Iran : Guerre probable, versus, paix improbable ?
Par le Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied - Les événements s’accélèrent en Iran. Un deuxième porte-avion (USS Gerald Ford, qui était au Venezuela...) va renforcer le premier (USS Abraham Lincoln). Un porte-avion nucléaire ne part jamais seul. C’est un groupe aéronaval complet entouré de destroyers, de porte-hélicoptères, de sous-marins, de ravitailleurs etc. Ayant eu l’occasion de participer à des exercices de planification au niveau politico-stratégique, comme tous responsables militaires de mon pays, et en tant qu’allié majeur non membre de l’OTAN (ce n’est pas un secret) , je peux affirmer, sans aucune hésitation, que la guerre est proche risquant de devenir régionale sans nul doute. Le but de cet article est d’éclaircir le cheminement d’une prise de décision présidentielle en l’occurrence de celle du Président Trump. Sans rentrer dans les étapes longues et fastidieuses de planification de guerre, je me contenterai de fournir quelques éclaircissements importants.
La planification, à ce niveau, se déroule au niveau interarmées (Terre-Air-Mer) qu’il qualifie «Joint» pour devenir interministérielle (Interagencies), pour, enfin, être interalliés (Combined). L’OTAN étant, à priori exclue, à part probablement la France, qui possède une base aux Émirats Arabes Unis ; Israël, si ce pays venait à être attaqué; et peut-être un nombre restreint de pays du Golfe qui ont des bases américaines sur leurs territoires. Cette cellule de planification de crise ne fait pas seulement appel aux divers commandements des forces armées.
Le CENTCOM (Commandement Central chargé du Moyen-Orient) est en première ligne; mais il fait également appel à des experts en droit international (justification d’une attaque d’envergure), en géopolitique (évaluation des jeux de puissance dans la région et les conséquences possibles), en économie et finance (important pour le Président Trump en termes de diplomatie transactionnelle) mais également des spécialistes en médias et communication stratégique (justifier, convaincre etc.), ainsi qu’en Cyber (réseaux sociaux) entre autres. La planification de guerre est un processus méthodique, rationnel, froid (recours de plus en plus à l’intelligence artificielle), visant à donner au pouvoir exécutif des modes d’action ainsi que des scénarios allant du plus probable au plus dangereux. Finalement, un concept d’opération est présenté au POTUS (President Of The United States) pour la décision finale. Cela pourrait prendre la forme suivante.
| Nature | Description | Réalisations à atteindre |
| Buts de guerre | Contre-prolifération nucléaire(1) | Retrouver l’uranium enrichi |
| Protéger les alliés dans la région (principalement Israël et l’Arabie Saoudite) ainsi que les bases américaines(2) | Quoique l’Arabie Saoudite ait signé un traité de paix avec l’Iran en 2023 par l’entremise de la Chine. | |
| Neutraliser les proxys essentiellement les Houthis au Yémen(3) ainsi qu’éventuellement certaines communautés chiites dans la région. | L’Iran ne pouvant plus compter sur le Hezbollah, le Hamas ou encore la Syrie; comme dans un passé récent. | |
| Etat Final | Les capacités balistiques (missiles) et les capacités d’enrichissement du nucléaire sont détruites. Le régime en place n’a plus les moyens d’exercer son commandement (C2) ni de menacer ses intérêts. | Trois phases sont possibles: 1. Aveuglement/Brouillage«Black out» / Cyberattaque (exemple du virus Stuxnet en 2010) / Destruction du système de défense aérienne mais aussi anti-aérien; 2. Frappe contre les bunkers souterrains ainsi que sur les sites de missiles balistiques; 3. Frappe sur les centres de commandement. |
| Objectifs | Contrôle du détroit d’Ormuz par le Groupe Aéronaval (GAN) américain(4) | Contrer les menaces de missiles anti-navires embarqués à bord de navires «fantômes», des vedettes rapides puissamment armés, des drones Shahed-136, des sous-marins ainsi que du minage (principalement acoustique). |
| Destruction des bunkers souterrains iraniens dont certains auraient déjà été détruits(5) | Par des bombardiers stratégiques B-2 | |
| Destruction des sites de stockage ainsi que des sites mobiles de lancement des missiles balistiques(7) | Par divers types d’avions F-15 (se trouvant en Jordanie et aux EAU), F-18 | |
| Destruction des centres de commandement | Par missiles de croisière Tomahawk (à partir de leurs sous-marins) . | |
| Destruction du système de défense aérienne. | Destruction des S-300, BAVAR ainsi que des avions Mig-29 et F-14. | |
| Conditions | Plus aucun programme d’enrichissement du nucléaire. | Trouver notamment les kilos d’uranium enrichi |
| L’Iran n’est plus capable de lancer un nombre significatif de missiles pouvant embraser la région | Notamment du Fateh-2 | |
| L’Iran n’est plus capable de conduire une action tactique planifiée d’ampleur sur les 3 dimensions (Terre - Air - Mer) | Neutralisation de son C 4 (Command & Control, Communications and Computers) | |
| Le régime s’effondre. Une révolte populaire nationale permet la prise de pouvoir. | Aucun leader potentiel ne se profile pour le moment (Les USA ne commettront la même erreur qu’en Irak en 2003, en imposant quelqu’un). | |
| Les bunkers souterrains sont répertoriés et | Retour des inspections de l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) | |
| Les bases US ainsi que les alliés sont protégés | Mise en alerte maximale | |
| Le corps des gardiens de la révolution est délégitimé. | Déjà classé comme organisation terroriste par les USA et récemment par l’UE | |
| Reprise de la liberté de circulation au niveau du détroit + Levée progressive des sanctions contre l’Iran (après 45 ans !) | Reprise rapide du commerce régional naval(9) | |
| Identifier une alternative politique crédible (conforme à leurs intérêts) | Aucune alternative claire n’existe pour l’instant, à part un retour hypothétique à la monarchie. |
En conclusion, l’envoi d’un deuxième groupe aéronaval ne fait qu’augmenter la probabilité d’un conflit armé. Ce n’est certainement pas une démonstration de force (Show of force), car le déploiement d’une aussi impressionnante armada n’est pas de la figuration ni un moyen d’influer pacifiquement au règlement de cette crise par des tentatives de négociation diplomatique.
