News - 21.01.2026

Penser le futur par le passé: Carthage antique et le boomerang colonial dans la géopolitique du Groenland

Penser le futur par le passé : Carthage antique et le boomerang colonial dans la géopolitique du Groenland

Par Hafedh Abdelmelek

1. Introduction

L’histoire n’est pas un simple réservoir de souvenirs figés; elle constitue un véritable laboratoire d’expériences politiques, économiques et symboliques dont les effets se déploient bien au-delà de leur temporalité immédiate. Le concept de boomerang colonial permet précisément de saisir cette dynamique de retour, en mettant en lumière la manière dont les pratiques de domination, de projection de puissance et d’exploitation des marges, élaborées dans des contextes historiques anciens, ressurgissent sous des formes renouvelées dans les crises contemporaines. Dans cette perspective, le parallèle entre Carthage antique, grande puissance maritime et commerciale de la Méditerranée occidentale, et la géopolitique actuelle de l’Arctique, et plus particulièrement du Groenland, offre une grille de lecture féconde pour penser la permanence et la transformation des logiques impériales. Il ne s’agit ni d’un anachronisme ni d’une analogie simpliste, mais d’un exercice d’histoire longue visant à comprendre comment certaines structures de pouvoir traversent les siècles, se recomposent et produisent des effets différés.

Penser le futur par le passé conduit ainsi à interroger les liens profonds entre technologies motrices, expansion impériale et recomposition des équilibres géopolitiques. L’histoire des empires est indissociable de celle des ruptures énergétiques qui ont transformé la mobilité maritime et, avec elle, la représentation même de l’espace mondial. Au XIXᵉ siècle, la machine à vapeur fut l’un des piliers invisibles de l’Empire britannique: en libérant la navigation des contraintes naturelles, il permit une accélération sans précédent des échanges commerciaux et militaires, l’intégration d’une économie-monde structurée autour des flux coloniaux, et l’affirmation d’une puissance impériale mobile, capable d’intervenir rapidement sur l’ensemble du globe. La domination britannique ne reposait pas uniquement sur la conquête territoriale, mais sur la maîtrise technologique des routes, des ports et des infrastructures, faisant de la vapeur un véritable multiplicateur de puissance.

De manière comparable, le développement des machines nucléaires navals au XXᵉ et au XXIᵉ siècles, en particulier leur application aux brise-glaces opérant dans l’Arctique, constitue une nouvelle rupture systémique. En offrant une autonomie quasi illimitée, une puissance constante et la capacité d’opérer durablement dans des milieux extrêmes, le nucléaire transforme à son tour la relation entre distance, temps et souveraineté. Les navires nucléaires ne sont pas de simples outils techniques: ils sont des instruments géopolitiques majeurs, matérialisant la capacité des États à projeter leur puissance dans des espaces longtemps considérés comme marginaux. À l’instar des océans pour l’Empire britannique, l’Arctique devient aujourd’hui un espace central de projection de puissance, rendu accessible par la fonte des glaces, l’ouverture de nouvelles routes maritimes et la perspective d’un accès accru à des ressources énergétiques et minières stratégiques.

Dans ce contexte, l’émergence de nouveaux empires ne passe plus par la colonisation classique, mais par la maîtrise des technologies critiques, le contrôle des infrastructures énergétiques et logistiques, et l’occupation stratégique des espaces-clés. La machine nucléaire apparaît ainsi comme l’équivalent contemporain de la vapeur: un vecteur de domination fondé sur la maîtrise des flux et des marges. Toutefois, comme l’histoire de la vapeur l’a montré, toute hégémonie technologique porte en elle des effets de retour. Les rivalités entre grandes puissances, les contestations de souveraineté et les risques environnementaux majeurs qui accompagnent la militarisation et l’exploitation de l’Arctique rappellent que le boomerang impérial n’est jamais absent. Le boomerang impérial et le boomerang colonial ne sont pas des concepts synonymes, bien qu’ils renvoient tous deux à des effets de retour produits par des logiques de domination. Le boomerang colonial désigne plus spécifiquement les conséquences politiques, sociales ou morales que les pratiques coloniales exercées sur des territoires dominés finissent par produire sur la métropole elle-même : militarisation des sociétés, durcissement des formes de pouvoir, crises identitaires ou contestations internes. Il est historiquement lié à la colonisation territoriale classique. En revanche, le boomerang impérial possède une portée plus large et plus contemporaine. Il s’applique à toute forme d’hégémonie, y compris non coloniale, fondée sur la supériorité technologique, le contrôle des flux stratégiques ou la domination des espaces clés. Dans le texte, la maîtrise du nucléaire et des infrastructures arctiques illustre une logique impériale sans colonisation directe, mais néanmoins productrice de rivalités, de contestations de souveraineté et de risques environnementaux majeurs. Ces effets de retour relèvent donc du boomerang impérial, et non strictement colonial. Ainsi, si le boomerang colonial constitue une forme particulière et historiquement située du boomerang impérial, ce dernier englobe des dynamiques de domination plus larges, adaptées aux empires technologiques et systémiques contemporains.

