L’empreinte des siècles sur le Maghreb: Quel potentiel unitaire?
Par Mohamed-El Aziz Ben Achour - L’étude que nous proposons aujourd’hui devait porter, à l’origine, sur la seule période des «régences» (XVIe-XIXe s.) d’Alger, Tunis et Tripoli sous suzeraineté ottomane. Il nous a finalement paru indispensable de remonter plus loin dans l’histoire du Maghreb pour mettre en lumière des caractères apparus dès le Haut Moyen Âge et qui n’ont cessé, depuis, d’influer sur la nature des relations intermaghrébines jusqu’aux temps modernes et, au-delà, jusqu’à nos jours.
Une remontée dans les siècles nous apprend, en effet, que les choses étaient déjà complexes, souvent compliquées, et cela des siècles avant la période historique marquée par les bouleversements introduits par l’expansion européenne. La première observation portera sur les fondements de la configuration géopolitique de la région nord-africaine. Dans le cas de la Tunisie (plus correctement l’Ifriqiya), cette configuration se met en place aux temps des dynasties aghlabide (800-909), fatimide, ziride (Xe -XIIe s.) puis, du XIIIe au XVIe siècle, celle des sultans hafsides. Il y eut ainsi un Maghreb oriental dont le pivot était précisément l’Ifriqiya, traditionnellement attachée à son autonomie vis-à-vis d’un suzerain - qu’il fût abbasside de Bagdad, fatimide du Caire ou almohade de Marrakech - avec des provinces à l’ouest (Bône–Annaba, Constantine et Bougie-Béjaïa) et à l’est, Tripoli et son arrière-pays, la Tripolitaine. Sous le règne du puissant sultan Abou Zakariya (1228-1249), le royaume hafside s’étendait même de la Grande Kabylie aux abords de la Grande Syrte. Le problème est que, malgré de belles réussites politiques militaires et de civilisation réalisées par les émirs aghlabides, conquérants de la Sicile, ou les sultans hafsides, les pouvoirs successifs n’ont pas réussi à jeter les fondements durables indispensables à l’intégrité du territoire et à une souveraineté solide.
Arouj et son frère Khérédine Barberousse, fondateurs de la puissance d'Alger (1516) (gravure du musée de la Marine, Paris)
La seconde entité constitutive de notre Afrique du Nord est celle que constituait le Maghreb central (à peu près, l’Algérie actuelle) qui se distinguait par ses vastes espaces, ses zones montagneuses, son littoral imposant mais néanmoins vulnérable du fait que les populations - souvent pastorales- étaient plus tournées vers l’intérieur des terres. Ce cadre géographique était propice à une présence historique majeure de tribus berbères puissantes, notamment les confédérations Koutama et Sanhâja, alliées et vassales des califes chiites fatimides de Kairouan (909-973) et Zénata. Dès le Haut Moyen Âge, y apparurent des dynasties au particularisme maghrébin marqué tels les émirats de Tahert (Tiaret), établi en 761 et de Tlemcen de 742 à 790. Au XIe siècle, les berbères Banou Hammâd, cousins des Zirides –maîtres de l’Ifriqiya - firent sécession et fondèrent un royaume qui se maintint jusqu’en 1152.
Troisième entité enfin, l’Extrême-Maghreb (El Maghrib al Aqsâ), couvrant le territoire du Maroc actuel et de ce qui deviendrait bien plus tard la Mauritanie. On y retrouvait au Haut Moyen-Âge une dynastie de souche arabe chérifienne, celle des Idrissides (789-985), de confession chiite installée d’abord à Volubilis puis à Fès ; ainsi qu’un émirat berbère à Sijilmassa (758-1055). Il convient de souligner que cette partie du Maghreb a montré une aptitude remarquable à la constitution d’empires, lesquels non seulement conquirent l’Afrique du Nord, mais franchirent le détroit de Gibraltar et volèrent au secours des émirats musulmans d’Espagne. Ce furent les deux sultanats berbères de Marrakech, sultanats almoravide (1040-1147) et almohade (1121/1147-1269). Dans les années 1230-1240, aux premiers craquements du vaste empire almohade, le Maghreb vit la naissance de trois royaumes: celui des mérinides de Fès, le sultanat zayanide (ou Abdelwadide), de 1235à 1554 à Tlemcen, puis Alger et Ténès et, enfin, les Hafsides de Tunis. A propos de ces dynasties berbères, il convient de signaler que pour renforcer leur prestige aux yeux des sujets, elles étaient, dirions-nous, idéologiquement arabisées. L’élite dirigeante, en effet, se réclamait d’une lointaine ascendance arabo-musulmane. C’est ainsi que le dignitaire berbère almohade Faska Umzal Inti (1080-1130), un des fondateurs du mouvement conduit par le prédicateur Ibn Toumart et proche collaborateur du sultan almohade Abdel Moumen, arabisa son nom en Abou Hafs al Hintatî, sur la recommandation expresse de son chef. D’où le nom donné à sa dynastie, celle des Hafsides.
