News - 07.11.2019

Un nouveau livre d’Abderrahman Beggar, Hédi Bouraoui, Poaimer autrement: la lecture de Rafik Darragi

La poésie plurielle de Hédi Bouraoui...Les Editions CMC viennent de publier une nouvelle anthologie de la poésie de Hédi Bouraoui. La première avait été publiée en 1991 par l’AssociationTunisie-France, à Sfax, la ville natale de notre poète établi au Canada.L’introduction est d’Abderrahman Beggar. L’homme, enseignant au Département de langues et littératures de l’université Wilfrid Laurier au Canada, connaît fort bien son sujet,Hédi Bouraoui ayant été son professeur à l’université York à Toranto. Sa thèse, L’épreuve de la Béance, publiée en 2009, portait sur Hédi Bouraoui. Par la suite, en 2012 il publia Ethique et rupture bouraouïennes (CMC Editions) et en 2016, Histoire et mémoire bouraouïennes (CMC Editions).

Dans cette nouvelle anthologie nous découvrons avec plaisir non seulement des poèmes inédits mais égalementdes textes et poèmes anciens célèbres, tous illustrant la quête de Hédi Bouraoui, l’humaniste et son idée propre quant au pouvoir évocateur de la poésie. Constituée d’une sélection de poèmes provenant de 14 recueils, elle se veut non seulement un reflet de la diversité poétique de Hédi Bouraoui, mais, également, une passerelle pour saisir les motivations profondes de cet homme et déceler cette ligne de force qui a présidé à toute sa production littéraire.

Déjà dans Livr’Errance, recueil datant de 2005, et qui n’est pas, malheureusement inclus  dans cette anthologie,Hédi Bouraoui écrivait à propos de la poésie:

La poésie n'est pas « le développement d'une exclamation » comme l'a écrit Paul Valéry. Elle est incessante interrogation. Questionnements qui nourrissent l'essentiel en nous. Ainsi des questions clés: Sur le qui suis-je ? Qui est-il ? Qui sommes-nous ? Que faisons-nous ici sur terre? Où sommes-nous passés ? Où allons-nous ?...La poésie « ne se fait pas dans le lit comme l'amour » comme l'a affirmé André Breton. Elle se fait dans des lectures plurielles qui suscitent des Interrogations sur la fuite des mots. Car Le poème court.... Il fuit / Dans sa fuite / A l'au-delà des mots / il loge sa raison d'être. (Livr’Errance, pp.8-9)

Il faut préciser que c’est d’abord dans son livre Mutante, la poésie (CMC Editions, 2015) que Hédi Bouraoui avait déclaré haut et fort le but de la poésie:

«Pour moi, la poésie est fonctionnelle. Elle peut rectifier le tir, corriger les injustices et les avatars de l’histoire. La poésie peut alors nous aider à nous faire changer de vision du monde, nous mettre sur le chemin de l’équité et de la dignité humaine.» (p.84)

Pour illustration il faut lire et relire le long poème ‘Vaccine Tam-Tam et Nada Qu’a’, paru dans le recueil Haïtuvois suivi des Antillades et que A.Beggar n’a pas manqué d’inclure dans cette anthologie:

« Pas d’poôblème à Haïti»

Et le sourire s’échancre jaunâtre sans la moindre

Conviction

Un sourire farci d’histoires interminables qui en

Disent long…

Un sourire qui cache et révèle tout un monde, tout

Un mode de vie.

Je fomentais dans mon rêve une conspiration qui épuise l’improvisation de ceux qui nous exploitent en plein jour Je mitraillais d’obus et de paroles tous ceux qui se baignent dans le plaisir de notre nausée tous ceux qui, sans tact, sans rime ni raison, nous violent en bombardant dans nos yeux (qu’ils disent aimer pour leur beauté !) quelques dollars verts qui transforment nos peuples en myopes...

Dans Illuminations autistes. Pensées-éclairs, publié en 2003 à Sfax (Ed.Aoulédouna) la rencontre de l’auteur avec Naoufel, un jeune handicapé, n’est pas « un simple exercice de style ». Comme nous pouvons le constater, dans les poèmes cités dans cette nouvelle anthologie, notamment ‘Boul’verse’ (pp.191-92), et ‘La maladie mentale’ (p.195-96), il s’agit bel et bien d’une fusion totale, délibérée ainsi que l’avoue notre poète:

« Je m’y perdais sciemment; j’oblitérais ma façon d’écrire, rien que pour faire émerger l’authenticité de sa voix dans des textes que je composais autour de situations vécues par lui. Ainsi son handicap devenait la logique du texte. Ce n’était donc ni avec ses mots à lui, ni les miens, taillés sur mesure, que se construisait une cohérence qui nous dépassait». (p.85).

