Engrais: la guerre au Moyen Orient met à nu la fragilité de la Tunisie
Par Ridha Bergaoui - Il y a quelques années, la crise du Covid-19 avait révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales paralysant les échanges et provoquant de fortes tensions sur de nombreux produits. La guerre en Ukraine est venue également bouleverser à son tour les marchés de l’énergie, des céréales et des engrais, en raison du rôle majeur de la Russie et de l’Ukraine dans ces secteurs. Aujourd’hui, avec les tensions autour de l’Iran, une nouvelle couche d’instabilité s’ajoute à un système déjà fragilisé, amplifiant un sentiment d’instabilité et d’une crise permanente.
Crise mondiale et vulnérabilité nationale
La guerre autour de l’Iran, en ravivant les tensions dans une région névralgique du commerce mondial, a provoqué bien plus qu’une crise géopolitique. Elle a déclenché une onde de choc économique grave, aux répercussions planétaires.
Avec le détroit sous tension et de nombreux navires bloqués, les assurances grimpent, le pétrole renchérit, le gaz flambe, et dans leur sillage toute une chaîne de produits essentiels qui voit ses prix s’envoler. Les engrais, dépendants du gaz, enregistrent des hausses spectaculaires. Les céréales, sensibles aux coûts de production et de transport, suivront la même trajectoire. Les plastiques, issus de la pétrochimie, subissent également la pénurie et une inflation en cascade.
Ce n’est plus une crise sectorielle, mais une spirale où énergie, agriculture, industrie et même le tourisme s’entremêlent pour produire une inflation globale, diffuse, qui fragilise particulièrement les économies les plus dépendantes des importations provenant de la région du Golfe. Le problème est en réalité double: logistique et énergétique, ce qui explique des hausses rapides des prix. Le détroit d’Ormuz est un passage stratégique mondial. Plus de 20 à 30% de l’énergie et des engrais mondiaux y transitent. Il faut signaler que les engrais azotés sont produits à partir du gaz naturel qui représente 70 à 80% du cout de production, que la production est surtout concentrée géographiquement dans les pays du Golfe et que les stocks mondiaux sont réduits du fait que la demande est essentiellement saisonnière (surtout le printemps).
Malgré qu’on soit à des milliers de kilomètres des zones du conflit, la Tunisie n’est pas pour autant épargnée et apparaît même en première ligne. Pays importateur de grandes quantités de céréales (aussi bien pour l’alimentation humaine qu’animale), d’engrais, d’énergie, d’huiles végétales, de sucre et de nombreux intrants agricoles, elle subit de plein fouet les turbulences internationales. Ce qui rend la Tunisie encore plus vulnérable est la faible capacité de stockage, un marché encadré pour certains produits stratégiques avec des prix administrés et une distribution parfois rigide ce qui entraine des difficultés d’adaptation rapide en plus d’une faible diversification des sources et de la dépendance à quelques fournisseurs. Chaque hausse des prix sur les marchés mondiaux se répercute directement sur les équilibres internes, les finances publiques et, au final, sur l’emploi et le pouvoir d’achat des citoyens. Chaque crise, révèle la vulnérabilité de notre modèle et la dépendance qui se transforme en risque majeur.
Les engrais, pilier essentiel de la production agricole
Au fil du temps, les engrais sont devenus un pilier central de l’agriculture moderne. Ils conditionnent directement les rendements, la régularité des récoltes et la capacité à nourrir des populations croissantes et plus exigeantes.
Parmi eux, les engrais azotés occupent une place déterminante. Ils stimulent la croissance des plantes et jouent un rôle essentiel dans la formation des rendements, notamment pour les céréales. La révolution verte, lancée dès la fin du XXe siècle, s’est construite sur ce principe: des variétés à haut potentiel productif, capables de produire beaucoup, mais exigeantes en fertilisation, en particulier en azote. Sans cet apport, ces variétés n’expriment qu’une partie de leur potentiel.
