News - 04.02.2026

Trump 2.0: l'avènement de l'État-entreprise et la recomposition de l'ordre mondial

Trump 2.0: L'avènement de l'État-entreprise et la recomposition de l'ordre mondial

Par Elyes Ghariani

Trump 2.0, un tournant assumé

Le 20 janvier 2025, Donald Trump prêtait serment pour un second mandat non consécutif, scellant un retour spectaculaire à la Maison Blanche. Un an plus tard, en janvier 2026, le contraste est net. L’outsider de 2017, qui testait les limites du système avec une audace souvent improvisée, a laissé place à un président aguerri, décidé à agir sans détour. Libéré des contraintes institutionnelles et politiques qui avaient bridé son premier mandat, Trump 2.0 déploie une stratégie ouvertement expansionniste et transactionnelle, redessinant les équilibres de l’ordre mondial.

Les faits parlent d’eux-mêmes. En douze mois, les États-Unis se sont retirés de 66 organisations internationales, ont mené des frappes militaires ciblées sur plusieurs théâtres – du Venezuela à l’Iran, en passant par le Yémen – et engagé des discussions territoriales d’une audace inédite depuis des décennies, notamment autour du Groenland. Loin de l’improvisation, ces décisions traduisent une inflexion stratégique assumée: le rejet des demi-mesures et de la gestion collective au profit de l’efficacité immédiate et du rapport de force.

Ce tournant dépasse un simple changement de style. Affranchi des modérateurs de son premier mandat, Donald Trump impose une logique de négociation directe, brutale parfois, qui contraint alliés et adversaires à recalculer leurs marges de manœuvre. L’Amérique ne cherche plus à arbitrer, mais à imposer ses termes.

Trump 1.0 vs Trump 2.0: du test à la rupture

Le premier mandat: l'apprentissage par le chaos (2017-2021)

De 2017 à 2021, Donald Trump incarne un outsider disruptif. Son premier mandat s’apparente à une série de tests des limites institutionnelles américaines et internationales. Menaces de retrait de l’OTAN, sortie de l’accord de Paris, diplomatie des tweets: les provocations sont nombreuses, mais relèvent souvent du registre verbal. Elles visent à sonder les réactions plus qu’à franchir durablement les lignes rouges.

Plusieurs freins tempèrent cette audace. Les contre-pouvoirs institutionnels, la présence de conseillers modérateurs au Pentagone et au Département d’État, ainsi qu’une expérience limitée de l’appareil d’État contribuent à canaliser l’action présidentielle. Il en résulte un mandat chaotique mais contenu, riche en ruptures discursives, pauvre en transformations structurelles.

L’héritage de Trump 1.0 est avant tout politique et mental. America First s’impose comme une grille de lecture durable, modifiant en profondeur le discours stratégique américain sans bouleverser fondamentalement la carte des alliances ni l’architecture internationale. Les certitudes sont ébranlées, les débats déplacés, mais l’ordre existant résiste.

Le second mandat: l'action sans freins (2025-2026)

Un an après son retour à la Maison Blanche, Trump 2.0 marque une rupture nette. Le temps des provocations rhétoriques a laissé place à une action directe, affranchie des garde-fous qui encadraient le premier mandat. L’entourage présidentiel, désormais composé de figures idéologiquement alignées comme JD Vance et Marco Rubio, privilégie l’exécution rapide à la délibération prolongée.

La cohérence stratégique est manifeste. Le retrait de 66 organisations internationales ne relève pas d’une succession de coups d’éclat, mais d’un démantèlement assumé du multilatéralisme, perçu comme une contrainte plutôt que comme un multiplicateur de puissance. La même logique prévaut dans le recours à la force. Les frappes menées au Venezuela, en Iran et au Yémen sont ciblées, assumées et effectives, rompant avec les menaces souvent non suivies d’effet du premier mandat.

Un général américain résumait cette évolution avec sobriété : « Avant, il bluffait. Maintenant, il appuie sur la gâchette. » La formule saisit l’essentiel. L’Amérique de Trump 2.0 ne cherche plus à influencer par la dissuasion verbale ou institutionnelle, mais par des faits accomplis, intégrés comme instruments ordinaires de négociation.