2. Le boomerang colonial: une clé d’analyse transhistorique

Le boomerang colonial désigne le phénomène par lequel les pratiques développées dans les espaces dominés finissent par produire des effets de retour sur les sociétés dominantes elles-mêmes, ou réapparaissent dans de nouveaux espaces périphériques. Ce concept invite à dépasser une lecture linéaire de l’histoire pour penser en termes de circulations, de répétitions et de transformations. Dans l’Antiquité, Carthage a développé un modèle original d’expansion fondé moins sur la conquête territoriale directe que sur le contrôle des routes commerciales, des ports stratégiques et des zones riches en ressources. Cette domination indirecte, appuyée sur des comptoirs et des alliances locales, a produit une prospérité remarquable mais aussi des déséquilibres durables: dépendance des périphéries, tensions avec les puissances concurrentes et fragilisation interne face à la pression impériale romaine. Le boomerang colonial se manifeste ici dans le fait que les instruments mêmes de la puissance carthaginoise, mobilité maritime, ouverture commerciale, projection économique, ont aussi contribué à son exposition et, in fine, à sa chute. L’histoire de Carthage montre ainsi que toute domination fondée sur la maîtrise des marges et des flux porte en elle des effets de retour potentiellement destructeurs. Carthage a fondé sa puissance sur un modèle essentiellement thalassocratique, reposant sur la maîtrise des routes maritimes, le commerce et un réseau de comptoirs disséminés autour de la Méditerranée occidentale. Toutefois, cette stratégie n’a pas été accompagnée d’une expansion continentale et civilisationnelle suffisante pour assurer une protection durable de sa zone d’influence. Faiblement intégrés politiquement et culturellement, ses territoires demeuraient dépendants d’un contrôle maritime et mercantile fragile. À l’inverse, Rome a su développer une puissance hybride, combinant domination terrestre, intégration territoriale progressive et cohésion civique, tout en s’appropriant progressivement les techniques navales. Cette asymétrie stratégique explique en grande partie l’échec de Carthage face à Rome: privée d’un arrière-pays solidement unifié et d’une base humaine mobilisable à long terme, Carthage ne pouvait soutenir un affrontement prolongé contre une puissance capable d’articuler expansion militaire, organisation politique et intégration civilisationnelle.

À première vue, le Groenland semble éloigné de la Méditerranée antique. Pourtant, son statut géopolitique contemporain révèle des dynamiques étonnamment similaires. Longtemps perçu comme une marge glacée, peu peuplée et économiquement dépendante, le Groenland est aujourd’hui au cœur des rivalités internationales en raison de trois facteurs majeurs: le changement climatique, les ressources naturelles et les nouvelles routes maritimes arctiques facilitées par les moteurs nucléaires.

Historiquement, le Groenland a été intégré dans une relation coloniale asymétrique avec le Danemark, marquée par une administration centralisée, une exploitation économique limitée mais structurante, et une marginalisation des populations autochtones inuit. Bien que des avancées significatives aient été réalisées en matière d’autonomie politique, les dépendances économiques et stratégiques demeurent fortes. La crise géopolitique actuelle orientée Groenland s’inscrit dans une logique de retour des empires vers les marges. Les grandes puissances contemporaines projettent sur ce territoire des intérêts stratégiques majeurs: sécurité militaire, contrôle des ressources critiques, influence diplomatique. Le Groenland devient ainsi un espace de projection de puissance, à l’image des comptoirs carthaginois d’autrefois.