Les confédérations tribales historiques (in Abdallah Laroui, L'histoire du Maghreb,Paris,1970)
A l’époque moderne, c’est-à-dire à partir du XVIe siècle, la domination turque ne changea pas considérablement la configuration territoriale du Maghreb. On retrouvait, à peu près, sous les nouvelles appellations administratives ottomanes, la même répartition: la régence (iyalet) d’Alger (1516), celle de Tripoli (1551) puis de Tunis (1574). Le Maroc, quant à lui, demeura indépendant.
Dans cette vaste partie de l’Occident musulman, des caractères communs étaient partagés par les différents pays la composant. Sociologiquement, l’espace nord-africain était marqué par l’importance des structures tribales, notamment celles qui adoptaient le mode de vie nomade, souvent rebelles, avec leur esprit de corps – ‘asabiya - qui, mobilisé à bon escient, pouvait faire de leurs chefs des fondateurs de dynasties. Cette puissance, souvent turbulente, contrastait avec le faible poids politique des sociétés citadines dont les élites – malgré leur dynamisme économique - étaient «captives», c’est-à-dire étroitement contrôlées par le pouvoir central. Politiquement, on retrouvait partout le despotisme de type oriental, qui s’exprimait aussi en cascade selon ce que nous avons appelé, dans un essai antérieur, le «despotisme fissile». Cette conception de l’exercice despotique du pouvoir à tous les niveaux de l’autorité affectait assez rapidement la solidité des dynasties. En effet, la stabilité et la survie du régime étaient, de manière récurrente, menacées par les déchirements des prétendants et les assassinats de souverains éphémères.
Tunis Hafside. Mosquée de la Kasbah (1235)
Culturellement, un autre caractère commun, et non des moindres, s’exprimait dans la religion. Si l’islam sunnite est depuis longtemps prépondérant au Maghreb, il eut, néanmoins, à faire face à des doctrines religieuses et des mouvements politiques appartenant à d’autres obédiences islamiques. C’est ainsi que le sunnisme fut, très tôt concurrencé par le chiisme zaydite des Idrissides de Fès et le chiisme ismaélien des califes fatimides de Kairouan. Cependant, une concurrence plus étendue fut celle du l’islam kharijite. Dès le VIIIe siècle, le kharijisme fut adopté par les montagnards du djebel Néfoussa de Tripolitaine, ainsi que par des insurgés berbères. Le kharijisme fut même la religion officielle des émirats de Sijilmassa, de Tahert et de Tlemcen. De toutes les doctrines jugées hétérodoxes par les sunnites, la plus ancienne, c’est cet islam qui, quoique très minoritaire et dans sa seule variante ibadite, allait demeurer présent jusqu’à nos jours. Malgré tout, le sunnisme finit par écarter les doctrines radicale almoravide et rigoriste anti-malékite almohade, sans compter l’échec du chiisme, et s’imposa définitivement. La religion reprenait donc son rôle unificateur dans la foi et la pratique des populations musulmanes du Maghreb. C’est ce qui distingue nettement cette partie du monde arabe des sociétés du Moyen-0rient. Son rayonnement trouvait son épanouissement à la vénérable Grande mosquée-université Zitouna de Tunis ainsi qu’à la Qarawiyin de Fès. Le prestige de certains de leurs oulémas enseignants, magistrats et muftis constituait un élément fédérateur des populations qui traversait les siècles.
Le minaret almohade de la Koutoubia à Marrakech(1196) (in Maroc24)
A partir du XIIe siècle, les confréries religieuses soufies, adoubées par l’islam sunnite officiel, allaient jouer un rôle important dans la cohésion des différentes catégories sociales et des régions. Qadiriyya, Chadouliyya, Tijanniya, Issawiya et d’autres encore constituaient un cadre propice à la constitution de réseaux confraternels fondés sur l’appartenance confrérique ainsi que dans la résistance aux ingérences étrangères. Toutefois, ces solidarités intermaghrébines, pour réelles qu’elles fussent, figeaient la société dans un rituel qui ne pouvait les inviter au changement.