Cette ébauche de planification à partir de certaines informations ne sont que la synthèse de sources ouvertes (OSINT ou Open Source Intelligence). Mais elle correspond à ce qui pourrait se produire à court (très probablement) ou à moyen terme.
En écrivant cela, je ne souhaite nullement une guerre car pour paraphraser Chateaubriand, «trois choses qui, une fois débutées, on ne sait pas comment elles vont finir: un amour, une carrière, une révolution». Et, j’ajouterais, une guerre, et plus précisément l’après-guerre (Post War) qui n’a pas bien réussi à plusieurs puissances.
Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied
Notes
(1) Écrit dans le récent «National Defense Strategy 2026».
(2) USA : 40000 militaires - Bahreïn (Ve Flotte) / Irak (2 bases aériennes + 2500 militaires) / Koweït (2 bases) / Qatar (Base aérienne Al-Udeid) / Syrie (1 base) / EAU (2 bases).
(3) Selon le «National Defense Strategy 2026», les Houthis au Yémen ont déjà subi plusieurs frappes dont celle durant l’opération «Rough Rider».
(4) Le Golfe arabo-persique concerne 8 États, plus de 1200 km de long, 1/3 de la production mondiale de pétrole avec 50% de réserves connues, 17% de la production mondiale de gaz avec 40% des réserves connues. Le détroit d’Ormuz est considéré comme un nœud géostratégique : Long de 185 km et 45 km de large. C’est un point de liaison entre la Golfe arabo-persique et l’Océan Indien. Plus de 2500 pétroliers et gaziers y transitent chaque année (35% du pétrole et 25% des exportations de gaz naturel).
(5) Lors de l’opération «Midnight Hammer» selon le «National Defense Strategy 2026».
(6) Les bombes anti-bunker sont essentiellement les GBU-43 MOAB et les GBU-57. Ils possèdent une capacité de pénétration de 60 mètres (équivalent à un immeuble de 20 étages) et une charge explosive d’environ 14 tonnes.
(7) Les missiles balistiques iraniens les plus souvent évoqués sont le Fateh-1, Fateh-110 (portée 300 km), Quiam-1 (portée 800 km)... Mais la plus grande menace reste le Fateh-2 supersonique avec une vitesse entre Mach 5 et 20, correspondant en moyenne à 18000 km/h. Son interception est extrêmement difficile et peut pénétrer le système de défense anti-aérien «Dome de fer» israélien. Sa portée serait 1500 km et peut atteindre Israël en quelques minutes. Il aurait déjà été utilisé en frappant Tel Aviv et le siège de leur service de renseignement. Les bases de lancement des missiles iraniens sont disséminées sur tout le territoire national (en vue de réduire leur vulnérabilité) ; sachant que l’Iran, c’est trois fois la France.
(8) Israël se focalise essentiellement sur la question du nucléaire iranien, dans laquelle on décèle trois dimensions : L’une sécuritaire qui lui ferait perdre le statut de seule puissance régionale disposant de l’arme nucléaire. La 2e dimension est essentiellement politique : la menace iranienne apparait aussi comme un levier pouvant servir le jeu politique interne en Israël. Enfin, il faut bien comprendre qu’en mettant en avant le dossier du nucléaire iranien, les responsables israéliens font passer dans l’ombre le problème palestinien (Gaza) qui perd de son importance dans le jeu diplomatique régional et international.
(9) Le risque d’un conflit prolongé dans le Golfe arabo-persique ferait considérablement augmenter le prix de pétrole (Les compagnies d’assurances majorant largement leurs primes).