News - 09.09.2022

Les sanctions économiques de l’occident contre la Russie, l’impact et les tendances à courts termes: La Tunisie est-elle consciente des bouleversements géoéconomiques engendrées ?

Par Taoufik Ayadi - Suite à l’invasion de l’Ukraine par l’armée Russe le 24 février 2022, l’Occident et en particulier les pays de l’Union Européenne (UE) ont adopté jusqu’ici sept séries de sanctions économiques contre Moscou dans le but d’obtenir le retrait des troupes russes par l’affaiblissement de la Russie quant à la poursuite de son effort de guerre. Aujourd’hui à plus de sept mois beaucoup se questionnent sur l’efficacité de ces sanctions, sur leur impact réel sur la Russie et sur les tendances prévisibles au moins à court termes?

Sur le terrain l’armée Russe poursuit toujours les combats dans le cadre de sa manœuvre baptisée " Opération spéciale", en concentrant ses efforts dans l’est et le sud de l’Ukraine avec comme objectif présumé de prendre ces régions ainsi que le reste des zones séparatistes pour réaliser la jonction entre la Crimée et le Donbass. 

Concernant la situation en Russie pour le moment les répercussions des sanctions économiques sur sa politique intérieure sont, d’après les observateurs sur place, négligeables puisque l’opération spéciale bénéficie toujours d’un important soutien de la part de la société. Quant à la situation économique, elle se caractérise jusqu’ici par une grande résilience selon les derniers chiffres des indicateurs économiques.

En dehors de la Russie ces sanctions sont en train d’engendrer des bouleversements géoéconomiques à l’échelle mondiale dont certains pays ont déjà commencé à en profiter pour leurs économies; la Chine, l’Inde, la Turquie et d’autres pays.

1- La posture sociétale et politique en Russie

En Europe plusieurs se posent notamment les questions suivantes: Que pensent réellement les citoyens Russes du conflit dans lequel s’est engagé leur pays? Soutiennent-ils Poutine dans cette guerre? Quel est l’impact des sanctions occidentales?

D’après les rapports et les divers communiqués des observateurs1 réputés pour leur équité et leur neutralité en place à Moscou les faits les plus marquants sont les suivants:

L’opération spéciale menée par l’armée russe est soutenue par plus de 70% de la population et le taux d’approbation de l’action de Vladimir Poutine durant les sept derniers mois est même au-delà de 80%. Selon un sondage récent mené par le centre Panrusse2, 81% des Russes font confiance à l’action de Poutine. Ces centres affirment que ces chiffres ne sont ni truqués, ni tronqués.

Alors comment expliquer ce positionnement positif de la société russe en particulier à l’égard des évènements en Ukraine?

Le premier facteur c’est le fait que l’opération spéciale est assez circonscrite, les citoyens Russes peuvent aisément l’ignorer surtout s’ils n’habitent pas une région frontalière de l’Ukraine et s’ils ne font pas partie d’une famille de militaires.

Le deuxième facteur important, dans les médias étatiques, l’opération spéciale est présentée de plus en plus comme un affrontement avec l’occident, avec des nazis, des fascistes et non pas avec le peuple Ukrainien.

La troisième raison c’est le fait qu’il n’y a pas de mobilisation générale en Russie. Donc l’opération spéciale reste l’affaire des militaires professionnels, de carrière et des militaires contractuels. C’est un choix qui n’est pas critiqué par les Russes qui voient que les militaires doivent accomplir leur travail.     

Sur le plan politique intérieur il n’y a pas une opposition importante à cette opération, de l’avis des experts les causes les plus marquants sont comme suit :

Depuis plusieurs années le discours et l’action du pouvoir Russe dans l’ensemble correspondent à ce que la majorité des Russes souhaite entendre, à part la question de la réforme des retraites annoncée en 2018 qui n’est pas bien acceptée.

Aujourd’hui il n’y a pas un désir majoritaire au sein de la société Russe pour un changement de direction dans la crise Ukrainienne ; même s’il s’agit d’un cessez-le-feu contre la levée des sanctions, aussi bien au risque de voir le pays poussé vers l’isolement. Une majorité Russe semble même préférer le saut dans l’inconnu, et l’isolement au nom d’un sentiment nostalgique de la grandeur de la Russie.

Certains experts en sociologie soutiennent que la légitimité de Vladimir Poutine aujourd’hui se base beaucoup moins sur les succès du redressement économique des années 1990-2007, mais de plus en plus sur ce sentiment de fierté de voir la Russie plus respectée après avoir retrouvé sa place dans les affaires internationales.

