De l’économie du savoir à l’économie de l’attention: Essai sur les logiques de visibilité dans la communication universitaire tunisienne
Par Pr. Dhia Bouktila - La pertinence scientifique ne se proclame pas, pas plus que la beauté ne réclame d’être annoncée. Elles s’imposent par leur impact. Dès lors, lorsque la nécessité de montrer devient permanente, que cherche-t-on réellement à prouver?
Cette interrogation trouve un écho particulier dans certaines pratiques observées dans quelques universités tunisiennes. Elle met en lumière une inflation de la dimension communicationnelle, désormais étroitement associée à chaque action universitaire.
Dans une société où la visibilité tend à devenir une valeur en soi, il convient de se demander avec lucidité: que devient l’université lorsque l’attention accordée à la mise en scène prend une place croissante, au détriment de la production de savoir porteur d’impact sociétal et culturel?
1. L’institutionnalisation de la visibilité: quand la visibilité devient finalité
L’instauration de cellules de communication chargées de relayer les activités des instances dirigeantes, avec pour mission de solliciter radios, journaux et réseaux sociaux afin d’assurer une diffusion régulière, reflète une dynamique où l’attention peut se répartir différemment vis-à-vis de la mission académique centrale de l’institution.
Cette prédominance de la visibilité institutionnelle met en évidence une tension entre le substantiel, c’est-à-dire la production et la transmission du savoir et son impact sur la collectivité, et le symbolique, c’est-à-dire la mise en lumière des initiatives et démarches officielles. Elle illustre comment des processus légitimes, tels que l’obtention d’accréditations ou de certifications, peuvent être présentés comme des événements médiatiques, donnant l’impression d’avancées stratégiques alors qu’il s’agit de jalons attendus dans le fonctionnement académique.
L’enjeu n’est pas de restreindre la communication, mais d’en préserver la finalité: informer avec mesure, mettre en avant le collectif plutôt que l’individuel, et laisser la visibilité émerger de manière naturelle, portée par l’impact scientifique, sociétal et humain, plutôt que de la provoquer artificiellement.
2. Entre économie du savoir et économie de l’attention
Ce phénomène peut être conceptualisé comme un glissement entre deux logiques institutionnelles distinctes: l’économie de l’attention, centrée sur la visibilité et le bruit médiatique, et l’économie du savoir, centrée sur la production scientifique, l’innovation collective et l’impact sociétal réel.
Dans une économie de l’attention, chaque geste institutionnel, même banal, est évalué en termes de visibilité immédiate et de potentiel narratif, créant un cycle où l’effet médiatique prime sur la valeur réelle de l’action académique. À l’inverse, une économie du savoir repose sur une temporalité longue: elle valorise la rigueur scientifique, les résultats vérifiables et les innovations ayant un impact durable sur la société.
Ce cadre analytique permet de comprendre pourquoi certaines pratiques de communication peuvent donner l’illusion d’un dynamisme institutionnel alors que la production scientifique authentique reste sous-valorisée.
3. Le contre-modèle international: la force discrète de l’excellence
À l’échelle mondiale, les institutions universitaires les plus reconnues ne fondent pas leur réputation sur l’hypercommunication ou la visibilité des dirigeants. Leur renommée repose sur des réalisations académiques tangibles et collectives. Des universités comme Harvard, Oxford ou Cambridge figurent régulièrement parmi les meilleures au monde, non pas parce qu’elles multiplient les annonces médiatiques, mais parce qu’elles concentrent une production scientifique de haut niveau et contribuent à des avancées majeures dans leurs domaines respectifs.
Dans ces institutions, la communication n’est pas inexistante, mais elle reste centrée sur le contenu scientifique et ses retombées humaines et sociétales. Des départements peuvent publier des communiqués sur des découvertes majeures directement liées à des résultats vérifiables, publiés dans des revues évaluées par des pairs. Ce modèle met l’accent sur la visibilité des travaux et de leur impact, plutôt que sur l’exposition des figures de pouvoir. La communication universitaire y sert à renforcer la compréhension publique des enjeux scientifiques et à valoriser des projets structurants, sans transformer chaque geste institutionnel en spectacle médiatique. La réputation de ces universités repose avant tout sur leur excellence collective et leur contribution mesurable au développement de la société.
4. Pour une éthique de la communication universitaire
Face à ces tendances, il est essentiel de réaffirmer les principes d’une communication universitaire éthique et responsable. Celle-ci doit être orientée vers la pertinence des informations: résultats scientifiques significatifs, projets structurants, ou initiatives collectives à impact tangible.
Les communications devraient privilégier les résultats à impact concret pour la recherche et la société, tout en laissant en retrait les gestes protocolaires, symboliques, ou toute mise en avant susceptible de créer l’illusion d’une transformation immédiate.
Les ressources actuellement mobilisées pour une communication performative devraient être réorientées vers des missions à forte valeur ajoutée et médiatisables, contribuant directement au renforcement de l’impact académique: diffusion rigoureuse des résultats de recherche, vulgarisation scientifique auprès du grand public, promotion d’événements scientifiques de qualité et valorisation des innovations et transferts technologiques.
Une telle réallocation permettrait de générer un impact durable et tangible, reflétant véritablement l’excellence et la crédibilité de l’université, et transformant la visibilité en un outil au service du savoir.
Conclusion: retrouver le sens de la mesure
Une université n’est ni un podium politique, ni une vitrine individuelle. Elle est avant tout un lieu de rigueur, de discrétion et d’exigence, où l’on façonne lentement une valeur réelle pour la société, sans ressentir le besoin de l’annoncer à chaque instant.
Quand l’éclat médiatique supplante la rigueur scientifique et l’impact sociétal, l’université perd son ancrage dans le réel, au détriment de sa mission première : produire un savoir utile et durable. Retrouver le sens de la mesure, c’est replacer le substantiel au cœur de l’institution et faire du savoir et de son impact sur la société le critère essentiel de toute action universitaire.
L’université ne se mesure pas à ce qu’elle montre, mais à ce qu’elle transforme.
Dhia Bouktila
Professeur de Génétique et de Philosophie des Sciences, Université de Monastir