News - 26.12.2019

Monia Kallel: Prisonniers de nous-mêmes

Les pourparlers (avortés) avec le chef de gouvernement désigné par Nahdaa déclenché une cabale contre tous ceux qui ont  négocié avec les islamistes ou tenté de jouer les intermédiaires. Déni, mépris, moqueries, insultes, injures sont lancés à la figure des politiques qui ont eu la «bassesse» de mettre leurs «mains dans la main des islamistes». Idem pour les activistes et les intellectuels qui ont eu l’impertinence de saluer l’initiative. Les nombreuses critiques (formulées avant et pendant les négociations avec H. Jimli) sont axées sur l’existence de deux groupes antithétiques: il y a d'un côté  Enahda et les négociateurs surnommés les «traitres», et d'un autre côté les sincères patriotes qui n’ont jamais accepté de «collaborer» (dans le sens employé au temps de l’occupant nazi) avec les «vendus» de la Nation.

«Qu’on les laisse gouverner seuls, et, très vite, ils chuteront» arguent les orchestrateurs de la cabale en sachant bien que les islamistes disposent d'un plan B, C, D... et qu’une coalition entre Enahda-Karama et KT est un désastre à l'horizon.

Les ratages successifs, les résultats calamiteux du «tawafok» et  l'implosion de tous les partis qui s'y sont impliqués expliquent ces réactions aigues, et ces mises en garde contre Enahda, l’ogre-caméléon passé maître dans l’art de boufferses partenaires/adversaires pour refaire peau-neuve !!! Mais il y a plus. Cette violence cache (et révèle) un phénomène plus profond, une vérité enfouie dans notre subconscient collectif: nous sommes un peuple ultraconservateur qui a peur des changements,etqui résiste à l’expérience démocratique, cette longue et dure «conquête». Car, note Jean D’Ormesson, il faut «sans cesse lutter contre des adversaires mieux armés, plus agressifs et moins scrupuleux», dont deux sont particulièrement redoutables: le nationalisme et le fondamentalisme religieux .

La montée soudaine des islamistes, sortis (au lendemain de la chute du dictateur) comme un diable de sa boîte, et l’immaturité des politiques dits « démocrates-progressistes » ont, au fil du temps, augmenté le sentiment de peur. Peur de l’avenir, peur de l’Autre monde et peur de la démocratie, perçue comme une porte ouverte sur l’inconnu et l’anarchie. Comment expliquer autrement le succès des figures, partis et  idéologies passéistes qui promettent le « retour » aux temps heureux où régnaient l’ordre, la civilité, la prospérité? La Tunisie d’avant 2011 pour les uns, d’avant l’ère bourguibienne pour les autres, dans un déni franc de l’inéluctable marche de l’Histoire? Comment lire les derniers sondages (de Sigma), selon lesquels les tunisiens accordent les (cinq) premières places du  Cota de confiance aux politiques qui n'ont jamais exercé le pouvoir?

Aux hommes d’Etat connus et aux habitués de l’administration qu’on trouve «opportunistes, médiocres, affamés de pouvoir…», on préfère les outsiders, et les vierges de la politique. Sur les réseaux sociaux, et les colonnes de (certains) médias, on ne tarit pas d’éloges à l’égard de ces individus "propres", incorruptibles qui n’ont pas participé aux sales machineries politiques, ni couru derrière les "chaises" du pouvoir. Dans la «logique» de l’inconscient qui sait inventer les masques, les détours, des chemins de traverse, le purisme est l’autre versant du déni, comme l’idéalisation dissimule l’abjection.

Ces citoyens libres qui profitent des possibilités et des lieux de la « libre parole », l’un des piliers de la démocratie,  pour porter aux nues leur idole politique, ne sont-ils pas en train de forger les despotes de demain? De même ces milliers de commentaires qui stigmatisent, dénigrent, brutalisent tous ceux qui s’impliquent dans le rude processus démocratique, au risque de leur aura et de la cohésion de leurs partis, ne montrent-ils pas que les vieux démons de la pensée unique sont encore bien vivaces ? Que les chiens de garde de la dictature tiennent bon ? Que l’expérience démocratique relève de l’impensé de notre Histoire?

Dans Nous, décolonisés, (paru en 2008), la romancière et essayiste tunisienne, Hélé Béji affirme que nous sommes pris dans le piège «d’une nouvelle race d’ennemis. Lesquels? Nous-mêmes». Et précise que la liberté semble «cette chose étrangère qui, n’étant pas comptée dans notre «patrimoine» ne peut même plus se présenter comme une future espérance pour les générations à venir». Cette cinglante vérité est-elle une fatalité?

Monia Kallel

 

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3 Commentaires
Les Commentaires
Laila Hoffmann-gam - 26-12-2019 15:11

Belle Analyse

Tounesnalbaya - 26-12-2019 17:18

écartez les islamistes et Ghannouchi, et tout ira bien pour la Tunisie, je dirais même que la Tunisie deviendra un paradis.

Touhami Bennour - 26-12-2019 23:29

Une trés bonne analyse. Mais elle pourrait aussi être valable pour l´Europe. D´où je suis, je vois les phénomènes en Europe et ca fait longtemps qu´on en parle. Les gens se deplacent changent de place ici plus nombreux vers l´ancien mode de vie et quittent la democratie. La libre expression de la parole reste quand même, elle est un élement politique et on s´en serve.

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