News - 16.04.2026

Émanciper aussi les hommes: la révolution inachevée du féminisme tunisien

Émanciper aussi les hommes: la révolution inachevée du féminisme tunisien

Par Khadija Taoufik Moalla - “Nous sommes responsables de nos choix parce que nous avons une conscience et cette conscience fait de nous des êtres libres”, écrivait Sartre, rappelant que la liberté n’est pas un slogan mais une responsabilité concrète. En Tunisie, on aime répéter que nous avons “libéré la femme” comme on brandit un trophée national. Nous avons célébré le Code du Statut Personnel (CSP), exposé nos Tunisiennes diplômées, érigé l’égalité en vitrine identitaire. Mais derrière le récit rassurant de la pionnière, un fait dérangeant demeure: nous avons pensé la libération presque exclusivement au féminin.

Les femmes ont gagné des droits, les hommes, eux, sont restés enfermés dans un rôle viril impossible à tenir – pourvoyeur dans une économie en crise, chef de famille au statut fragilisé, détenteur supposé d’un pouvoir qui se dérobe au quotidien. Nous leur avons demandé de renoncer à leurs privilèges sans leur offrir un nouveau récit de leur place, ni ressources, ni espaces pour le construire. Ainsi, au lieu de désarmer le patriarcat, nous l’avons déplacé, rendu plus silencieux, plus diffus, donc plus dangereux. Tant que cette moitié du problème reste dans l’angle mort, nous ne produisons pas seulement des tensions dans les couples; nous accumulons une frustration masculine prête à être captée par les discours les plus réactionnaires. En oubliant d’émanciper les hommes, nous avons transformé notre réussite en bombe à retardement pour la démocratie. C’est ce que cet article se propose de démontrer.

La Tunisie se dit pionnière… mais son patriarcat a juste changé d’apparence

La Tunisie aime se présenter comme une pionnière en matière de droits des femmes, mais son patriarcat a surtout changé de visage sans perdre sa logique de domination. Le CSP a certes aboli des pratiques inégalitaires, limité l’arbitraire masculin et ouvert l’école et l’université aux Tunisiennes, donnant au pays une image d’exception dans le monde arabo-musulman. Pourtant, les rapports de pouvoir au sein des familles, entreprises, partis, syndicats et mosquées ont beaucoup moins évolué que ne le raconte le récit national, l’arsenal juridique ayant pris plusieurs longueurs d’avance sur la transformation socioculturelle.

Les indicateurs internationaux rappellent ce décalage: l’image flatteuse de “champion” des droits des femmes coexiste avec une montée des inégalités dans l’emploi et l’accès réel aux postes de décision. Selon le Global Gender Gap Index, la Tunisie est passée de la 90ᵉ place en 2006 à la 123ᵉ en 2025 sur 148 pays, tandis que les Tunisiennes, bien que très diplômées, restent nettement sous représentées sur le marché du travail. Sur les vingt dernières années, le taux de participation des hommes oscille autour de 65–75%, contre seulement 25–27% pour les femmes, loin de la moyenne mondiale de 51%.

Nous avons pensé que l’octroi de droits suffirait à faire basculer la société vers l’égalité, mais sans transformation des normes sociales, le droit demeure fragile et facilement contourné. Les rapports de domination persistent dans la répartition des tâches domestiques, la marginalisation des femmes dans les partis et une culture d’entreprise profondément patriarcale. En glorifiant le CSP, nous avons occulté ce qu’il n’a jamais pris en charge: la reconstruction du rôle masculin, laissant un côté du couple porter seul une mutation historique, souvent dans l’angoisse et le non-dit, tandis que la société négocie, freine, et résiste face au progrès des droits. Ce décalage commence dès les premières socialisations grâce à des injonctions intériorisées.

Comment la fabrique des garçons prépare une crise des masculinités

La société tunisienne repose encore largement sur une division normative très nette des rôles: l’homme est censé être le pourvoyeur principal de revenu, tandis que la femme, même lorsqu’elle travaille, demeure responsable du foyer. Dès l’école primaire, cette partition se grave dans les corps et les esprits: les garçons sont valorisés pour leur force et leur résistance, alors que la peur ou la douceur sont tournées en dérision, sanctionnées par la moquerie et la stigmatisation. La “masculinité hégémonique” s’impose comme modèle unique, horizon viril auquel il faut se conformer sous peine d’être marginalisé par les autres garçons, voire par les adultes eux mêmes.

Cette socialisation produit des hommes qui savent encaisser mais pas demander de l’aide, qui apprennent à dominer plutôt qu’à coopérer, qui confondent souvent autorité et brutalité. Quand ces garçons deviennent jeunes adultes dans une économie en crise, le rôle de pourvoyeur, au cœur de leur identité, devient matériellement impossible à remplir. Se sentir inutile, humilié, incapable de “ramener l’argent” attendu, crée une frustration explosive, surtout lorsqu’aucun espace ne légitime la vulnérabilité masculine ni ne propose un autre récit de ce que signifie être un homme digne.

