Opinions - 09.09.2022

Slaheddine Dchicha: Le «Fast» et le «Slow»

C’est banalement connu, l’Homme s’est doté, grâce à l’industrie et à la technique, d’outils  et de machines qui lui ont permis de réaliser un gain de temps  notable. Cependant, à  partir des années 80, tout s’est accéléré et la vie humaine est devenue une course trépidante  pour  accomplir mille  et une choses en un minimum de temps. A telle enseigne que tout est devenu quick, speed ou fast: l’alimentation (quick, fast Food…), les rencontres amoureuses (speed dating, quick dating…), la mode (fast fashion)… l’entretien d’embauche (job dating)…

Cette  accélération n’a cessé de s’accentuer et de s’emballer mais paradoxalement au lieu de libérer du temps, elle s’est révélée chronophage et, à en croire le sociologue et philosophe allemand  Harmut Rosa*, elle s’est muée en aliénation à laquelle deux attitudes ont très tôt fait face pour la contrecarrer ou du moins limiter ses méfaits:

La décélération

La première attitude, la décélération selon le même philosophe allemand, est une réaction d’opposition et de résistance pour ralentir cet emballement généralisé. Et l’antonyme anglais Slow couramment adopté pour la  désigner est à cet égard symptomatique. En effet, tout ce qui était speed, quick ou fast est devenu slow. Deux exemples illustrent bien cette tendance: Le premier, c’est Le slow food de Carlo Petrini. Ce mouvement parti d’Italie dans les années 80 et dont l’emblème pour signifier la lenteur est un escargot, a gagné le monde entier pour devenir un mouvement international qui œuvre pour le développement d’un échange éthique avec les agriculteurs, pour la défense d’une biodiversité alimentaire et pour la promotion d’une alimentation locale.

La deuxième illustration, c’est l’émergence d’un  nouveau concept politique, la Slow Démocratie** qui  préconise le ralentissement du rythme de la mondialisation afin de régénérer la  démocratie et retrouver le sens de la délibération publique…

Fast Culture

La seconde attitude, au lieu de s’opposer comme la  première, elle consiste à accompagner le mouvement et à composer ainsi avec le manque de temps qui, nous l’avons dit, s’est fait ressentir  partout, par tout le monde et dans tous les aspects de la vie quotidienne. Et ce,  notamment dans les  loisirs et les activités culturelles qui se sont multipliés, diversifiés et qui se livrent une concurrence  acharnée. En effet, c’est à qui attire l’attention du maximum de personnes et à qui les retient le plus longtemps. Ainsi les clips, les séries et les tweets se sont-ils multipliés et leur usage s’est-il généralisé au  point de régner désormais en maîtres absolus.

Fast Book

Quant à la lecture dont on déplorait la baisse et dont on a espéré l’augmentation pendant le confinement, elle a fait l’objet d’une nouvelle stratégie:
Prenant en considération la concurrence, le peu de temps dont disposent les lecteurs et la baisse de  leur concentration, les principales maisons d’édition françaises ont opté pour la brièveté. Elles ont  ainsi créé des collections à  petit format, au nombre de pages faible et au prix modique.

A  tout seigneur, tout honneur: la maison d’édition la plus connue et la plus prestigieuse, Gallimard a «donné le la» et propose dans sa nouvelle collection «Tract» en 60 pages et pour 3€90, des textes de Cynthia Fleury, Barbara Stiegler, Régis Debray, Alain Badiou…

Mais depuis, le confinement et la campagne des Présidentielles aidant, Gallimard a fait des émules  et d’autres éditeurs ne cessent de lui «emboîter le pas», à commencer par Le Seuil chez qui, dans sa collection «libelle» pour la modique somme de 4€50, on peut prendre connaissance en 60 ou 90 pages, de la pensée de  Hervé Kempf, Thomas Piketty, Julia Cagé, Ludivine Bantigny…

Signalons aussi «Coup pour coup», la  collection des éditions Syllapse; «Amorce» de 10/18 et celle de Zulma, «les Apuléennes» où  l’amateur peut lire: Roland Pfefferkorn, Pierre Stambul, Mathieu Rigouste, Aurélien Barrau, Louis Imbert…

Désormais, le manque de temps et le prix élevé souvent évoqués pour justifier l’absence de fréquentation des livres ne sont plus acceptables et nous espérons avoir des concitoyens de plus en plus informés et lettrés.

Slaheddine Dchicha

* Hartmut ROSA,
- Accélération: une critique sociale du temps (trad. de l'allemand), Paris, La Découverte, 2010, 486 p.
- Aliénation et accélération: vers une théorie critique de la modernité tardive (trad. de l'anglais), Paris, La Découverte, 2012, 157 p.

** David DJAÏZ, Slow démocratie : comment maîtriser la mondialisation et reprendre notre destin en main, Paris, Allary Éditions, 2019, 320 p
 

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