Les politiques phares: un expansionnisme assumé

Groenland: le symbole d'une Amérique stratégique

En 2019, l’idée d’acheter le Groenland avait suscité moqueries et incompréhension, perçue comme une excentricité présidentielle. En 2026, elle change de nature. Des négociations discrètes, révélées par la presse danoise, témoignent d’une démarche désormais structurée.

Le vice-président JD Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio engagent des échanges directs avec Copenhague et Nuuk, évoquant sans détour un possible réexamen du parapluie sécuritaire américain au sein de l’OTAN.

Les arguments avancés s’inscrivent pleinement dans la nouvelle grille stratégique de Washington: sécurisation de l’Arctique face aux avancées russe et chinoise, accès aux terres rares indispensables aux technologies critiques, contrôle de routes maritimes rendues accessibles par la fonte des glaces. Le dossier groenlandais devient ainsi un révélateur des méthodes de Trump 2.0: pression, transaction et remise en cause explicite des équilibres établis.
Ce bras de fer ébranle l’Alliance atlantique et place l’Europe devant un choix délicat: composer avec une logique transactionnelle assumée ou tenter d’affirmer une souveraineté collective face à un allié qui négocie désormais en position de force.

Iran: la doctrine du «frapper d'abord, négocier après»

Le contraste avec le premier mandat est frappant. En 2020, l’élimination du général Qassem Soleimani avait provoqué une escalade rapidement contenue par une retenue stratégique calculée. En 2025, l’approche change. L’administration Trump privilégie des «options conclusives»: frappes préventives sur des sites sensibles du programme nucléaire iranien, accompagnées de mises en garde publiques réduisant volontairement les zones d’ambiguïté.

Cette doctrine assume l’impact initial comme levier principal de négociation. Elle substitue à la gestion progressive des crises une logique de choc maîtrisé, dans laquelle l’escalade devient un outil, non une dérive. Le message est clair : la dissuasion ne repose plus sur l’incertitude, mais sur la démonstration immédiate de la capacité d’action.

Amérique latine: le retour d’une logique hémisphérique  

Après des années de sanctions, le Venezuela bascule en 2026 à la suite d’une intervention militaire américaine qualifiée de «ciblée». La chute de Nicolás Maduro s’accompagne de messages explicites adressés à Cuba et à la Colombie. Le signal est sans ambiguïté: l’hémisphère occidental redevient une priorité stratégique directe pour Washington.

Cette réactivation d’une logique proche de la doctrine Monroe, actualisée par les outils militaires et technologiques contemporains, suscite des réactions contrastées.

Certains gouvernements y voient une stabilisation par la force; d’autres, une atteinte frontale à la souveraineté. Au-delà du continent américain, une question centrale s’impose : ce précédent marque-t-il un cas isolé ou un modèle transposable à d’autres régions jugées stratégiques par Washington?

Migrations: de la posture politique à l’exécution administrative

Le second mandat marque un basculement décisif dans le traitement de la question migratoire. Les dispositifs de catch-and-release sont abandonnés, la politique du Remain in Mexico réactivée, et une ICE considérablement renforcée met en œuvre des expulsions massives. Parallèlement, l’instauration d’une «gold card» pour les profils qualifiés entérine une approche explicitement sélective, assumée comme telle.

Cette évolution illustre la méthode Trump 2.0: transformer des marqueurs idéologiques en dispositifs administratifs pleinement opérationnels. La migration n’est plus un sujet de mobilisation politique interne, mais un instrument de contrôle étatique, géré selon des critères d’efficacité, de tri et de rendement politique.

Au-delà des frontières américaines, ce durcissement fait figure de référence implicite. Plusieurs gouvernements occidentaux observent ces méthodes avec attention, contribuant à une diffusion indirecte du modèle trumpien. La question migratoire s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de normalisation des politiques coercitives, impulsé depuis Washington.

Énergie et climat: le pari du fossile

Le retrait accéléré des engagements climatiques internationaux s’accompagne d’une relance assumée des énergies fossiles, en particulier du pétrole et du gaz de schiste, soutenue par une augmentation substantielle des budgets alloués au secteur. Pour l’administration Trump, l’hydrocarbure demeure un instrument central de puissance, d’autonomie stratégique et de compétitivité économique.

