News - 08.05.2015

Modifier la loi sur la drogue : Oui, MAIS! Vers une réponse multisectorielle!

Modifier la loi sur la drogue : Oui, MAIS! Vers une réponse multisectorielle!
  Ecrit par
Khadija T. Moalla
Tunisie -

“Leadership is the art of giving people a platform for spreading ideas that work”. Seth Godin.

Monsieur le Ministre de la Justice nous a informés des changements qui vont être apportés à la loi numéro 92 de 1992, en date du 18 Mai 1992 relative à la drogue. Au-delà de l’article que j’avais consacré à ce sujet, l’année dernière, dans Leaders, je voudrai suggérer une stratégie plus compréhensive.

En effet, modifier simplement une loi sans que cette modification ne soit accompagnée d’une stratégie complète, ne résoudra pas le problème que constitue l’usage de drogue, dans notre pays. En effet, apporter des moitiés de solutions ne fera qu’empirer la situation. Je me rappelle être personnellement allée, en Avril 2006, voir le ministre de la Santé de l’époque, pour lui signaler la gravité de la situation de la drogue en Tunisie, et démontrer la nécessité d’appliquer d’une manière urgente une stratégie globale dont notre pays avait grandement besoin. Malheureusement, le ministre n’avait pas jugé la situation aussi prioritaire, ni préoccupante. Je demeure persuadée que si on avait appliqué, à ce moment-là, la meilleure stratégie, nous ne serions pas où nous sommes, dix ans après ! Il n’y a pas, en effet, de bonne gouvernance dans l’urgence. Plus que jamais, planifier et prévoir tous les scenarios possibles est de la plus haute importance quand on a accepté de prendre en charge l’avenir d’un pays.
Rappelons donc la situation catastrophique à laquelle notre pays est arrivé à cause des politiques non responsables, des deux dernières décennies. En effet, une étude récente a révélé que: 50% de nos écoliers ont utilisé le haschich(communément appelé  Zatla en Tunisie) ou de l’alcool, (60% de garçons et 40% de filles). 57% d’entre eux ont entre 13 et 18 ans, alors que 36.2% ont entre 18 et 25 ans. 1 tunisien sur 4 consomme de la drogue, dont un tiers sont des femmes. Enfin, 200.000 tunisiens consomment laZatla, 20.000 sont des usagers de drogue par voie intraveineuse (UDI) et350.000 utilisent des comprimés.
La loi actuelle, applicable depuis 1992, condamne à une peine allant de 1 à 5 ans et à une amende de 1000 à 3000DT tout consommateur de drogue. Le drame est que cette incarcération n’a aucun pouvoir thérapeutique car 94% des prisonniers récidivent. De plus, la situation n’a fait qu’empirer, vu que les affaires de drogue, portées devant la justice, qui étaient de 2500, durant l’année judiciaire 2007/2008 ; et de 2605 durant 2008/2009, sont passées à 4328, durant les 5 dernières années, condamnant 7499 personnes.

Aujourd’hui, parmi la population carcérale qui compte 25.000 personnes, 8000 le sont pour affaires de drogue, dont 9 sur 10 pour consommation de Zatla : Quel gâchis sur tous les plans et de tous les points de vue !
Les chiffres parlant d’eux même, point n’est besoin d’analyser la faillite totale du système en place, je préfère proposer les grandes lignes d’une stratégie de prévention contre la drogue et de prise en charge de ses usagers. En effet, le fléau de la drogue ayant un impact sur plusieurs secteurs, il faut lui opposer une réponse multisectorielle.

  1. Pour gérer une réponse multisectorielle, il faut une équipe pluridisciplinaire qui n’aura pour tâche que de se consacrer à faire face à la drogue, prendre en charge les usagers et prévenir ceux qui sont à risque d’en consommer. Cette Task-Force aura comme membres représentants qui doivent être experts dans les domaines de la santé, la justice, l’intérieur, les prisons, les medias, les affaires religieuses, ministère de la femme et des affaires sociales mais aussi des représentants des associations qui s’occupent de drogue et de maladies sexuellement transmissibles. Tous devront avoir une expérience préalable réussie dans le domaine de la lutte contre la drogue. En effet, nous n’avons pas besoin de créer une nouvelle institution bureaucratique qui ne fera que retarder le processus et augmenter le bilan désastreux actuel.
    La tâche de cette équipe sera de mettre en place dans les 3 prochains mois une stratégie, pour les 5 prochaines années, ainsi qu’un plan d’action budgétisé.
     