Ali Pacha de Tunis (1735-1756) vu par l'artiste Griganti / Mohamed e-lRachid Bey (1756-1759) vu par l'artiste Noureddine Khayachi
Voyons à présent ce qui séparait non certes les populations – au demeurant assez régulièrement secouées par des conflits intertribaux - mais, essentiellement, les pouvoirs maghrébins. Selon un usage universel et fort ancien, on profitait des querelles dynastiques et des guerres civiles chez le voisin, pour monter une expédition militaire susceptible d’imposer une tutelle et exploiter les ressources d’un pays privé de l’autorité de ses chefs. Les exemples de ces guerres fratricides sont nombreux. L’enjeu en était économique autant que politique, en particulier au Maghreb central, en raison de l’importance des voies commerciales. Citons la conquête à deux reprises de l’Ifriqiya hafside en 1347-1350 et, durant une seule année en 1357, par les émirs mérinides.
Les jardins du dey d'Alger ( J.L.Belachemi,1984)
L’occupation fut particulièrement malaisée. C’est ainsi que, lors de la première campagne, les tribus tunisiennes se soulevèrent et mirent en déroute l’armée de l’émir marocain dans la région de Kairouan. La situation ne fut guère meilleure lors de la seconde occupation. En revanche, sous le règne d’Abou Faris Abdelaziz al Moutawakkil (1394-1434), Tunis reprend le dessus. L’armée hafside s’empare d’Alger en 1411 puis de Tlemcen en 1424 puis arrive sous les murs de Fès, la capitale mérinide. Tout cela ne fut, toutefois, guère durable les deux royaumes n’ayant pas suffisamment de ressources, contrairement à leur ancien suzerain, l’émir almohade.
L'Empire almohade (Qantara-Med;org)
Aux temps modernes, les relations entre les deux régences d’Alger et de Tunis, toutes deux vassales du sultan ottoman, furent particulièrement orageuses. En 1684-1686, les soldats du dey pénètrent en territoire tunisien. En 1694, le dey Chaabane, profitant de la guerre entre les princes mouradites, attaque Tunis. En 1700, Mourad III Pacha Bey de Tunis, assisté de Khalil Bey de Tripoli, assiège Constantine mais il est contraint à la retraite. Sur ces entrefaites, un officier du nom d’Ibrahim Chérif est mandaté par le gouvernement ottoman pour éliminer Mourad, ce qu’il fit. Généralement distant, le gouvernement ottoman n’intervenait que rarement pour calmer la turbulence de ses vassaux maghrébins et tentait, parfois, de rétablir son autorité directe. En 1705, Ibrahim Chérif, devenu le chef de la régence de Tunis, avec le titre exceptionnel de pacha-bey-dey, doit cependant lutter contre Ichi Mustafa Dey d’Alger. Ce dernier propose la paix contre une rançon. Ibrahim refuse et poursuit les combats. Il est fait prisonnier. Husseïn Ben Ali, agha des spahis, accède au pouvoir avec le titre de bey et entreprend avec succès de bouter les Algériens hors de son pays. En 1746, nouvelle expédition infructueuse en soutien aux fils de Husseïn Bey, réfugiés en Algérie après la victoire de leur cousin Ali Pacha en 1740. En 1756, les princes husseïnites Mohamed Rachid et Ali rentrent victorieux à Tunis grâce à l’appui des troupes d’Alger et de Constantine. Le dey impose aux princes rétablis sur le trône de leur père le versement d’un tribut et l’octroi d’avantages économiques humiliants. Ce n’est qu’en 1807 et la victoire des troupes de Hammouda pacha bey (1782-1814) que la régence de Tunis est libérée du joug du deylik d’Alger.
Il n’est pas superflu, à ce propos, de songer aux raisons de cette politique d’intervention et de penser que le rôle du dey d’Alger et de ses subordonnés- les beys de Constantine, de Tittéri (Médéa) et d’Oran, était, en partie, d’observer attentivement l’évolution des deux autres régences pour le compte de la Sublime Porte. En effet, malgré la bienveillance du Sultan face à la politique des beys de Tunis, l’Empire ne désespérait pas de remettre la main sur la régence pour exercer son contrôle direct sur un territoire stratégiquement sensible dans les rapports entre les Ottomans et les puissances européennes de plus en plus agressives. Sans doute est-ce dans cette perspective qu’il faut comprendre les diverses interventions des autorités d’Alger et de Constantine à Tunis, chaque fois que le pouvoir en place montrait de sérieux signes de faiblesse. A cela, il faut ajouter que le succès de l’expérience dynastique et centralisatrice beylicale et la mise à l’écart progressive des autorités politico-militaires issues de la conquête turque, malgré les soubresauts, suscitaient l’inquiétude de l’oligarchie algéroise qui craignait que les pouvoirs du divan des janissaires et de la corporation des capitaines corsaires (Taïfa des raïs) ne passent entre les mains du seul dey.
