le contrôle et la certification. Des systèmes de motivation et de sensibilisation dont  les subventions diverses et les efforts de promotion (salons, rencontres…) aussi bien à l’étranger qu’en Tunisie ont été mis en place. Depuis 1999, du chemin a été fait et de nos jours l’agriculture biologique occupe une place importante aussi bien au niveau économique que social. La Tunisie passe actuellement pour être le premier pays en matière d’agriculture biologique en Afrique.

Selon le Ministère de l’Agriculture, en 2018, les superficies réservées à l’agriculture biologique ont atteint 335 586 ha soit prés de 6,7% de la Surface Agricole Utile (SAU) estimée à 5 millions d’hectares. Trois gouvernorats occupent représentent à eux seuls 61% de cette superficie : Sfax (24%), Mahdia (22,6%) et Kasserine (14,5%).  L’olivier et les forets- parcours représentent respectivement 72 et 22 % de ces superficies (soit 94% de la surface réservée à l’AB). Le reste est réparti entre arbres fruitiers, cactus, palmier... Au total 60 produits sont exportés vers 36 destinations dans le monde. Ces produits représentent 60 000 tonnes dont l’huile d’olive (48 000 tonnes) et les dattes (10 500 tonnes). Ces deux produits représentent à eux seuls 97,5% de nos exportations de produits biologiques. Pour l’année 2018, le montant des exportations des produits biologiques représente 680 millions de dinars soit 14% du total de nos exportations des produits agricoles.

Une demande locale en produits biologiques de plus en plus importante

Le Tunisien a de plus en plus conscience des méfaits des produits chimiques utilisés en agriculture. Il a peur pour sa santé et celle de ses proches. Il pense à juste titre que notre alimentation a un impact direct sur notre santé. Les maladies diverses (cancers, problèmes cardiaques…) de plus en plus répandues dans notre société ont un rapport direct avec notre mode de vie et surtout notre alimentation. Il demande de plus en plus des aliments sains sans produits chimiques toxiques. Les produits biologiques l’intéressent et il en demande de plus en plus. Une clientèle sélective, avertie, constituée de cadres et de personnes instruites s’intéresse aux produits biologique se trouve à la recherche de ces produits à des produits sains et de qualité. Toutefois, malgré les efforts pour le lancement de la consommation intérieure, celle-ci reste  limitée en raison surtout du peu de disponibilité de ces produits. De nos jours, certains sites Internet vendent des paniers de fruits et légumes naturels ou biologiques et rencontrent de plus en plus de succès.

Le prix des produits biologiques plus élevé que celui des produits standards

Les produits biologiques peuvent être soit des fruits et légumes produits par les agriculteurs soit des produits transformés dont les produits spécifiques à la région, traditionnels et de terroir. Il est vrai que le prix de vente de ces produits est plus élevé que celui des produits standards (en moyenne de 30%). Ce ci est dû au prix de revient plus élevé suite au recours à une main d’œuvre plus abondante pour les différents travaux agricoles (particulièrement le désherbage manuel) et un rendement plus faible des cultures (allant jusqu’à  50% des rendements en conventionnel) suite à l’utilisation de semences locales moins productives et l’interdiction d’utilisation des pesticides pour lutter efficacement contre les différents ennemis des cultures.

En Europe, pour éviter des prix élevés au niveau du consommateur, la plupart des producteurs biologiques ont recours à des circuits courts de commercialisation afin d’éviter les intermédiaires. Plusieurs formules sont proposées : vente directe chez le producteur et parfois même auto récolte (le consommateur qui récolte lui-même les produits qu’il veut acheter), stands de vente à l’entrée de la ferme, vente aux marchés ambulants et hebdomadaires, vente de paniers de fruits et légumes par Internet avec livraison directement aux consommateurs… Certaines grandes surfaces réservent des pans entiers de leurs magasins pour la vente des produits biologiques installés en collaboration avec les agriculteurs ou leurs représentants.

Conclusion

Une certification « produit biologique » n’est pas forcement gage de qualités gustatives ou nutritives ou de santé mais une certification liée à un mode de production conforme au cahier des charges bio et normalement exempte de résidus de pesticides. Le prix est un peu plus élevé que celui des produits standards. Pour ne pas déséquilibrer son budget, le consommateur doit changer de comportement tout d’abord en réduisant le gaspillage alimentaire et d’autre part en se rappelant qu’il est préférable de manger moins et mieux que manger plus mais des aliments nuisibles à sa santé et à l’environnement. Un produit naturel n’est pas forcement un produit biologique toutefois un produit biologique est forcement un produit naturel. Le consommateur doit toujours vérifier que le produit qu’il vient d’acheter est certifié biologique et porte le logo de l’organisme certificateur.

Au niveau national, l’agriculture biologique préserve l’environnement, les sols et autres ressources. Elle protège les abeilles dont le rôle est déterminant dans la pollinisation et les récoltes. Elle permet à la collectivité d’épargner les frais de dépollution ainsi que les frais sanitaires, nécessaires pour soigner les citoyens exposés aux pesticides utilisés en agriculture conventionnelle. L’agriculture biologique est beaucoup moins énergivore et rejette moins de polluants. Elle entraine moins de production de gaz à effet de serre et permet de lutter contre le réchauffement climatique. L’AB occupe plus de main d’œuvre et entraine la création d’emplois dans le milieu rural ce qui réduit l’exode rural. Enfin une agriculture durable respectueuse de l’environnement avec des produits sains de qualité permet d’améliorer l’image de marque de l’agriculture souillée par de multiples scandales liés à la maltraitance animale, l’utilisation de produits dangereux, la fraude et la malversation…

Il faut tenir compte de tous ces avantages lors de l’évaluation de l’impact de l’agriculture biologique. Ces avantages justifient soutien et aides de l’Etat à l’agriculteur pour le développement et la promotion de ce secteur tout compte fait intéressant et profitable à tous : agriculteurs, consommateurs, environnement et collectivité.

Professeur Ridha Bergaoui

 

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