  2. La Tunisie a besoin d’une année pour mettre en place au minimum 3 centres de réhabilitation pour les usagers de drogue, qui sont soit incarcérés actuellement ou encore en liberté. Le nombre de ces centres pourra augmenter au fil des années, pour en faire bénéficier les 8000 personnes incarcérées et les prochaines victimes de ce fléau. La modification de la loi qui prévoit de référer, ceux qui le désirent, à ces centres, doit les créer avant ! Pour l’instant, ils sont justes « virtuels ».
     
  3. La première urgence est de former les équipes qui vont gérer ces centres afin de prendre en charge ces usagers de drogue. Je connais personnellement des experts spécialisés, avec une expérience de plus de 25 ans et qui ont déjà géré pareils centres. C’est de ce genre d’expertise que nous avons besoin et pas d’amateurs qui ne feront qu’empirer la situation. Rappelons ici que le Centre gouvernemental de Jbel-Oust (fermé actuellement) coûtait très cher aux contribuables, sans résultats et avec des pourcentages de récidive effrayants ! Donc, de grâce, ne répétons pas les mêmes erreurs du passé.
     
  4. Pour mettre en place cette stratégie,nous n’avons pas besoin de budget supplémentaire. En effet, il suffit de récupérer le budget déjà dépensé par le ministère de l’intérieur pour interpeler les usagers de drogue, le budget dépensé par le Ministère de la justice pour les inculper et ensuite pour les emprisonner. Ces trois budgets, qui auparavant étaient gaspillés vu qu’ils n’ont apporté aucun résultat, devraient être alloués dès le départ pour la prise en charge des usagers de drogue.Cette prise en charge permettra donc, non seulement de rentabiliser le budget mais de désengorger les postes de police, les tribunaux ainsi que les prisons. Encore une fois, une bonne gestion des budgets de l’Etat, financés par les contribuables, est indispensable car nos gouvernants sont tenus à une obligation de résultats et non de moyens.
     
  5. Une grossière erreur que pourrait inclure la modification de la loi de 1992, serait de vouloir proposer aux usagers de drogue, une peine alternative de travail civique, sans que cet usager, ait séjourné, au préalable, dans un centre de réhabilitation. En effet, cet usager doit bénéficier d’une période pouvant aller jusqu’à 5 jours ou plus pour se désintoxiquer de la drogue consommée (le nombre de jours dépend du type de drogue utilisé), ensuite il doit être pris en charge pendant une période allant de 3 à 6 mois dans un centre de réhabilitation. Ce n’est qu’après ces 6 mois, qu’on pourra commuter sa peine en un travail d’intérêt public. Même après ces six mois, cet usager doit rester sous la supervision d’un ami/sponsor à qui il pourra s’adresser à toute heure du jour et de la nuit si jamais il avait à nouveau des envies de reprendre de la drogue. Les centres de réhabilitation adoptent des méthodologies très rigoureuses pour assurer la réussite du sevrage et éviter les rechutes.
     
  6. Par ailleurs, une stratégie de lutte contre la drogue ne serait pas complète sans un volé tout aussi important consacré à la prévention. Des formations de 120 heures sur la résilience doivent être offerts à plusieurs ONG afin qu’elles puissent elles même prendre en charge nos écoliers et nos jeunes afin de les prémunir contre la consommation de drogue. Pour ceux qui en ont déjà consommé, une prise en charge, telle que décrite plus haut, mais adaptée à leur âge et situation, doit être appliquée.
    Le chercheur Martin Seligman(1) , expert en ‘Résilience’, et qui a établi une nouvelle branche, appelée: ‘Psychologie positive’, nous apprend que : « Ce dont nous avons besoin, c’est la création d’une science basée sur les points forts des êtres humains : comment ils se développent, et comment vous pouvez les maximiser ouminimiser. Le meilleur paravent que nous possédons contre l’usage de drogue, contre la dépression, contre la violence chez nos enfants est en relation avec les points forts chez l’être humain. [Il faut réussir à] les identifier, les amplifier, les nourrir, et arriver àconvaincre les gens de gérer leur vie autour d’eux».

Je conclurai en paraphrasant Raja Farhat : « Les jeunes, attirés par le terrorisme, s’ils ne sont pas pris en charge, sont une bombe à retardement » ; en l’appliquant à l’usage de la drogue.
Pour ma part, je demeure persuadée que nos jeunes, qui représentent 30% de la population tunisienne sont notre richesse, à nous de bien savoir l’exploiter, car c’est elle qui nous conduira vers le développement.Le devoir des leaders, comme l’a dit l’ancien Premier Ministre de Singapour, Lee Kuan Yew : « C’est d’offrir ou de créer pour eux, un cadre fort dans le lequel ils peuvent apprendre, travailler dur, être productifs et être récompensés en conséquence »(2) .

