Analyse - Récupération en Iran: «Il faut sauver le pilote Ryan»
Par le Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied - Une véritable course contre la montre remplie de tension et d’incertitude s’est engagée durant quelques jours entre l’Iran et les USA pour retrouver un pilote au grade de Colonel d’un avion F-15E. L’enjeu est hautement stratégique. Pour l’Iran, ce serait, s’il est encore vivant, une monnaie d’échange dans les futures négociations; pour les USA, un exploit conforme à leur devise, de ne laisser personne derrière. Même mort, le pilote pourrait servir à toucher l’opinion publique américaine, comme cela a été fait en Somalie en 1993 lors de l’opération «Gothic Serpent» durant laquelle des hélicoptères Black Hawk furent abattus. Un film s’est inspiré de cet épisode («Black Hawk Down»).
Le CSAR (Combat Search and Rescue) est une mission spécifique déclenchée en temps de guerre, donc en zone hostile (infographie ci-après). Pour les Marine’s, elle prend la dénomination de TRAP (Tactical Recovery Aircraft/Personnel). Elle est désignée par l’acronyme français RESCO (Recherche et Sauvetage au Combat).
Les tentatives de récupération des équipages existaient depuis la 2e Guerre mondiale, mais elles prirent beaucoup plus d’importance lors de la guerre du Vietnam avec 4120 vies sauvées dont 2780 au combat. La plus extraordinaire et la plus importante opération CSAR de cette guerre est celle de «Bat 21» en 1973 en plein territoire nord-vietnamien. La récupération du Lieutenant-Colonel Hambleton a pris 11 jours. Il est guidé par sa radio de survie. Pour éviter que l’ennemi puisse intercepter les instructions, on guide Hambleton, joueur de golf invétéré, en faisant référence aux distances et directions générales de différents parcours de golf qu’il connait bien. Pendant la guerre du Golfe «Desert Storm» en 1991, 38 appareils alliés furent abattus. Beaucoup d’équipages s’éjectérent très profondément en territoire irakien, souvent à proximité immédiate d’installations militaires, rendant ainsi impossible leur récupération. Sept missions de récupération seulement furent lancées et trois débouchèrent sur la récupération de membres d’équipages derrière les lignes adverses. En Bosnie, en 1995, durant l’opération «Deny Flight», le Capitaine O’Grady (pilote d’un F-16 américain) est sauvé après six jours(1).
Déroulement de cette mission: Lorsque l’appareil a été abattu au Sud-Ouest du territoire iranien, à proximité de la frontière irakienne, une opération de sauvetage est lancée. La première étape est de localiser le pilote. Sa balise (avec GPS intégré) permet de lancer un appel de détresse, immédiatement capté par l’avion AWACS de permanence. Ses émissions permettent de lancer un effort de reconnaissance majeur durant lequel satellites, avions d’écoute électronique et de reconnaissance sont mis à contribution pour passer la zone au peigne fin; en faisant attention qu’il s’agisse d’un signal authentique et non d’un piège tendu par l’adversaire. Des drones (MQ-9 Reaper) sont envoyés en reconnaissance pour déterminer les forces en présence et préparer la mission. Il est généralement établi qu'un pilote éjecté en territoire hostile doit pouvoir tenir 72 heures.
Pendant ce temps, une Task Force (Force opérationnelle) se tient toujours en alerte dans une base aérienne proche de la zone d’opérations, au Koweït et/ou en Jordanie dans ce cas de figure. Ils sont au courant de toutes les sorties aériennes de la journée, et font intrinsèquement partie de toute campagne aérienne (infographie ci-dessous). Elle est composée de forces spéciales de l’Armée de l’Air (Pararescuemen) ou de toute autre unité spéciale disponible, au moins deux hélicoptères d'assaut et de combat (HH-60W) et de l’appui aérien (A-10). Elle prend en compte lors de la préparation de la mission, des menaces ennemies notamment la défense sol-air (telle le S-400 ou TOR-M1), de la météo ainsi que des ravitaillements. Ainsi, une mission longue distance peut nécessiter des ravitaillements en vol (par HC-130) ou la préparation de zones de ravitaillement au sol. La défense aérienne et l'appui-feu peuvent être effectués par des avions de chasse, la sécurisation de la zone de récupération peut être réalisée par des hélicoptères de combat tandis que les hélicoptères d'assaut transportent les forces spéciales.