C’est dans cette faille que s’engouffrent les discours les plus dangereux: ceux qui promettent de “retrouver sa virilité” par la domination, la violence ou l’adhésion à des idéologies rigides. Ils offrent aux jeunes hommes un sens, un groupe, un ennemi, et surtout une manière de reconquérir un statut perdu. La frustration masculine peut alors se convertir en violences conjugales, en radicalisation politique ou religieuse, en départs migratoires risqués vécus comme une preuve ultime de courage viril.

Cette crise des masculinités n’est pas homogène. Dans les classes populaires et les régions de l’intérieur, la virilité est souvent impossible et humiliée: chômage massif, petits boulots précaires, incapacité à répondre aux attentes économiques de la famille. Dans les classes moyennes urbaines, la virilité est sous pression: on demande aux hommes à la fois de “tenir” économiquement et de partager davantage les tâches domestiques, sans qu’aucun dispositif ne les accompagne dans ce double mouvement. Le rôle des pères concentre ces tensions: ils doivent rester piliers financiers tout en devenant plus présents, sensibles et disponibles, mais sans temps, sans soutien institutionnel, sans lieux de parole.

Ainsi, ni les femmes ni les hommes ne sont réellement libérés. Les premières cumulent charges professionnelles, domestiques et souvent militantes; les seconds restent enfermés dans une figure de “chef de famille” impossible à incarner sans y laisser leur santé mentale et parfois leur dignité. Faute d’un nouveau récit proposé aux hommes, la société les laisse chercher dans le passé des certitudes que le présent ne leur offre plus. C’est là que prospèrent nostalgies et fantasmes de retour en arrière: polygamie, suppression de la pension alimentaire, réhabilitation de formes de domination considérées comme “naturelles”. Quand on fabrique des garçons à la dure sans leur offrir d’autre horizon que la virilité blessée, on prépare une crise politique silencieuse dont tout le monde paiera le prix.

Le féminisme tunisien sans les hommes: un patriarcat modernisé qui se venge

Le féminisme tunisien a remporté des avancées juridiques indéniables, mais il a largement perdu la bataille de l’imaginaire masculin, ouvrant un risque réel de retour en arrière. Il a souvent pensé l’homme avant tout comme oppresseur, rarement comme sujet à émanciper, pris lui même dans des injonctions contradictoires: réussir financièrement, cacher ses émotions, contrôler la respectabilité des femmes, protéger la famille tout en supportant seul, la pression économique. Or un oppresseur que l’on ne regarde jamais comme prisonnier de son propre rôle devient un ennemi abstrait, facile à dénoncer mais difficile à transformer.

Dans le même temps, la Tunisie a vu se développer un patriarcat en costume cravate qui parle le langage des droits et de l’égalité sans renoncer à sa logique de domination. La vitrine s’est féminisée – lois progressistes, scolarisation massive, visibilité politique accrue des femmes – mais la division sexuée du travail reste rigide, les dispositifs contre les violences demeurent périphériques, et les lieux réels de pouvoir (entreprises, partis, syndicats, institutions religieuses) restent massivement masculins. Ce patriarcat modernisé est rentable pour ceux qui contrôlent l’économie et la politique: il exploite l’image d’un pays “pionnier” tout en perpétuant, en coulisses, un ordre où les hommes gardent les clés.

En construisant un récit où la femme apparaît comme unique sujet de la libération – droits, revenus, leadership – on a laissé l’homme dans l’angle mort: ni pensé comme défi, ni mobilisé comme ressource. Les médias, le travail social, les politiques de jeunesse se sont concentrés sur les filles et les femmes, comme si l’on ouvrait grand la porte à une moitié de la société sans jamais regarder qui tient la poignée de l’autre côté. Dans ce vide narratif, les hommes se sont sentis soit accusés, soit oubliés, rarement invités. D’où des résistances sourdes, du ressentiment, des replis conservateurs, des sabotages discrets des droits des femmes dans les familles, les bureaux, les urnes.

L’erreur stratégique n’a pas été de se battre pour les droits des femmes, mais de croire qu’on pouvait y parvenir en laissant les hommes au bord de la route. En ne travaillant pas les masculinités, on a abandonné le terrain aux forces réactionnaires, qui, elles, parlent aux hommes, flattent leur blessure, leur promettent de restaurer une autorité perdue. On ne libère pas une société en n’émancipant que ses femmes: on fabrique une nouvelle fracture entre femmes qui avancent à reculons – sous le poids des résistances – et hommes qui reculent en avançant – sous le poids de la peur de perdre leur place.

L’absence d’un véritable projet d’émancipation masculine laisse ainsi le champ libre aux nostalgies les plus dangereuses: retour à des formes de domination codifiées, remise en cause des protections juridiques des femmes, réhabilitation de modèles familiaux hiérarchiques au nom de la “tradition”. Tant que les hommes ne seront pas inclus, explicitement, dans un projet de co émancipation – c’est à dire pensés à la fois comme partie du problème et comme partie de la solution – le patriarcat modernisé continuera de parler égalité tout en pratiquant la domination, et les acquis du féminisme resteront fragiles, toujours susceptibles d’être renversés au nom d’une virilité blessée.

