News - 08.10.2019

Monji Ben Raies: Elections, l’incertitude totale

Voter est important, user cette liberté et montrer qu’on est citoyens et surtout Tunisiens. La démocratie n’est pas une fête, mais un fardeau herculéen dont tous nous avons la responsabilité. L’euphorie des premiers moments est passée et la réalité nous a rattrapé, animée de l’espoir que cela puisse changer, mêlée de nostalgie des temps passés.

Il est intéressant de voir que la Tunisie emprunte un passage quasi-obligé de l’évolution d’une démocratie, à savoir que, par suite du résultat socio-économique extrêmement dur et sévère pour la population, on semble croire à un coup de baguette magique. Ce coup de baguette magique est incarné pour certains par un homme d’affaire qui a fait fortune et qui invite les Tunisiens à suivre son exemple, ouvrant grand les portes d’un rêve tunisien (à l’instar du rêve américain) ; pour d’autres il est représenté par le challengeur, un universitaire, présenté comme l’homme providentiel et qui promet l’élimination complète de la corruption et la réparation de la machine Etat. Comme pour chaque élection, il y a une sorte de pensée magique vis-à-vis des candidats, qui se présentent à l’opinion comme hors système. Mais en réalité ce n’est pas tout à fait vrai car ils ont profité du système, duquel ils sont issus, à des degrés différents, et en sont sortis lorsqu’ils en ont senti l’opportunité. Les candidats sont quand même arrivés à insuffler l’idée qu’ils puissent être des hommes neufs et ceux qui peuvent finalement proposer un avenir magique. Cette impression générale explique aussi la déconfiture des partis classiques et de la classe politique gouvernante, dont les réponses, sociales notamment, n’ont pas été à la hauteur des attentes.

Le choix de la date du deuxième tour des élections présidentielles faisant suite aux élections législatives pose la question de l’efficacité du fonctionnement démocratique. Est-il judicieux et neutre d’organiser des élections législatives entre deux tours d’une élection présidentielle? l’ISIE fait preuve d’amateurisme et fait planer le doute sur son indépendance et sa neutralité. Elle se cache derrière l’argument fallacieux du caractère exceptionnel de la situation politique de la Tunisie ; Le fait qu’il s’agisse d’élections présidentielles anticipées, avec la contrainte constitutionnelle des 90 jours. Ces arguments ne sont pas convaincants, car il aurait été possible de reporter les législatives à un peu plus tard pour que la clarté des deux scrutins soit indiscutable. Une chose est sûre, l’ISIE n’a pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour aider les électeurs à accéder aux bureaux de vote, ce qui aurait eu un impact sur le taux de participation. Par ailleurs, elle a fait fi de l’influence des élections législatives sur le deuxième tour des élections présidentielles, soit par intension soit par incompétence. La préparation de ces élections a manqué totalement de transparence d’où l’impression d’élections bâclées, simplement pour respecter des impératifs de calendrier. Il est quand même à remarquer, que la date et la concomitance ou non des législatives avec les présidentielles, n’est pas anodine. En effet, en Tunisie nous avons un régime parlementaire ; aussi, si les choix des parlementaires et du Président de la République sont concomitants, il est nécessaire d’avoir un parti solide qui suit un homme précis et non pas une disparité et une divergence entre les deux entités. En lice, un homme d’affaire qui promet un ‘’Rêve tunisien’’ dans un libéralisme sauvage, avec en face de lui, un candidat universitaire, connu par son phrasé mécanique et son expertise en matières constitutionnelles qui ont créé sa notoriété et ont impacté les jeunes; il est apparu comme l’homme intègre, qui salue tout le monde, qui fait son marché, qui refuse le financement public et la résidence assignée de Carthage, tout comme le salaire présidentiel; toutefois il plane la crainte d’une éventuelle absence de programme et d’un isolement politique, comme d’une incapacité pratique à gouverner. L’affirmation de sa non croyance envers les législatives et aux partis politiques, pose la question du comment de sa gouvernance et avec quelle majorité ? il y a aussi un certain dégagisme qui est prôné sans mode d’emploi ni objectif défini. Tout se confond dans une nébuleuse floue mêlant scepticisme, doute et réactions imprévisibles des différents acteurs. Est aussi ouverte, la porte d’un jeu politique d’alliances obligées, qui influeraient fortement sur le deuxième tour de l’élection présidentielle. Les alliances sont généralement posées sur des bases politiques liées à des programmes. Qui plus est, la recherche d’alliances et de compromis fait partie de l’exercice de la démocratie. Le bémol réside dans le fait qu’il puisse y avoir des alliances qui soient de purs intérêts mutuels, d’ordre circonstanciel et ne soient pas d’ordre politique, mais simplement liées à des soucis d’intérêts matériels.