Ce choix traduit une vision utilitariste de la transition énergétique. L’énergie n’est pas conçue comme un impératif normatif global, mais comme un levier de souveraineté nationale. En rompant avec les cadres climatiques multilatéraux, Washington privilégie la sécurité d’approvisionnement et la maîtrise des coûts, quitte à assumer une rupture durable avec ses partenaires.

Ce positionnement renforce la dimension transactionnelle de la politique énergétique américaine : produire davantage, exporter plus, négocier depuis une position de force. Le climat cesse d’être un cadre structurant; il devient une variable ajustable au service de la puissance.

Réactions internationales: recompositions et adaptations

L’Europe: entre alignement contraint et émancipation différée

Les pressions américaines sur les budgets de défense accentuent les fractures au sein de l’OTAN. L’exigence de porter les dépenses militaires à 4 % du PIB divise profondément les Européens. La France et l’Allemagne défendent une autonomie stratégique accrue, freinée par des divergences internes persistantes. À l’inverse, plusieurs États d’Europe orientale privilégient l’alignement financier, perçu comme le coût nécessaire du maintien de la garantie sécuritaire américaine face à la Russie.

Le dossier groenlandais cristallise ces tensions. Le Danemark, soutenu de manière essentiellement symbolique par l’Union européenne, tente de résister aux pressions de Washington, mais dispose de marges limitées face à une détermination assumée. Cette asymétrie révèle une réalité plus large : la dépendance militaire européenne réduit directement les capacités d’action diplomatique.

Paradoxalement, cette contrainte agit aussi comme un déclencheur. Les investissements de défense s’accélèrent et le débat sur une capacité militaire européenne commune réémerge. Sans l’avoir explicitement recherché, l’administration Trump contribue ainsi à créer les conditions d’une émancipation stratégique longtemps évoquée, rarement mise en œuvre.

Espaces périphériques: ajustements et vulnérabilités

La stratégie américaine produit des effets en chaîne dans les espaces périphériques. Toute escalade majeure, notamment au Moyen-Orient, accroît la volatilité des marchés énergétiques et provoque des chocs économiques rapides pour les États les plus dépendants. Ces dynamiques renforcent une vulnérabilité structurelle face à des décisions prises hors de leur contrôle.

Sur le plan migratoire, le durcissement américain sert de référence implicite à plusieurs débats occidentaux. Les pratiques de l’ICE sont observées, parfois reprises, accentuant les pressions sur les pays de transit. Ceux-ci se trouvent dans une position ambivalente: partenaires indispensables à la gestion des flux, mais réceptacles de politiques décidées ailleurs.

Face à cette incertitude, les stratégies d’équilibrage se multiplient. Plusieurs puissances régionales diversifient leurs partenariats, combinant relations sécuritaires, économiques et diplomatiques avec Washington, Pékin et Moscou. Cette approche pragmatique traduit une tendance claire : l’imprévisibilité américaine pousse les alliés traditionnels à multiplier les options et à réduire leur dépendance exclusive.

Chine et Russie: tirer parti de la fluidité stratégique

La Chine subit des droits de douane élevés et à une rhétorique commerciale offensive, mais Pékin a rapidement intégré la logique transactionnelle du leadership américain. En apparence, la confrontation est frontale ; en réalité, des compromis ciblés émergent. Cette gestion duale permet à la Chine de contenir les tensions tout en renforçant son influence, en se présentant comme un partenaire plus constant et plus prévisible que Washington.
La Russie, pour sa part, exploite l’affaiblissement des cadres multilatéraux. La remise en cause des accords de contrôle des armements relance une compétition stratégique ouverte, tandis que Moscou consolide sa présence sur plusieurs théâtres périphériques. Un paradoxe s’installe : en marginalisant les règles qu’elle avait largement contribué à établir, l’Amérique facilite, par effet miroir, la normalisation de pratiques de puissance désormais assumées par d’autres acteurs.

