Opinions - 09.04.2026

L’hérédité et le destin: la part du biologique et la part du social

L’hérédité et le destin: la part du biologique et la part du social

Par Zouhaïr Ben Amor

Introduction: Qui sommes-nous vraiment?

La question de l’hérédité et du destin traverse l’histoire humaine depuis l’Antiquité. Sommes-nous le produit de nos gènes ou celui de notre environnement? Sommes-nous gouvernés par une nature inscrite dans nos cellules, ou par une culture forgée par l’histoire, la famille, la société?

Aujourd’hui, jamais la biologie n’a été aussi avancée — séquençage du génome, épigénétique, neurosciences — et jamais la sociologie n’a été aussi précise dans l’analyse des déterminismes sociaux. Pourtant, le débat demeure vif: quelle est la part du biologique, et quelle est la part du social?

Derrière cette interrogation se cache une autre question, plus intime: dans quelle mesure sommes-nous libres?

Cet article propose un voyage dans les deux dimensions qui façonnent l’être humain : la nature biologique héritée, et la construction sociale acquise. Loin de toute opposition simpliste, nous verrons que l’être humain est le résultat d’une interaction constante entre les deux — et que c’est précisément dans cette interaction que se joue notre destin.

I. L’hérédité biologique: la part inscrite dans nos cellules

1. Les gènes: un alphabet, pas un programme

On le sait aujourd’hui : les gènes ne sont ni un destin rigide ni des instructions immuables. Le génome est un alphabet, pour reprendre l’expression du généticien François Jacob, pas un roman déjà écrit.

Le séquençage complet du génome humain en 2003 a montré que nous possédons environ 20 000 gènes, à peine plus qu’une mouche. Ce qui différencie les individus n’est pas la présence ou l’absence de gènes, mais la manière dont ils s’expriment.
Par exemple:

un gène peut s’activer ou rester silencieux,
il peut être exprimé fortement ou faiblement,
il peut interagir avec d’autres gènes pour produire un effet,
il peut être influencé par l’environnement.

Ainsi, le gène n’est pas un tyran: c’est un potentiel.

2. Les traits biologiques hérités

Certains traits sont fortement hérités:

la couleur des yeux,
la forme du visage,
la taille (en partie),
certains rythmes de croissance,
certaines prédispositions.

Il existe aussi des vulnérabilités héréditaires, par exemple:

prédispositions au diabète,
maladie d’Alzheimer,
prédispositions cardiovasculaires.

Mais une prédisposition n’est pas une fatalité. Comme le rappelle Axel Kahn (L’Avenir n’est pas écrit, 2016), l’hérédité dessine des possibles, mais ces possibles ne se réalisent pas tous.

3. L’épigénétique: quand le social modifie le biologique

L’un des grands bouleversements scientifiques de ces vingt dernières années est l’épigénétique.

L’épigénétique montre que l’environnement peut “marquer” l’ADN sans en changer la séquence.

Ces marques influencent l’expression des gènes en fonction:

du stress,
de la nutrition,
des relations sociales,
de la toxicité du milieu,
de l’éducation.

Fait extraordinaire: certaines marques épigénétiques peuvent être transmises aux générations suivantes. L’exemple le plus célèbre est celui de la famine hollandaise de 1944: les enfants et petits-enfants des femmes enceintes durant cette période présentent encore aujourd’hui des traces épigénétiques liées à la malnutrition.

Ainsi, le biologique n’est jamais indépendant du social. Le destin n’est pas seulement inscrit dans les gènes : il se fabrique au fil du temps.

II. Le poids du social: la part façonnée par l’histoire

1. La famille, premier milieu de formation

La famille est le premier espace où se construisent:

le langage,
les émotions,
les valeurs,
le rapport au monde,
la confiance ou la méfiance.

Pierre Bourdieu, dans La Reproduction (1970), montre que l’héritage social est aussi déterminant que l’héritage biologique. Il parle de “capital culturel” : l’ensemble des habitudes, références, savoirs, manières de penser qui sont transmis sans avoir l’air de l’être.

Ainsi, deux enfants génétiquement similaires peuvent vivre des destinées radicalement différentes en raison d’un milieu éducatif différent.

2. L’école: amplificatrice ou réparatrice

L’école joue un rôle crucial dans la construction de l’individu. Elle peut:

renforcer les inégalités (si elle reproduit les différences sociales),
ou les réduire (si elle offre des conditions d’égalité réelle).

Des études sociologiques montrent que l’école ne compense pas toujours les différences d’origine, notamment dans les milieux défavorisés. L’héritage social pèse donc lourdement sur les trajectoires.

3. La société et ses normes

Nous ne recevons pas seulement un patrimoine familial, mais aussi un patrimoine social:

langue,
religion,
histoire,
classe sociale,
modèles culturels.

Ces éléments façonnent nos préférences, nos comportements, nos ambitions. L’individu est donc un produit historique.
Mais là encore, rien n’est figé : les trajectoires sociales peuvent évoluer.