Chez Hédi Bouraoui qui se définit, comme son nom en arabe l’indique, "Fils du Conteur, Irrigateur", la poésie est le pouvoir qui nous rend notre dignité et qui, en même temps, nous donne la possibilité d’éviter les conflits et d’assainir les adversités. Du recueil Nomadaime, A.beggar cite 12 poèmes, dont "Dé-livre", (p.179), "Traverser"(p.189) et "Nomadest" (p.190), montrant que l’écriture chez Hédi Bouraoui se veut essentiellement "nomadisante", libre de toute contrainte.

Dans son recueil Traversées, paru en 2010 mais, malheureusement non inclus dans cette anthologie, presque tous les poèmes, une trentaine, convergent vers une même volonté, celle de souligner le rôle introspectif de la poésie, à propos de «trois questions fondamentales», à savoir

«-Qui suis-je?

-Qui sont les Autres?

-Quelle réalité secrétons-nous dans nos contacts avec le monde éclaté d’aujourd’hui?»

Autrement dit, trois grandes problématiques intimement liées, une sorte de triade qui n’a, en réalité, jamais cessé de tarauder notre poète tout au long de son parcours poétique. En effet, sa quête de l’identité et ses prises de position sur les problèmes de l’immigration et l’instauration du dialogue, ne sauraient être dissociées ni de sa soif de la connaissance de l’Autre, ni de ses convictions éthico-littéraires.

«L’imaginaire, écrit-il, et le réel ne finiront jamais de s’entrecroiser… se distancer pour s’ignorer ou se combattre… se rapprocher pour unir leur force et faire face à l’histoire et ses avatars». (Traversées), (p.1)

Il faut dire que Hédi Bouraoui jongle avec les mots; sa verve poétique force l’admiration; qu’on songe à ces néologismes époustouflants et à cesnombreux amalgames de deux termes comme: émigressence , amourire, Musocktail, dentifriciade, l’inter-dit, etc., pour souligner  ou dédoubler le sens. Mais bien que souvent le message et le médium se trouvent imbriqués l’un dans l’autre,le décodagereste aisé:

‘Canaduitude’, poème tiré du recueil Echosmos, cité dans l’anthologie (p.140), est un modèle parfait:

Tu me domines Américain de mes amours
Je me canadianise
Tonique-moi le
Ce vers de tes dollars
Je suis cané
Cana cane canera
canerons-
Nous mon identité
Sans qu’on me le dise…
    …….

Où est ma canne?
Dans ma cabane
Au Canada
Je retrouve mon âme. (Echosmos, p.68)

Ce recueil, Echosmos, date de 1986. Hédi Bouraoui y avouait déjà: «Ainsi se tisonne le mal de vivre/ Comme du sel sur la plaie». Les procédés poétiques qu’il utilise pour se référer au mot ‘identité’ sont souvent déroutants pour le commun des mortels. D’abord, et comme pour souligner sa futilité en ce monde, par force, devenu cosmopolite, il semble lui dénier toute importance, comme dans ce poème au titre ô combien révélateur, ‘Crucifié’, inclus lui aussi dans cette anthologie (p.28)

« Flute! Je veux m'appeler oui / Un oui neutre Sans rime ni Raison / Qui nie toutes les fortunes / les étiquettes et les Nations / Un oui qui nie les Nations / et les Nationalités Source de haine / et d'immortalité / Je rêve ... Etre un simple Mortel / qui passe sa vie dans les Motels / du Monde / Sans identité./ Le système m'épingle / Comme un papillon / Collectionné / On me transforme / en échantillon / De valeurs bien / ventées / Oui bien vantées / Je nie toutes vos notions / Je refuse d'être classé / Même dans la famille / Des crustacés». (Echosmos, p.28)

En fait, le problème du sens que l’individu doit donner à la vie et à son engagement a toujours taraudé les poètes. Cette préoccupation est aux antipodes de la névrose dont parle Freud car elle ne relève pas du seul psychisme. Le poète romantique anglais Keats définit cette préoccupation par l’expression ‘negative capability’. C’est une prise de conscience, une perception aiguë de notre condition humaine, une mystérieuse faculté qui fait que le poète aspire à vivre à mi-chemin entre le mystérieux et le naturel sans ressentir pour autant les affres de la névrose, du doute ou d’une curiosité morbide.

En conclusion, et comme l’affirme justement A.Beggar: «Ce volume cherche avant tout à combler un vide en rendant accessible une poésie plurielle tant par son style que par sa portée thématique». Puisse-t-il en cette période de globalisation et de migration généralisée où les frontières culturelles s’ouvrent un peu partout, contribuer un tant soit peuà faire connaître et peut-être à faire aimer l’œuvre poétique de Hédi Bouraoui.

Rafik Darragi

A.Beggar, Hédi Bouraoui: Poaimer autrement, CMC Editions, Toranto (Canada) 2019, 208 pages.

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