Ces craintes étaient d’autant plus fondées qu’en Tripolitaine, l’expérience dynastique «à la tunisienne» des Karamânlî (1714-1835) fut renforcée grâce à l’audacieux appui militaire de Hammouda Pacha Bey, alors même que la déposition du bey de Tripoli, survenue en août 1793, était l’œuvre d’un membre de l’oligarchie turque d’Alger mandaté par Istanbul pour destituer la famille Karamanli, remettre cette province dans le giron de Constantinople et, dans la foulée, enlever Djerba au bey de Tunis. L’expédition tunisienne de 1794, destinée à rétablir les beys tripolitains, fut un succès. Le Sultan, bon prince, n’en tint pas rigueur à son vassal Hammouda, et il fallut attendre 1835 pour que Tripoli soit placé sous l’administration directe de la Sublime Porte. A l’Ouest, au XVIIe siècle, les rapports, alimentés, là aussi, par des rivalités politiques et des ambitions territoriales entre la régence d’Alger et le Maroc étaient, eux aussi, particulièrement tendus. Des expéditions militaires dans la régence voisine sont entreprises, conduisant à des affrontements de 1699 à 1701 qui ne cessèrent qu’à la suite d’une intervention diplomatique du gouvernement turc.
Parmi les caractères communs aux pays du Maghreb, figuraient depuis longtemps les interventions étrangères. Dès le Moyen Âge, les ingérences de l’Europe chrétienne furent nombreuses. Il s’agissait soit d’expéditions militaires (contre Tripoli, Djerba, Bône, Ceuta, Mellila, Mogador, Oran et d’autres encore) ; soit d’une réponse favorable à la sollicitation de princes en difficulté. En 1278, par exemple, Pierre III d’Aragon soutient le prince hafside Abou Is’hâq contre son frère el Wâthiq. Plus tard, en 1534, le dernier sultan hafside Abou Abdallah el Hassan, en détresse, sollicita et obtint un appui massif du royaume d’Espagne. Cet épisode allait inaugurer le duel entre les deux puissances en compétition dans la Méditerranée : l’Espagne de Charles Quint et la Turquie des sultans ottomans. A partir du XVIIIe siècle, ici comme ailleurs, la vulnérabilité de cette région alla en s’accentuant, à partir, pouvons-nous dire, des guerres «barbaresques» et du bombardement des côtes nord-africaines par les marines occidentales. Elles préfiguraient la «politique de la canonnière» du XIXe siècle.
Comme chacun sait, au cours des siècles, ici et ailleurs, l’unification des territoires et des populations ne s’est jamais faite sans une force politique supérieure et la conquête par le triomphe des armes. Toutefois, la pérennité des royaumes exige bien davantage. Ibn Khaldoun, le premier, souligna les difficultés structurelles à créer un empire durable face à un morcellement spatial et un substrat social à structures majoritairement tribales. Il nous paraît, enfin, opportun de retenir de tout ce que nous avons développé plus haut que les faits, événements et structures évoqués contrastent, par leur complexité, avec la notion – apparue dans la première moitié du XXe siècle dans les milieux nationalistes - d’un Maghreb dûment enjolivé et dont la complémentarité – on dirait aujourd’hui l’intégration– aurait été rompue par l’occupation coloniale. En outre, par le slogan du «Grand Maghreb arabe» on a, consciemment ou inconsciemment, évacué l’identité berbère. Nous avons vu, pourtant, comment, à diverses reprises, les Amazighs ont puissamment contribué à la constitution de pouvoirs centraux.
En conclusion, soulignons que la réflexion quant à l’existence ou non d’un potentiel ancestral propice à l’unité devrait ne pas perdre de vue que le meilleur enseignement de l’histoire, c’est qu’aux anciens royaumes du Maghreb, il manqua trop longtemps les caractères qui fondent les Etats durables. Au plan militaire : une armée régulière, une marine de guerre digne de ce nom et des fortifications efficaces le long du littoral et, au plan économique, une activité de production et de négoce prospère, à l’abri d’une fiscalité excessive. Or, cette activité vitale était souvent entravée par bien des facteurs politiques et humains. Il s’y ajoutait les fléaux naturels et leur cortège d’épidémies récurrentes, généralement suivies de disettes et de famines qui décimaient les populations des villes et des campagnes. De sorte que ce qui a, structurellement, manqué au Maghreb c’est une paysannerie nombreuse, en même temps qu’un réseau urbain solide animé par des élites citadines libres.
Mohamed-El Aziz Ben Achour