3. Le boomerang colonial à l’ère arctique

Le boomerang colonial se manifeste dans le cas des envahisseurs du Groenland à plusieurs niveaux. D’abord, les anciennes puissances coloniales européennes se trouvent confrontées aux conséquences de leurs propres héritages: structures économiques dépendantes, fragilités sociales, revendications identitaires et aspirations à l’autodétermination. Ces héritages limitent leur capacité à contrôler durablement l’avenir du territoire. Ensuite, de nouvelles puissances reproduisent, parfois inconsciemment, des logiques impériales anciennes: considérer les territoires périphériques comme des réservoirs de ressources ou des espaces stratégiques, sans intégrer pleinement les dynamiques locales. Cette répétition historique constitue le cœur du boomerang colonial: les mêmes schémas produisent les mêmes tensions, dans des contextes pourtant radicalement différents.

Enfin, le changement climatique agit comme un accélérateur historique. Là où Carthage exploitait la mer comme vecteur de puissance, les États contemporains exploitent la fonte des glaces et les moteurs nucléaires comme opportunité stratégique de navigation innovante et géopolitique. Mais cette exploitation génère elle aussi des effets de retour: instabilité environnementale, conflits d’intérêts, remise en cause des souverainetés.

4. Carthage comme miroir critique du futur groenlandais

L’intérêt du parallèle avec Carthage ne réside pas dans une prédiction déterministe, mais dans une mise en garde historique. Carthage rappelle que la puissance fondée sur le contrôle des flux et des périphéries est fondamentalement fragile si elle ne s’accompagne pas d’une intégration politique équitable et durable. Pour le Groenland, cette leçon est double. D’une part, le territoire se trouve à un carrefour historique: soit il demeure un objet de rivalités impériales, soit il parvient à transformer son héritage colonial en levier de développement. D’autre part, les puissances qui cherchent à s’y projeter risquent de reproduire les erreurs du passé, en sous-estimant la capacité des marges à devenir des acteurs centraux. Le boomerang colonial invite ainsi à repenser la géopolitique non pas comme une succession de conquêtes, mais comme un système de relations où chaque domination engendre des effets de retour potentiellement déstabilisateurs (Effets boomerang, Effets d’Hannibal d’hier et d’aujourd’hui).

5. Projections futures: dépasser le boomerang colonial

Transposé à aujourd’hui, ce boomerang renvoie à la résurgence de dynamiques impériales et coloniales dans des contextes contemporains : les puissances d’hier (Europe, États-Unis) et d’aujourd’hui (Chine, Russie) cherchent à projeter leur influence sur des territoires périphériques, comme le Groenland, non seulement pour y extraire des ressources, mais pour y imposer des logiques de puissance. Le phénomène résonne avec les histoires d’exploitation, de domination politique et de dépendance que les sociétés anciennement colonisées ont connues. Contrairement à Carthage, qui fut détruite dans une lutte ancienne avec Rome, le Groenland n’est pas un acteur indépendantisé d’une puissance antique, mais sa situation illustre comment des pratiques de domination et de projection de puissance héritées des configurations coloniales sont réactivées dans des environnements nouveaux comme l’Arctique. Le boomerang colonial ne se limite donc pas à un simple parallèle historique mais sert de grille d’analyse pour décrypter la spirale des dynamiques impériales contemporaines. Penser le futur par le passé implique de ne pas se contenter du constat. Le boomerang colonial n’est pas une fatalité. L’histoire de Carthage montre aussi que les empires échouent lorsqu’ils refusent de s’adapter à des transformations structurelles profondes. Pour le Groenland, les projections futures dépendent de plusieurs facteurs: la capacité à renforcer les institutions locales, à diversifier l’économie, à intégrer les savoirs autochtones dans les décisions stratégiques et à négocier des partenariats internationaux équilibrés. À l’échelle globale, dépasser le boomerang colonial suppose une refonte des relations centre-périphérie, fondée sur la coopération plutôt que sur l’extraction. Dans un monde marqué par des crises systémiques, climatique, énergétique, géopolitique, les marges ne sont plus des espaces secondaires. Elles deviennent des laboratoires du futur. À ce titre, le Groenland pourrait incarner soit la répétition des erreurs impériales, soit l’émergence d’un nouveau modèle de gouvernance territoriale ou d’un nouvel ordre mondial et d’un nouveau cycle civilisationnel.