De nouveaux acteurs et les contours d’un nouveau paysage politique commencent à se dessiner, qui effraient ceux de la vieille garde qui pensaient récidiver le scénario de 2014, et mener le navire à leur gré. En l’occurrence la situation présente oppose des candidats systèmes à d’autres hors normes; une forme de conservatisme liée à la lutte contre la corruption et à un fondamentalisme sociétal, à un libéralisme outrancier qui affirme, paradoxalement, la défense et le soutien des classes pauvres et défavorisées, lesquelles sont de fait des victimes du même libéralisme.
Autre élément du tableau, l’un des candidats aux élections présidentielles est incarcéré depuis le 23 août, soit depuis dix jours avant le début de la campagne électorale pour le premier tour, tandis qu’un autre a quitté le territoire tunisien en raison de ses démêlés avec les autorités et la justice. Il est légitime de se demander comment il est possible d’admettre des candidatures à la Présidence de la République autant controversée ? Comment l’ISIE peut-elle considérer comme recevables, de telles candidatures ? cela jette un voile sombre sur son rôle et son intégrité. Mais la réponse se trouve dans le texte de la loi électorale, (Loi organique n° 2014-16 du 26 mai 2014, relative aux élections et aux référendums, telle que modifiée et complétée par la loi organique n°2019-76 du 30 août 2019.), modifiée à quelques mois des élections et venue altérer la sincérité du scrutin et influencer les allégeances de l’opinion publique.

La conséquence est que le candidat, malgré et/ou grâce à sa situation particulière, emprisonné pour criminalité financière grave, s’est qualifié pour le second tour des présidentielles tunisiennes, ce qui soulève beaucoup d'interrogations juridiques, notamment quant aux scénarios possibles en cas d'élection définitive et/ou de condamnation. Un candidat peut-il être élu Président de la République, alors qu'il est en situation carcérale et mis en accusation? Le débat agite la Tunisie et la controverse juridique et constitutionnelle a encore gagné en ampleur sans réaction particulière des spécialistes constitutionnalistes n’ayant pas osé se prononcer. L'ISIE elle-même, voulant éviter de prendre la responsabilité de trancher, et son président brillant par son incompétence, s’appuie sur des faux semblants, invoquant un vide constitutionnel, qui n’a pas lieu d’être ou encore la présomption d’innocence qui, normalement, est tombée avec la mise en accusation. L’arrestation ayant eu lieu le 23 août 2019, soit avant l’ouverture de la campagne présidentielle, la détention aurait été une raison suffisante pour que la personne en question soit exclue de toute participation, comme le sont toutes les personnes emprisonnées et qui ne participent à aucun scrutin durant toute la période de leur détention, sinon par le droit, du moins pars les faits. Pourquoi cette exception, d’autant que les chefs d’accusation sont des thèmes cruciaux parmi les priorités de l’Etat ? Comment imaginer un Président de la République condamné, et pour corruption, blanchiment d’argent et évasion fiscale, qui plus est?

En outre, l'incarcération d'un des deux finalistes fragilise gravement la crédibilité du processus de la deuxième élection présidentielle au suffrage universel de l'histoire du pays, où la démocratie a été obtenue dans la rue en 2011 et qui est encore en cours de consolidation, adolescente et fragile. Ces rebondissements relèguent en arrière-plan les élections législatives du dimanche 6 octobre 2019, alors qu’elles revêtent une importance cruciale dans le dessin du paysage politique tunisien pour les cinq années à venir, au moins. Sept millions de Tunisiens appelés à élire leurs députés, plus de 1 500
listes comprenant plus de 15 000 candidats pour 217 sièges à l'Assemblée des représentants du peuple (ARP), tel est la situation dans une campagne confuse et dans l’anonymat le plus complet, ce qui présage une issue des plus incertaines.

Le premier tour de la présidentielle a créé une onde de choc dans la société en général et la société politique en particulier, même si le taux de participation n’était pas très élevé. Se pose ainsi la question des taux de participation et d’abstention au second tour, d’autant qu’un nouveau record a été enregistré aux législatives. Certains électeurs ont été déçus, principalement ceux affiliés à des partis classiques, traditionnels, inclus dans le système. On a en effet vu s’individualiser une nouvelle catégorie de formations politiques, des groupes qui s’affirment hors système et qui ont obtenu des scores honorables. Cet état de fait crée un malaise car les électeurs se posent des questions et n’ont pas de réponse. Ainsi ils ne savent pas quoi faire devant l’inertie des partis politiques et leur absence de réaction claire. Beaucoup d’inconnues dans cette équation rendent incertain le résultat, comme la possibilité d’alliances partisanes, mais surtout la réaction de l’électorat jeûne dont la culture politique est embryonnaire. Il y a aussi le fait de la détention carcérale de l’un des candidats et se pose la question de la compatibilité de la fonction présidentielle avec sa mise en examen. Sur ce point, deux théories opposent la doctrine juridique, celle considérant que l’immunité présidentielle sera acquise dès la proclamation des résultats des élections définitives, l’autre qui situe l’acquisition de l’immunité présidentielle à la suite de la prestation du serment constitutionnel.