L’opération a été déclenchée de nuit. Les hélicoptères ont décollé en premier pour rejoindre la zone de récupération. Ils sont suivis par les ravitailleurs puis les chasseurs. Ces derniers sont chargés, sur zone, de détruire les défenses sol-air. Une fois leurs missions réalisées, ils cerclent à haute altitude autour de la zone, prêts à répondre aux sollicitations d'appui aérien. Puis, c'est au tour des hélicoptères de combat d'effectuer des démonstrations de force et d'utiliser leurs armements pour intimider et/ou détruire l’adversaire dans la zone de récupération. Enfin, les hélicoptères d'assaut déposent les forces spéciales (souvent via une corde lisse ou un poser d'assaut) auprès du pilote qui s'est préalablement signalé via le matériel fourni dans son paquetage de survie (fumigènes, fusées éclairantes, sifflet, miroir). Un premier hélicoptère d'assaut sous la protection d'un second hélicoptère, dépose un premier groupe de forces spéciales qui va rejoindre et formellement identifier la personne à embarquer (en lui posant certaines questions d’ordre professionnel ou personnel). Une fois la confirmation confirmée, le deuxième hélicoptère se pose à son tour et dépose les autres forces spéciales chargés de défendre la zone en attendant l’extraction du pilote par le premier hélicoptère. Une fois cette phase délicate effectuée (selon l’état de santé du pilote et le niveau de résistance adverse), tous les appareils rentrent à la base.
Les pilotes sont entrainés à faire face à ce type d’incident, de par leur entraînement, en l’occurrence en environnement désertique ou montagneux (dans le cas présent) ou maritime (s’ils venaient à être éjectés en plein Golfe arabo-persique). Les risques existent lors de leur éjection(2) ainsi qu’à leur réception au sol (fracture des membres inférieurs ou de la colonne vertébrale). Une fois au sol, ils restent immobiles en journée et se déplacent la nuit pour trouver un peu de nourriture ou d’eau. S’ils survivent à cela, ils peuvent compter sur leur équipement individuel: généralement, un pistolet, de l’argent local (ou dollars), une trousse de survie/de secours (tourniquet...), une ration de combat (hautement énergétique) etc.
Cette opération à haut risque a eu un coût. Il semblerait, d’après certains rapports, que des avions de chasse A-10 auraient été touchés par des missiles sol-air FN-6 (d’origine chinoise) ainsi que des hélicoptères HH-60W atteints par des tirs de mitrailleuses lourdes de type bitubes ZSU-23 (d’origine russe).
Il est à signaler qu’une fois le pilote (appelé «survivor») est récupéré, les appareils touchés sont détruits pour éviter que la technologie à leur bord ne tombe dans de mauvaises mains. Durant l’opération «Neptune Spear» visant l’élimination de Ben Laden, l’un des hélicoptères ayant subi une défaillance technique fut détruit par explosifs par les forces spéciales au sol durant la phase d’exfiltration.
Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied
Notes
(1) Raids Hors-Série N°61 _ Déc.2016 - Jan. Fév.2017
(2) Lors d'une éjection, un pilote de chasse subit une accélération brutale comprise entre 14 et 20 G (parfois jusqu'à 25 G selon les conditions) pendant environ 0,5 seconde. Cette force verticale extrême, dirigée des pieds vers la tête, permet de dégager le siège de l'avion en toute sécurité, notamment à basse altitude. Le choc est violent, entraînant une forte pression sur la colonne vertébrale de l’équipage.
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