L’azote est donc bien plus qu’un intrant, c’est le moteur de la productivité agricole, l’Institut National des Grandes Cultures (INGC), recommande un apport allant de 250 à 400 kg/ha d’ammonitrate, selon le rendement escompté fonction de la pluviométrie, du précédent cultural et des réserves du sol en azote. L’ammonitrate étant soluble dans l’eau, il est important de fractionner l’apport afin de répondre au besoin de la plante en fonction de son stade de développement et de permettre aux racines d’absorber la totalité de l’azote apporté. Cet apport doit être réparti en trois épandages. Une partie (30% de la quantité totale) au stade 3 feuilles pour favoriser le tallage, un deuxième apport (40%) au stade début épiaison pour favoriser la montée des graines et enfin un dernier apport (30%) au stade gonflement des épis pour une bonne formation des grains. Pour un rendement de 40 qx/ha, l’INGC recommande un apport moyen de 400 kg d’ammonitrate/ha. Le dernier épandage est conditionné par les précipitations et n’a aucun intérêt pour la plante en cas d’arrêt de la pluie.
Face à une éventuelle pénurie ou à une hausse des prix des engrais azotés, les agriculteurs sont contraints d’ajuster leurs pratiques et de réduire les doses apportées ce qui conduit à des productions plus faibles et une qualité dégradée. Par ailleurs, souvent une part importante de l’azote appliqué n’est pas absorbée par les cultures et est perdue. Cela représente un gaspillage économique, mais aussi un enjeu environnemental de pollution du sol et des nappes. Dans un contexte de hausse des prix, améliorer l’efficacité de la fertilisation devient une nécessité. Produire plus avec moins d’intrants n’est plus une option, mais une nécessité.
Engrais et souveraineté nationale
Pour la Tunisie, l’enjeu prend cette année une importance particulière. Après plusieurs campagnes marquées par la sécheresse, la pluviométrie est enfin au rendez-vous. Les conditions sont réunies pour espérer une bonne récolte céréalière. Mais cette opportunité reste fragile. Sans une fertilisation suffisante, notamment azotée, une grande partie de ce potentiel risque de ne pas se concrétiser. Nous consommons chaque année entre 500 000 et 700 000 tonnes d’engrais minéraux. Comme au niveau mondial, l’azote représente la part dominante, suivi du phosphore, tandis que la potasse reste marginale.
Alors que le pays est presque totalement dépendant des importations pour ses engrais azotés et potassiques, il dispose de ressources importantes en phosphates. La production nationale repose principalement sur le Groupe Chimique Tunisien, qui fabrique des engrais phosphatés comme le DAP et le superphosphate. Quoique les capacités industrielles théoriques soient importantes et que la Tunisie soit, il y a quelques années, exportatrice de phosphates, les difficultés sociales, les contraintes logistiques et les problèmes de gouvernance ont fortement réduit les performances du secteur. La production est devenue irrégulière, souvent insuffisante et le pays se retrouve contraint d’importer des volumes importants pour combler le déficit. Cette situation accentue la dépendance en engrais et expose davantage aux fluctuations internationales alors que la Tunisie dispose de grands gisements de phosphates qu’elle n’arrive pas à valoriser convenablement.
La Tunisie importe déjà une part importante de ses céréales. Toute baisse de la production locale accentue cette dépendance. Si la hausse des prix des engrais conduit à une réduction des apports et donc des rendements, la facture sera double: plus d’importations et des prix internationaux élevés.
À terme, cela se traduit par une pression accrue sur les finances publiques, la Caisse Générale de Compensation et par une inflation alimentaire qui touche directement les consommateurs.
Conclusion
La crise actuelle met en lumière une fragilité structurelle: celle d’un système agricole dépendant d’intrants importés. Elle offre toutefois aussi une occasion de repenser notre modèle. Pour les engrais, à court terme, il est nécessaire de sécuriser nos approvisionnements, d’optimiser leur distribution et leur utilisation. À moyen terme, des alternatives existent: développement des légumineuses, valorisation des matières organiques (fumier, compost, déchets agricoles…), adoption de pratiques agricoles plus économes en intrants. À long terme, la question de l’autonomie devient centrale. Il s’agit de construire un système agricole plus résilient, moins dépendant et mieux adapté aux contraintes du pays.
Il est nécessaire et urgent de trouver des solutions et de remédier à la vulnérabilité d’un modèle agricole qui repose sur l’importation massive des intrants. Et dans un monde de plus en plus instable, la capacité à produire et à se nourrir devient une question stratégique. Le temps n’est plus au gaspillage de nos ressources (déjà bien limitées) et à l’attente, mais à l’anticipation et à l’action.
Ridha Bergaoui