Les formes d’adresse atypiques des candidats ont certainement contribué, moins à particulariser leur discours, qu’à instaurer une relation interpersonnelle avec les électeurs, comme on l’a vu tout au long de la campagne pour le premier tour de l’élection présidentielle ; et surtout elles ont jeté les bases d’une prise en considération de l’ethos politique, la manière d'être politique (Charaudeau P., Le discours politique. Les masques du pouvoir, Paris, Vuibert, 2005, p.136). En ce sens, ces formes ont eu un rôle argumentatif incontestable, car il s’agit d’un acte interpellatif et illocutoire fort. Un candidat qui gère sa campagne depuis une cellule carcérale, jouant sur une image de victime d’un système. A l’opposé, l’interpellation de Kais Saïed confectionne un ethos ascète, porte-parole de tous les Tunisiens et garant de valeurs, contrebalancé par une croisade déclarée de lutte contre la corruption. Les élections tunisiennes de 2019 marqueront sans doute pour longtemps les mémoires. La Tunisie est en train de vivre une redéfinition factuelle de la pratique politique. Les formes des professions de foi des candidats et les réactions affectives des électeurs, concentrent et confirment la réalité évolutive du discours politique. Les formes d’interpellation par l’image, se sont faites largement l’écho de l’exigence de proximité pour l’homme politique, lequel doit s’efforcer en permanence d’être à l’écoute de l’électeur. Cette stratégie politique n’est plus confinée au niveau local, traditionnellement associée à la proximité, mais a atteint les sommets de l’État, (Le Bart C., Lefevre R., « Introduction », La proximité en politique. Usages, rhétoriques, pratiques ; Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 11-30). C’est ainsi que le candidat est pris entre cet impératif politique et le respect qu’il doit manifester envers l’électeur. Buffon affirmait d’ailleurs, que l’élu est « dans l’entre deux de l’identification et de la distinction, de la proximité et de la distance » ; ( ‘’La parole persuasive’’, Paris, Puf, 2002, p.333). Enfin, l’utilisation de ces formes de communication reflète la personnalisation, la dépolitisation du discours politique et la tendance générale à mettre en oeuvre des stratégies davantage tournées vers les manières habituelles d’être et le ressenti, la sentimentalité, que vers la parole, le discours écrit, textuel ou parlé et, la rationalité, l'intelligence, et la logique ; (Charaudeau, P., 2005). À l’exception des formes qui sont l’apanage des candidats aux discours immuables et classique, les candidats finalistes ont révélé qu’il était difficile de les estampiller. En ce sens, l’interpellation dans leurs professions de foi rend compte aussi du brouillage discursif fluctuant dans les discours prononcés par ailleurs.

Dans ce contexte peu porteur, il est clair que les formes dans lesquelles les candidats s’adressent aux électeurs-citoyens sont toujours responsables du plus ou moins grand impact du discours politique en contexte électoral ; les professions de foi, constituent un accent mis, un élan se voulant persuasif, autour et à partir desquels se construisent les stratégies discursives concurrentes des candidats et, à ce titre, un lieu privilégié d’observation des systèmes de valeur que les discours politiques peuvent supporter. C’est une situation singulière, mais qui indique que le jeu politique n’est pas aussi sclérosé que certains le disent. Grâce à la rupture qu’ils ont opérée avec le modèle partisan imposé, ils présentaient comme les seuls candidats incarnant le renouvellement. Les médias ont souligné le caractère novateur de leur candidature, davantage que les intéressés eux-mêmes ; et le contraste avec les autres candidats a paru d’autant plus fort que ces derniers étaient, pour la plupart, installés de longue date dans la vie politique du pays. Cette relative nouveauté a permis d’attirer des soutiens, pour des raisons tant idéologiques (le positionnement libéral ou conservateur) que personnelles. Le caractère inédit de la démarche, la stratégie de conquête, ont été soutenus par un mouvement jeune en cours d’organisation, et non pas par des partis installés. L’organisation de la campagne se centre autour de la personnalité du candidat et non pas d’un parti politique, d’où le risque de voir ces élections se transformer en plébiscite avec tous les travers que cela comporte.

Parmi les votants pour les deux candidats, il y a eu de nombreux déçus, ce qui n'a rien d’étonnant, lorsque l’on considère que dans tout changement de législature, il y a toujours une volatilité des votes. Mais les votants déçus n’ont pu trouver d'alternative aux législatives que de revenir à leur allégeance première et donc ils devaient rentrer dans leurs rangs. Il faut quand même souligner qu'aucun parti classique n’a su incarner la stabilité et les attentes des citoyens depuis la révolution de 2011 ; en outre, au-delà de la volatilité des votes, il y a une volatilité dans les affiliations partisanes à rapporter aux changements de législature et à la recherche d’une identité et d’une étiquette. Les groupes parlementaires se fracturent, les députés changent d'affiliation, les partis se font et se défont. Et là encore, aucun ne fait figure d'exception dans le paysage car ils n’ont pas su se renouveler, faire émerger de nouvelles figures, incarner un nouveau leadership, tout en gardant les mêmes contours.

Monji Ben Raies
Universitaire, Juriste,
Enseignant et chercheur en droit public et sciences politiques,
Université de Tunis El Manar,
Faculté de Droit et des Sciences politiques de Tunis

 

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