III. Biologie et société: une interaction permanente

1. L’erreur du déterminisme biologique

Le déterminisme biologique (ou “biologisme”) prétend que tout est inscrit dans nos gènes : intelligence, comportement, réussite sociale. Or les études scientifiques montrent que:

l’intelligence n’est pas un bloc mais un ensemble de capacités,
ces capacités évoluent au cours de la vie,
l’environnement joue un rôle déterminant dans leur expression.

On sait par exemple que des enfants adoptés dans des familles stimulantes ont des performances cognitives bien supérieures à celles de leurs parents biologiques.

2. L’erreur du déterminisme social

À l’opposé, le déterminisme social (ou constructivisme radical) considère que le biologique n’a aucune importance et que tout est construit par la culture. C’est tout aussi faux. Le cerveau humain a des structures, des limites, des rythmes de maturation. L’être humain possède aussi des tendances biologiques universelles, comme:

le langage,
la coopération,
la territorialité,
l’attachement affectif.

Le social ne peut pas inventer n’importe quoi.

3. L’être humain, entre nature et culture

L’être humain est le produit de l’interaction entre:

une nature biologique héritée,
une culture transmise.

La biologie donne des potentialités. Le social donne une direction.
L’individu est donc un arbre:

la génétique est la graine,
l’environnement est le sol,
le destin est le résultat des deux.

IV. Liberté et destin: que reste-t-il à l’individu?

1. La liberté comme espace entre les déterminismes

Nous ne choisissons ni notre génome, ni notre famille, ni notre époque. Mais la liberté humaine réside précisément dans la capacité à agir entre ces déterminismes, à choisir dans l’espace qu’ils laissent.

Comme l’écrit Henri Laborit: «L’homme n’est pas libre de ce qui le détermine, mais il peut devenir libre de connaître ce qui le détermine.»

Comprendre notre héritage biologique et social permet d’élargir cet espace de liberté.

2. Les individus qui déjouent les modèles

L’histoire est pleine d’individus qui:

ont échappé à leur milieu,
ont transformé une fragilité génétique en force,
ont changé de trajectoire malgré l’adversité.

Ce sont ces “trajectoires improbables” qui montrent que l’être humain n’est jamais totalement déterminé.

3. L’éducation comme espace de liberté

L’éducation ne change pas les gènes, mais elle change leur expression. Elle ne change pas le milieu d’origine, mais elle peut en limiter les effets.
Elle est l’espace par excellence où la liberté humaine peut se construire.

V. Le destin: un récit que l’on se raconte

1. Le destin n’est pas un fait biologique: c’est une narration

Dans la vie quotidienne, le “destin” est souvent invoqué. Mais ce destin n’est pas une force biologique ni une force sociale: c’est une manière de raconter sa trajectoire.

Deux individus ayant vécu les mêmes événements peuvent interpréter leur vie de manière totalement différente.

2. Les récits qui enferment, les récits qui libèrent

Certaines narrations enferment:

“Je suis né pauvre, je resterai pauvre.”
“Mon père était malade, donc je serai malade.”
“Notre famille n’a jamais réussi.”

D’autres ouvrent:

“Je peux transformer ce que j’ai reçu.”
“Ce qui m’a blessé peut m’apprendre.”
“Je peux réécrire mon histoire.”

3. Le pouvoir symbolique

Le destin est donc un outil psychologique. Il peut être une prison ou une énergie.
C’est la capacité à restructurer son récit personnel qui fait souvent la différence entre une trajectoire subie et une trajectoire choisie.

Conclusion: Entre gènes et société, l’homme comme possibilité

Alors, qu’est-ce qui détermine l’être humain : la biologie ou la société?

La réponse est claire : ni l’une ni l’autre — mais l’interaction des deux.

Le génome ouvre des portes, mais c’est la société qui nous apprend à les franchir. La famille nous transmet des habitudes, mais la biologie nous donne la plasticité nécessaire pour changer.

Le destin n’est jamais écrit, mais il est toujours orienté.

L’être humain est un organisme plastique, capable de transformation, capable de devenir autre.

C’est ce qui fait sa dignité. C’est aussi ce qui fonde sa liberté.

Le destin n’est pas une fatalité : c’est une construction progressive, un compromis entre ce que nous recevons et ce que nous faisons de ce que nous recevons.

Zouhaïr Ben Amor

Bibliographie

• Jacob, François. La logique du vivant. Gallimard, 1970.
• Kahn, Axel. L’Avenir n’est pas écrit. Stock, 2016.
• Laborit, Henri. Éloge de la fuite. Robert Laffont, 1976.
• Bourdieu, Pierre. La Reproduction. Minuit, 1970.
• Lamarck, Jean-Baptiste. Philosophie zoologique. 1809.
• Lewontin, Richard. La triple hélice: gènes, organisme, environnement. Seuil, 2003.
• Gould, Stephen Jay. La mal-mesure de l’homme. Odile Jacob, 1997.
• Kupiec, Jean-Jacques & Sonigo, Pierre. Ni Dieu ni gène. Seuil, 2000.
• Atlan, Henri. Tout, non, peut-être. Seuil, 1999.