Cependant il faut aussi noter que l'approche politique du pouvoir Russe vis-à-vis des réactions de la société par rapport à ce qui se passe en Ukraine se caractérise par le contrôle et le serrage qui se poursuivent tous azimuts par divers biais, en divers exemples. Des poursuites sont engagées de façon fréquente contre des responsables politiques et contre des artistes, surtout au titre de la loi sur la discréditation des forces armées. A titre d’exemples de personnes qui font l’objet de poursuites judiciaires, on peut citer le cas de Iouri Chevtchouk le leader du groupe de rock DDT, le cas de l’ancien maire d’Ekaterinbourg Evgueni Roïzman, et d’autres…

En outre en matière de contrôle de la presse et des médias il y a eu durant la période écoulée depuis février dernier plusieurs actions et des mesures de restrictions qui ont été prises par le pouvoir. La dernière a eu lieu début septembre 2022, celle qui concerne l’annulation de la licence du journal sociopolitique russe «Novaïa Gazette».

2- La situation actuelle de l’économie Russe

De l’avis des experts l’économie russe se caractérise par une grande résilience. Les chiffres3 officiels des principaux indicateurs confirment dans l’ensemble cette résilience et se présentent comme suit :

Sur le 1er semestre de l’année 2022 le recul du PIB s’est limité à 0,4%, chose jugée inespérée puisque le glissement annuel est de 4,3%. C’est probablement dû au gros bond du 1er trimestre de 2022 avant la crise, mais aussi le choc au 2ème trimestre a été moins violent que prévu.

Le 2ème trimestre s’est caractérisé par un taux d’inflation élevée, près de 15%, un recul des salaires de 5% et les revenus disponibles sont de 1%.

Quels sont alors les secteurs qui soutiennent l’activité économique et quels sont ceux qui sont plus faibles et qui l’impactent négativement?

L’industrie tient bien le choc grâce à son secteur extractif, pétrole et gaz, qui se porte toujours bien.

La construction s’est bien maintenue à plus de 7%, tandis que le soutien apporté par l’agriculture a été peu sensible et estimé à 1% uniquement.

En revanche, les ventes de détail sont en recul de 9% mais également le secteur des transports qui est un facteur révélateur est en recul de 5%.

Ainsi dans l’ensemble l’économie russe tient le coup mais évidemment avec quelques points faibles. L’une des questions qui mérite d’être posée c’est; quid de la suite?

De l’avis des experts le 2ème semestre de l’année 2022 sera plus dur que le 1er. Quant à la récession elle va se prolonger de façon moins prononcée, mais tout de même en 2023 selon une trajectoire à priori un peu différente de ce qui avait été envisagée au début de la crise au mois de mars dernier.

La Banque Centrale de Russie (BCR) envisage pour l’année 2022 une récession située entre -6% et -4%, le Fond Monétaire International (FMI) envisage -6%, le Ministère Russe de l’Economie (MRE) -4% et le vice-ministre de l’économie russe envisage une récession limitée a -2%. Ainsi la récession pour l’année 2022 serait autour de -5% à -4%, c’est l’hypothèse la plus soutenue.

Pour 2023, la BCR prévoit une récession entre -4% et -1% et une inflation ramenée entre 5% et 7%, le FMI prévoit -3,5% et le MRE prévoit -2,7%. La reprise d’après ces organismes est prévue en 2024.
En outre il faut noter qu’il y a un très fort excédent commercial qui va se poursuivre à cause de deux facteurs essentiellement ; les prix des hydrocarbures et des matières premières en général et surtout la contraction des importations.

3- Les tendances à courts termes

Les tendances d’avenir qu’on peut dégager à court termes sont comme suit:

Tout d’abord l’analyse ci-dessus montre bien que le but poursuivi par l’occident d’obtenir le retrait des troupes russes de l’Ukraine par l’affaiblissement du pays grâce aux sanctions économiques est une question écartée, aucun argument ne plaide en faveur de ce scénario. 

Ainsi pour le moment il n’y a pas de rupture majeure des combats et aucune illusion n’est envisageable à courts termes sur une fin rapide du conflit, qui d’après les analyses va durer encore des mois et se poursuivrait même en 2023.

Concernant la posture de la société Russe, on parle d’une forme de déni et de routinisation de l’opération spéciale en Ukraine. Pour celui qui se promène à Moscou ou dans les villes de Russie, c’est l’impression normale qui prévaut. Les gens à Moscou n’ont guère l’impression d’être dans la capitale d’un pays en guerre.

Certains s’attendent à une radicalisation du camp nationaliste et celui des dures en Russie qui reprochent au pouvoir une forme de mollesse dans l’affaire Ukrainienne.

La situation économique russe est moins cataclysmique que prévu mais il faut s’attendre à une période de 12 à 18 mois difficile, c’est la phase estimée pour la relance de l’économie russe.