Émanciper les hommes: la réforme dont personne n’ose parler

Émanciper les hommes, dans une perspective féministe et démocratique, signifie redéfinir l’émancipation: ne plus ajouter seulement des droits pour les femmes, mais transformer en même temps rapports de pouvoir et structures socio économiques, en passant d’un féminisme de confrontation à une co émancipation où les hommes sont à la fois problème et solution.

Premier axe – Révolution pédagogique: éduquer autrement les garçons, dès le primaire, à l’égalité, au respect, à la non violence et à la gestion des émotions, en révisant les manuels stéréotypés, en privilégiant la coopération et en formant les enseignants à déconstruire les injonctions viriles et à légitimer le garçon sensible et responsable. Des indicateurs spécifiques sur les normes masculines, des “audits de masculinités” dans des écoles pilotes et des espaces de dialogue père fils dans les maisons de jeunes et de culture, doivent accompagner cette mutation.

Deuxième axe – Politiques publiques: faire des hommes de vrais sujets de politique, avec des services de soutien psychologique accessibles, des congés de paternité substantiels, grâce à un “Plan national pour la santé mentale masculine et la paternité active”, placé au rang des grandes réformes. Les politiques contre les violences conjugales doivent ajouter à la sanction des dispositifs de responsabilisation et de resocialisation des auteurs, car punir ne suffit pas, il faut transformer.

Troisième axe – Renouveler le récit collectif: changer l’imaginaire de la masculinité via médias, productions artistiques et culturelles et espaces religieux, en proposant des figures masculines nuancées, capables de vulnérabilité, de partage domestique et de respect de l’autonomie des femmes. Concours de scénarios, séries, podcasts et un travail profond avec les imams peuvent valoriser une masculinité de compassion et de responsabilité partagée, où assumer ses responsabilités d’adulte est présenté comme la forme accomplie de la virilité.

Quatrième axe – Économie de la co responsabilité: faire évoluer le modèle économique pour permettre un partage réel du temps de soutien, via des services publics de proximité (crèches, garderies, soins) et des pratiques managériales qui valorisent le temps parental des hommes. La question des masculinités doit entrer dans le dialogue social afin que syndicats, patronat et État pensent ensemble les effets de la précarisation, du chômage et de l’émigration sur l’identité masculine et inventent des dispositifs permettant aux hommes de se définir autrement que par leur seule capacité à “ramener de l’argent”.

Cinquième axe - La fabrique institutionnelle de la virilité. Nous oublions trop souvent que l’État fabrique aussi la virilité… Service militaire, police, forces de sécurité, clubs sportifs, internats, constituent autant de lieux où l’on fabrique une virilité dure, silencieuse, endurante, parfois violente, fondée sur l’obéissance, le mépris de la faiblesse et la banalisation de la violence symbolique et physique. Ces espaces pourraient pourtant devenir des laboratoires de nouvelles masculinités: intégration de modules sur la gestion non violente des conflits, le travail sur les émotions, la prévention des violences faites aux femmes, le respect des civils, le soin de soi et des autres. Former les encadrants militaires, policiers, pénitenciers et sportifs à repérer la détresse psychique, l’humiliation et à reconnaître la légitimité de la vulnérabilité masculine ferait de ces institutions non plus des machines à reproduire la “virilité de caserne”, mais des lieux d’apprentissage d’une force responsable, protectrice sans être prédatrice.

Assumer nos erreurs d’égalité: la responsabilité sartrienne de libérer aussi les hommes

En conclusion, revenons à Sartre. Si nous sommes responsables de nos choix parce que nous avons une conscience, alors une société qui persiste à ne libérer que ses femmes, en laissant ses hommes dans l’ombre, fait un choix politique: celui de maintenir un ordre inégal, conflictuel, stérile. En libérant les femmes sans ouvrir aux hommes la porte de la cage virile, nous n’avons pas aboli le patriarcat, nous l’avons rendu plus discret, plus diffus, donc plus difficile à combattre. Ce qui se tait ne disparaît pas: il se déplace, se durcit, se venge parfois dans l’intime, dans les urnes, dans la rue.

En Tunisie, l’heure est à l’ouverture d’un nouveau chantier: celui d’un projet de société où l’émancipation est pensée comme un bien commun, et non un privilège accordé à un seul sexe. Émanciper aussi les hommes n’est ni un caprice théorique ni un renoncement féministe; c’est la condition de possibilité d’une démocratie qui ne soit pas bâtie sur des frustrations explosives. Tant que pères, frères, fils seront sommés de rester des “chefs de famille” sans ressources, sans reconnaissance et sans nouveaux modèles, ils iront chercher dans le passé des certitudes que le présent leur refuse – et avec elles, les solutions les plus réactionnaires.

Le véritable choix Sartrien, aujourd’hui, est: voulons nous continuer à faire payer le prix du progrès aux femmes et aux hommes, chacun à leur manière, ou oser enfin un projet de co émancipation assumé, discuté, financé, porté au plus haut niveau? Ce choix n’appartient à aucun sexe en particulier. Il nous engage toutes et tous. Et il ne relève plus du luxe moral, mais de l’urgence politique.

Khadija Taoufik Moalla