Hommage à ... - 04.05.2020

Idir: Hommage à un monument de la Berbérité

Par Samir Gharbi – Icône de la chanson berbère mondialement connu, Idir est décédé samedi 2 mai 2020 au soir à Paris à l'âge de 70 ans.

Quoiqu’ils disent et quoiqu’ils fassent, les Berbères existent. Ils forment les peuples des montagnes maghrébines de la grande chaîne de l’Atlas. Certes, ils ont perdu, le 2 mai au soir, un monument qui représente leur culture, leur musique, leur identité. Mais, celles-ci n’ont pas disparu pour autant avec Idir. Au contraire, elles demeurent vivantes pour l’éternité. Comme elles n’avaient pas disparu après l’assassinat abject de Lounès Matoub, chanteur-poète kabyle mitraillé sur une route algérienne le 25 juin 1998 parce qu’il était berbère…

Quand j’emploie la troisième personne du pluriel, je pense à tous les ennemis de la Berbérité, en premier les conquérants arabes puis ottomans du Maghreb qui avaient tenté de l’éradiquer – de Rabat à Tunis en passant par Alger. La langue et la culture berbères sont toujours bien vivantes – grâce à Lounès et Idir notamment qui l’ont répandu sur toute la planète. La Berbérité – cette identité autochtone – dérangeaient les arabo-musulmans convertis simplement parce qu’elle existât avant l’Islam et qu’elle refusât de se dissoudre dans une arabité forcée.

Le message publié par la famille Idir - «Nous avons le regret de vous annoncer le décès de notre père (à tous), Idir le samedi 2 mai à 21h30. Repose en paix papa.» - est d’un naturel digne de la Berbérité. «Nous avons le regret…»… La famille s’efface, s’excuse, face au drame qui nous interpelle, nous, c’est-à-dire – le monde de la culture universelle à laquelle appartient Idir.

Nous, les Tunisiens en particulier, fiers de notre identité tunisienne, fiers d’avoir été emportés – enflammés – par Idir lors de sa prestation au 46e festival international de Carthage, le 29 juillet 2010, six mois avant notre « révolution », avant que l’on découvre que certains – une minorité certes, mais criarde – voulaient nous ramener à la seule identité arabe… nous reprochaient notre façon de pratiquer l’Islam, une façon qui déplait apparemment fortement à ceux qui se sont entichés d’arabisme wahhabite ou salafiste étranger à notre culture ancestrale tunisienne…

Le combat des Tunisiens pour préserver leurs racines est le même que le combat, tout en douceur et tout en fermeté à la fois, mené depuis 1973 par Idir et Lounès et, longtemps avant eux, par El-Kahena, reine des Berbères, morte au combat dans les Aurès en l’an 703.

Idir, qui signifie en berbère "il vivra", s'est éteint à Paris, à l'hôpital Bichat, des suites d'une maladie (fibrose pulmonaire) contre laquelle il se battait depuis des années. «Sa mort n'est pas liée au Covid-19», a précisé sa famille.

De son vrai nom Hamid Cheriet, il est né le 25 octobre 1949 à Aït Lahcène, un village perché sur le mont Djurdjura (2 308 m), à 35 km de Tizi-Ouzou, la capitale de la Grande-Kabylie. Fils de berger, il a été bercé par les chants traditionnels et les narrations fabuleuses de sa grand-mère et de sa mère poétesses toutes les deux…

Idir est donc imprégné de cette berbérité ancestrale. Pour lui, les mots ont une valeur, il les choisissait avec soin, il ciselait ses phrases… il les chantait, il nous berçait avec…

Le hasard – le destin - a voulu que son «côté» rêveur, compositeur, l’emportât sur le métier pour lequel il s’était préparé : ingénieur ès pétrole…

A ces heures perdues, il avait composé une première chanson berbère «Rsed A Yidess»  qui signifie «Que vienne le sommeil». Elle devait être interprétée à Radio Alger par la chanteuse Nouara (Zahia Hamizi). Mais Nouara avait fait faux bond. Idir, qui devait simplement assister, avait pris le relais sur le champ…

C’était en 1973. Il avait chanté à la radio… Puis il était parti faire sa valise pour faire son service militaire obligatoire (deux ans)… C’est cette première chanson, et non, contrairement à ce qui se dit, «A Vava Inouva» ("mon petit papa à moi"), qui sera connaître Idir d’abord en Algérie, puis hors de l’Algérie. Idir, officier dans une caserne, était devenu un peu célèbre pendant ces deux années (1973-1975).

Le succès de cette première n’échappe pas aux oreilles attentives de la maison de disque (Pathé Marconi) qui invite Idir à Paris pour un enregistrement. Dès la fin de son service militaire, le voilà au bord de la Seine, en 1976, pour produire son premier album : Idir chantera, en plus de sa chanson initiale, une nouvelle: «Ava Inouva»…

Le titre «Ava Inouva» devient très vite le tube planétaire de l’été 1976. Il sera traduit en 15 langues et diffusé dans au moins 77 pays.

Chanteur, auteur-compositeur-interprète, le nouveau musicien algérien s’établit à Paris, s’exprime parfaitement en français, en algérien et en kabyle. Mais c’est la «berbérité» qu’il propagera pendant plus de quarante ans dans le monde entier.

Star atypique, il ne tombe pas dans le «show-biz de la chanson». Après cinq ans de succès, il va s’éclipser presque totalement pendant onze ans (1981-1991). Il reprend le chemin de la musique en 1992 avec une nouvelle compilation et une nouvelle chanson «Les Chasseurs de lumière». Il retrouve avec ses galas des moments de partage et de fête avec un public prompt à déborder de ferveur et d'enthousiasme, comme au New Morning à Paris (1992), à l’Olympia à Paris (1993), au Zénith parisien (2001 et 2002), à la Cité de la musique à Paris (2006), à Carthage (2010), à l’Olympia (2013), à Alger (2018), à l’Arena à Paris (2019)…

Précurseur de la World music, il dira en 2013 en toute simplicité : « Je suis arrivé au moment où il fallait, avec les chansons qu'il fallait » à l’Agence France Presse (AFP). Il chantera avec Charles Aznavour, Jean-Jacques Goldman, Francis Cabrel, Manu Chao, Zebda, Grand Corps Malade, Zaho, Yannick Noah, …

Il chantera la fraternité entre les gens, la diversité culturel, la laïcité, avec « Deux Rives, un rêve », « Identités », « La France des couleurs »…

Sa production est modeste (sept albums au total), mais ses paroles poétiques parlent d’humanité, de tendresse… On entend le berger qui chante et le berbère qui murmure devant une audience universelle…

S.G.
 

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