Implications systémiques: risques et reconfigurations

Au-delà des réactions immédiates, la stratégie de l’administration Trump produit des effets durables. Chaque initiative relève d’un unilatéralisme assumé, générant à la fois des risques structurels et des possibilités de recomposition. Cette dynamique affaiblit les mécanismes de stabilité hérités de l’après-Guerre froide et oblige les acteurs internationaux à s’adapter de manière pragmatique, davantage que doctrinale.

Des risques structurels

L’escalade devient un outil courant de gestion des crises. Qu’il s’agisse de l’Iran, du Groenland ou de l’Amérique latine, chaque dossier comporte un risque de montée aux extrêmes. La stratégie américaine repose sur l’idée que l’adversaire finira par céder.

Mais cette hypothèse comporte un danger central: celui d’un refus de reculer, transformant l’escalade en dynamique incontrôlée, de plus en plus détachée du calcul politique initial.

Parallèlement, le multilatéralisme recule nettement. Le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales affaiblit la régulation collective et réduit la capacité de coordination globale. Les grandes institutions – ONU, OMC, OMS – sont marginalisées, sans qu’un cadre de remplacement crédible n’apparaisse. L’absence de règles partagées favorise des crises plus longues et des rapports de force déséquilibrés.

Enfin, un effet d’imitation s’installe. Dans plusieurs régions, des dirigeants s’inspirent des méthodes trumpiennes, privilégiant l’efficacité immédiate au respect des cadres institutionnels. Cette évolution fragilise les équilibres démocratiques et banalise des pratiques auparavant exceptionnelles, contribuant à une instabilité politique plus diffuse.  

Des opportunités de recomposition

Ce contexte ouvre néanmoins des marges d’action. Donald Trump privilégie une logique transactionnelle dans laquelle la désescalade se négocie. Lorsqu’un interlocuteur dispose de leviers concrets et accepte un échange direct, un compromis reste possible. Les résultats priment sur les procédures, sans exclure des accords ciblés.

La recherche d’autonomie stratégique s’impose aussi par contrainte. Les tensions transatlantiques incitent l’Europe à renforcer ses capacités de défense, à diversifier ses approvisionnements énergétiques et à consolider son action diplomatique. Malgré des divisions persistantes, ces évolutions marquent un début de rééquilibrage longtemps différé.

Enfin, les puissances moyennes voient leurs marges de manœuvre s’élargir. L’unilatéralisme américain, combiné aux hésitations européennes, ouvre des espaces pour de nouvelles configurations régionales. Pour de nombreux acteurs, cette phase crée des opportunités réelles, à condition de renforcer leur résilience. La diversification énergétique, la réduction des vulnérabilités économiques et la multiplication des partenariats diplomatiques deviennent des impératifs immédiats.

Cette recomposition oblige l’ensemble des acteurs, y compris les puissances moyennes, à ajuster leurs stratégies dans un environnement plus dur, plus instable et résolument transactionnel.

Conclusion - Trump, accélérateur de la recomposition mondiale

Un an après l’investiture de janvier 2025, les États-Unis opèrent désormais selon une logique d’«État-entreprise», assumant retraits massifs du multilatéralisme, frappes ciblées et négociations territoriales inédites. Cette inflexion consacre l’émergence d’un Trump 2.0, affranchi des contraintes de son premier mandat et guidé par une rationalité pleinement transactionnelle et une conception assumée du rapport de force.

Donald Trump s’impose ainsi comme un accélérateur majeur de la recomposition de l’ordre international. Plus qu’un dirigeant, il agit comme un révélateur, mettant à nu des rapports de puissance longtemps dissimulés par le vernis institutionnel. Reste à savoir si cette lucidité brutale renforcera durablement la position américaine ou si elle fragilisera les fondements mêmes de son leadership.

En ce début d’année 2026, une certitude demeure: l’ordre international hérité de l’après-Guerre froide se dissout. Dans un monde plus dur, plus imprévisible et profondément transactionnel, la capacité d’adaptation et de résilience primera désormais sur l’adhésion à des normes en déclin. L’ère Trump n’a peut-être pas créé ce basculement, mais elle en a accéléré la mise à nu.

Elyes Ghariani
Ancien ambassadeur