Sur le plan géoéconomique c’est une nouvelle phase qui s’annonce ; les conséquences des sanctions économiques contre Moscou sont en train de se déplacer de plus en plus vers les pays de l’UE. Les semaines à venir nous diront davantage sur l’ampleur de ces répercussions, à cause de la dépendance de l’Europe envers le gaz russe que le Kremlin vient de décider la rupture des livraisons au profit des pays européens.

Les relations entre l’UE et la Russie déjà dégradées à cause des sanctions, vont se détériorer davantage suite à la déclaration récente du Kremlin de ne reprendre la livraison du gaz qu’après la levée des sanctions, et dernièrement aussi à cause de la décision des pays de l’UE d’annuler l’accord qui était en vigueur relatif aux procédures simplifiées de délivrance des visas aux Russes. Ainsi une rupture totale des relations entre les deux parties est envisagée et aurait comme conséquences des bouleversements géoéconomiques importantes.

Conclusion

La Tunisie est-elle consciente des bouleversements géoéconomiques engendrés?

Suite à la rupture4 des relations économiques qui est en train de se mettre en place et de se renforcer d’un jour à l’autre entre l'Occident et la Russie depuis le déclenchement de la crise de l'Ukraine, les pays européens sont à la recherche d'autres sources pour satisfaire leurs besoins dans plusieurs secteurs en particulier celui de l'énergie. La Russie est aussi en quête d'autres partenaires pour son économie ; trouver des clients pour ses produits énergétiques et des fournisseurs de pas mal de produits qu’elle importait avant de l’Occident y compris dans le secteur de l’agroalimentaire, ...etc.

Tout cela va entrainer des bouleversements géoéconomiques qui vont créer de nouvelles opportunités à l’échelle mondiale, certains pays sont déjà lancés sur la voie de la prospection des possibilités comme la Chine, l’Inde, la Turquie et d’autres pays moins importants. 

La Tunisie doit savoir comment profiter de cette nouvelle situation géoéconomique naissante pour en tirer le meilleur profit pour son économie. Le nouveau contexte géoéconomique doit être bien étudié afin d’exploiter toutes les chances et les opportunités qui se présentent, une vision proactive est indispensable et urgente car la course est déjà engagée. Surtout que le pays (mais pas l’unique dans la région méditerranéenne5) dispose de plusieurs atouts favorables comme la position géographique, les ressources humaines, les sources d'énergie renouvelables, les compétences humaines dans tous les domaines,…etc.

En outre il faut noter que la Tunisie dispose déjà de bonnes relations économiques avec l’UE, dans le cadre de l’accord d’association de 1995 renforcé depuis 2012 par un partenariat privilégié. La nouvelle donne géoéconomique est une véritable occasion pour la Tunisie en vue d’optimiser davantage ce partenariat.

Avec la Russie les relations économiques ne sont pas très développées à part le fait que la Tunisie a reçu un important nombre de touristes russes ces dernières années. Mais d’autres opportunités existent, il suffit d’explorer tous les secteurs.

Ainsi les bouleversements géoéconomiques qui commencent à pointer dans la zone Euro-méditerranéenne sont un moment hautement stratégiques pour notre pays. Les études et les actions proactives doivent abonder pour ne pas rater ce nouveau rendez-vous avec l’histoire. Mais pour cela il faut avoir une élite apolitique compétente dans les postes clefs capables de conduire le pays vers le succès.

Taoufik Ayadi

1) à l’instar de l’observatoire franco-russe, le Think tank de la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-russe basé à Moscou.

2) Il s’agit d’un grand centre de sondage en Russie qui a été qualifié agent de l’étranger et ne peut pas donc être soupçonné de complaisance à l’égard du Kremlin, donc il n’y a pas de doute sur la réalité et la cohérence de ces chiffres.

3) Ceux du mois de juillet, évidement du 1er semestre de l’année 2022.

4) Dont l'action la plus forte est la décision stratégique de l'UE de cesser de s'approvisionner progressivement en produits énergétiques russes d'ici 2027,

5) Il faut noter que le Maroc est l’un des pays qui a su profiter des sanctions de l’UE contre la Russie suite à l’annexion de la Crimée en 2014. Peu après il devenu exportateur de plusieurs produits agricoles envers Moscou.


 

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2 Commentaires
Les Commentaires
Annick Marie Mahjoub - 23-09-2022 12:15

Ma question : " La Tunisie a t elle voté en faveur des sanctions économiques contre la Russie" est restée sans réponse.

Taoufik Ayadi - 27-09-2022 09:11

La Tunisie est parmi les pays qui ont voté en faveur de la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies le 2 mars 2022 qui déplore avec fermeté l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Les sanctions économiques contre la Russie sont mises en place notamment par l'Union européenne, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada et le Japon.

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