Il y a 40 ans nous quittait le Dr Slimane Ben Slimane: Un livre rappelle son souvenir
Le 24 février 1986 nous quittait le Dr Slimane Ben Slimane, une figure marquante du mouvement national. La commémoration du 40ème anniversaire de son décès coïncide cette année avec la parution d’un ouvrage du doyen Habib Kazdaghli intitulé: «Le comité tunisien de la liberté et de la Paix, (1948 – 1968). Une recherche dans l’archéologie de l’action en commun en Tunisie», paru aux éditions Nirvana.
Préface du professeur Moncef ben Slimane
Écrire la préface de cet ouvrage n’a pas été pour moi un exercice ordinaire. Il ne s’agit pas seulement d’introduire une recherche universitaire consacrée au Comité tunisien pour la liberté et la paix (CTLP), ni même de situer son action dans les grandes moments politiques de la Tunisie contemporaine. Il s’agit aussi, et peut-être surtout, d’évoquer l’itinéraire d’un homme dont l’engagement public et politique a profondément marqué l’histoire de ce comité, mais qui fut avant tout mon père: le docteur Slimane Ben Slimane.
La période couverte par ce livre, comprise entre les années (1948 et 1968), correspond à une phase décisive de l’histoire tunisienne. Elle est celle de la fin de la domination coloniale, de l’accession à l’indépendance, puis de la construction de l’État national dans un contexte international marqué par la décolonisation et la Guerre froide. Ces années furent porteuses d’espoirs immenses, mais aussi de désillusions, de tensions et de choix politiques lourds de conséquences. C’est dans cet espace complexe, traversé par des aspirations contradictoires, que s’inscrit l’action du CTLP.
Le Comité ne fut jamais une organisation de masse, ni un instrument du pouvoir. Il se voulait avant tout un lieu de réflexion, de vigilance et de parole libre, attaché à la défense des libertés publiques, à la solidarité avec les peuples pour l’auto détermination, la lutte à la promotion de la paix et à l’affirmation des droits de l’homme dans une Tunisie en pleine recomposition. À travers ses déclarations, ses conférences et ses prises de position, il tenta de maintenir ouvert un espace civique autonome, à un moment où celui-ci tendait progressivement à se refermer sous le poids du pouvoir personnel de Bourguiba.
Mon père, le docteur Slimane Ben Slimane, en fut le président et l’une des figures centrales. Son engagement ne s’est jamais limité à une conjoncture particulière. Il s’inscrit dans un itinéraire plus long, commencé bien avant l’indépendance, dès les années 1930, dans le combat anticolonial, et poursuivi après 1956 dans une posture exigeante, parfois solitaire, de fidélité aux principes de liberté, de pluralisme et de dignité humaine. Médecin de formation, il n’a jamais dissocié son engagement politique de sa sensibilité sociale, forgée au contact des plus modestes et nourrie par une conception profondément humaniste de l’action publique.
Après l’indépendance, alors que beaucoup considéraient que la lutte était achevée, il estima au contraire qu’une autre bataille commençait : celle des libertés publiques, de l’État de droit et du respect des consciences. Ses prises de position, souvent exprimées dans des textes publics, des lettres ouvertes ou des déclarations du CTLP, lui valurent marginalisation, coercition et parfois incompréhension. Elles n’en furent pas moins constantes, cohérentes et assumées. Il croyait profondément que l’indépendance politique n’avait de sens que si elle s’accompagnait de garanties effectives pour les citoyens et d’un véritable pluralisme.
Évoquer aujourd’hui cet itinéraire n’est ni un exercice de célébration, ni un geste de nostalgie. C’est une tentative de compréhension. Compréhension d’une période fondatrice de notre histoire nationale, mais aussi d’un engagement politique fondé sur des principes qui dépassent les conjonctures : la démocratie, la primauté du droit et la conviction que la paix ne peut être durable sans liberté. En tant que fils, il m’a fallu accepter la distance nécessaire pour laisser place à l’histoire, aux archives, aux faits, tout en assumant que ce regard reste traversé par une mémoire familiale et une expérience intime.
Je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance à l’auteur de cet ouvrage, mon ami et mon collègue, le doyen Habib Kazdaghli, dont le travail rigoureux, patient et honnête a permis de restituer avec justesse l’histoire du CTLP et le rôle qu’y joua mon père. Par son souci de contextualisation, son attention aux sources et sa capacité à éviter toute idéalisation, il a su transformer une mémoire dispersée en un objet d’histoire à part entière. Son travail contribue non seulement à préserver une page importante de la société civile tunisienne, mais aussi à ouvrir un espace de réflexion sur les tensions fondatrices entre pouvoir, liberté et engagement citoyen dans la Tunisie postcoloniale.
Puissent ces pages aider le lecteur à mieux comprendre une époque, un combat et un itinéraire, et rappeler que l’histoire de la Tunisie ne s’écrit pas seulement à travers ses institutions et ses dirigeants, mais aussi à travers les voix, parfois discrètes mais essentielles, de celles et ceux qui ont refusé de renoncer à la liberté, à la démocratie et à la paix comme horizons indissociables.