6. Le boomerang colonial: Croyances, identités culturelles et dynamiques migratoires

Le concept de « boomerang colonial » ne se limite pas aux territoires ou aux ressources naturelles : il s’étend aux systèmes de croyances, aux identités culturelles et aux dynamiques migratoires que l’histoire des empires et des colonisations a profondément façonnés. Chaque conquête ou expansion, qu’elle soit militaire, commerciale ou religieuse, agit comme un émetteur: elle projette des idées, des pratiques, des institutions et des populations à travers l’espace. Mais comme un boomerang, ces flux finissent par revenir, transformés et transformants, réinterrogeant les sociétés d’origine et celles qui les ont reçus. Prenons l’exemple des religions : l’islam, le christianisme, le bouddhisme ou d’autres confessions se sont souvent diffusés dans le cadre d’empires ou de colonies, parfois par la force, parfois par le commerce ou les échanges culturels. Ces mouvements ont profondément remodelé les sociétés colonisées. Mais, au fil des siècles, ces religions transformées par leur implantation lointaine résonnent à nouveau dans leurs lieux d’origine, parfois sous forme de pratiques reformées, de mouvements spirituels ou de nouvelles communautés diasporiques. Le « boomerang » apparaît ici : ce qui a été exporté revient enrichi ou perturbé, obligeant les sociétés originelles à se confronter à leurs propres héritages religieux. Le même mécanisme se retrouve dans les flux migratoires. Les mouvements de population provoqués par les colonisations, qu’ils soient volontaires ou forcés, génèrent des diasporas qui transportent langues, coutumes et pratiques religieuses. Les descendants de ces migrations peuvent, à des siècles de distance, réintroduire dans leur société d’origine des influences inattendues, qu’il s’agisse de nouvelles formes d’expression culturelle, de savoir-faire économiques ou de revendications identitaires. Ainsi, le projet colonial, qui visait souvent à uniformiser ou à contrôler, produit paradoxalement des effets de retour : les sociétés originelles sont confrontées à une hybridation culturelle qu’elles n’avaient pas anticipée.

Ce phénomène met en lumière une idée fondamentale: aucune conquête religieuse ou coloniale n’est linéaire, et les migrations ne sont jamais de simples mouvements unidirectionnels. Les idées et les croyances circulent, se transforment, puis reviennent sous des formes imprévues, créant de nouvelles dynamiques de dialogue, de tension ou d’innovation. Entre religions et migrations, le boomerang colonial révèle ainsi la circularité des principes de l’histoire humaine, où l’exportation devient réappropriation, où la dispersion devient renaissance, et où le contact avec «l’autre» oblige chaque société à se redéfinir.

7. Conclusion

L’analyse croisée de Carthage antique et de la géopolitique orientée Groenland révèle la pertinence du concept de boomerang colonial comme outil de compréhension du monde actuel. Les logiques de domination, d’exploitation des marges et de contrôle des flux ne disparaissent pas; elles se transforment et réapparaissent là où les conditions historiques les rendent possibles. Penser le futur par le passé, c’est reconnaître que les crises géopolitiques contemporaines ne surgissent pas ex nihilo. Elles sont le produit d’héritages longs, de structures persistantes et de choix politiques répétés. Carthage, en tant que puissance des marges et empire des réseaux, offre un miroir critique pour comprendre les enjeux orientés Groenland arctique.

En définitive, le boomerang colonial nous rappelle une vérité fondamentale: toute puissance qui ignore l’histoire des territoires qu’elle convoite s’expose à voir ses propres ambitions lui revenir en pleine figure. Le futur du Groenland, comme celui des relations internationales, dépendra de notre capacité collective à tirer les leçons de ces retours de l’histoire.

Hafedh Abdelmelek