Khadija T. Moalla, PhD

(1) Dr. Seligman said in a 1998 speech to the National Press Club: “What is needed now: is the creation of a science of human strengths–how they grow and how you can maximize or minimize them. The best sets of buffers we have against substance abuse, against depression, against violence in our children have to do with human strengths,” he continued, “...identifying [them], amplifying [them], nurturing [them], and getting [people] to lead their lives around them.”The American Psychological Association.

(2) “The task of the leaders must be to provide or create for them a strong framework within which they can learn, work hard, be productive and be rewarded accordingly. And this is not easy to achieve.” Lee Kuan Yew (1923-2015);the Singapore Story: Memoirs of Lee Kuan Yew.

 

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1 Commentaire
Les Commentaires
S.Bougacha - 09-05-2015 13:28

Comme dans tous ses articles précédents, Dr Moalla traite très légèrement (certainement par excès d'optimiste et d'idéalisme) des questions très compliquées. Non Madame on ne peut pas prendre les budgets de la police, de la justice et des prisons et les allouer simplement au traitement. Cela ne peut être envisageable qu'après une dizaine d'années de prévention et de traitement, et encore si ça marche. Non Madame, l'échec des politiques appliquées jusqu'ici, incontestables, n'est pas une spécificité tunisienne, il est quasi mondial. Plusieurs pays européens appliquent ce que vous prônez avec un effet contraire sur la consommation. L'allégement des sanctions pour les consommateurs, même accompagné par un durcissement de la lutte et des peines contre les dealers, ne fait qu'encourager la demande qui, a son tour, appelle l'offre et continuera a recruter parmi les jeunes désemparés et les moins jeunes attirés par le gain facile. La misère économique, intellectuelle, spirituelle ou sociale, trait dominant dans nos sociétés d'aujourd'hui, incite inlassablement à la consommation des stupéfiants. Un peu partout dans le monde, on a vu les gouvernements faire, par populisme, calcul ou simple errance, le choix entre la répression et l'accompagnement socio-médical. Or c'est un choix fatal pour les sociétés, sauf si l'objectif est de gouverner une population dans les vaps' (ce qui est plus facile). Des pays comme la Chine, le Pakistan, la Russie et jusqu'a très récemment les Etats-Unis, ont prôné la fermeté et la sévérité, voir carrément la guerre, contre l'usage et le trafic des drogues. D'autres pays, européens et latino-américains notamment, ont constamment plaidé pour la tolérance, la décriminalisation voire la légalisation, de l'usage des stupéfiants tout en continuant la lutte contre le trafic. L’attitude de ceux-ci est non seulement contraire aux conventions de 1961, 1971 et 1988, mais elle a surtout anéanti les efforts des pays du premier groupe, la permissivité plus ou moins substantielle ne pouvant que créer la demande qui finit toujours par trouver l'offre correspondante, souvent dans d'autres pays. Les Nations Unies continuent d'osciller entre l'obligation du respect des trois conventions précitées et l'influence des principaux contributeurs de fonds, en majorité des pays militant contre la répression. C'est un peu dans cet esprit que l'AG de l'ONU tient une session extraordinaire sur le problème mondial des drogues en 2016. Pour revenir à notre cher pays, certes une dose d'humanisme dans l'application de loi, en particulier pour accorder une deuxième chance aux « premières fois », est plus que souhaitée. Il est évident aussi que le coté prévention, accompagnement et traitement socio-psychologique, reste à inventer ou, au mieux, à renforcer. Mais toute reforme de loi doit d'une part, tenir compte de nos obligations internationales et donc continuer d'interdire à la fois la consommation et le trafic, et d'autre part et surtout ne pas envoyer un message de laxisme ou créer un appel d'air. Quant aux peines d'intérêt général, dites peines alternatives, elles constituent un excellent moyen de prévenir la récidive, éviter l'école criminelle et désengorger les prisons. Mais elles ne sont en rien liées aux drogues, et doivent être imaginées, élaborées et mises en place dans le contexte général de la reforme de la justice pénale. Dans un cas comme dans l'autre, il faut impérativement avant toute reforme regarder ce qui se passe ailleurs, bien réfléchir et consulter et les experts et la population.

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