Opinions - 20.01.2026

Quand la terre change de souveraineté : histoire longue des ventes de territoires, de l’Empire romain au Groenland

Quand la terre change de souveraineté : histoire longue des ventes de territoires, de l’Empire romain au Groenland

Par Zouhaïr Ben Amor

Introduction – La terre comme marchandise politique
La terre n’a pas toujours été considérée comme un bien inaliénable. Dans l’histoire longue des relations internationales, des territoires ont été vendus, échangés, hypothéqués ou cédés, parfois avec l’accord des populations, souvent sans elles. Ces transactions ont façonné les frontières actuelles, nourri des conflits durables et posé des questions fondamentales: un État peut-il vendre une terre comme on vend un bien ? À qui appartient réellement un territoire: au souverain, à l’État ou aux populations qui y vivent?

L’actualité récente a remis cette question au centre du débat avec l’intérêt affiché des États-Unis pour le Groenland, ravivant un vieux fond historique : celui des territoires perçus comme ressources stratégiques négociables.

I. Les origines anciennes: quand le territoire appartient au souverain

1. L’Antiquité: la terre comme extension du pouvoir

Dans l’Antiquité, la notion moderne de souveraineté populaire est inexistante. Le territoire appartient au roi, à l’empereur ou à la cité dominante. Dans l’Empire romain, des provinces changent de statut à la suite de transactions financières, alliances matrimoniales ou compensations militaires (Richardson, 1994).

La terre est alors conçue comme:

une source fiscale,
une réserve humaine,
un espace stratégique.

La population n’est pas consultée ; elle est incluse dans la transaction.

2. Le Moyen Âge : dots, héritages et ventes seigneuriales

Au Moyen Âge européen, la fragmentation féodale rend fréquentes les cessions territoriales:

par dot matrimoniale,
par rachat de dettes,
par traités entre princes.

Les États-territoires se construisent ainsi par agrégation progressive, sans considération pour l’identité des habitants (Bloch, 1939).

II. L’âge moderne: vendre pour financer guerres et empires

1. Les ventes territoriales comme instruments géopolitiques

À partir du XVIᵉ siècle, les États modernes utilisent la vente de territoires pour:

financer des guerres coûteuses,
stabiliser des frontières,
éviter des conflits armés.

La souveraineté devient plus formelle, mais la population reste absente du processus décisionnel.

2. La vente de la Louisiane (1803)

En 1803, la France de Napoléon vend la Louisiane aux États-Unis. Cette transaction, connue sous le nom de Louisiana Purchase, double presque la superficie américaine.

Motivations françaises:

dettes de guerre,
incapacité à défendre le territoire,
priorités européennes.

Les habitants — colons français, espagnols, peuples autochtones — ne sont jamais consultés (Herring, 2008).

III. Alaska: la terre comme fardeau stratégique

En 1867, la Russie vend l’Alaska aux États-Unis pour 7,2 millions de dollars.

Ce territoire devient plus tard l’un des plus riches en ressources naturelles.

L’ Alaska illustre un paradoxe récurrent : ce qui est vendu comme un fardeau devient souvent une richesse stratégique majeure.

À l’époque, la population autochtone est totalement exclue de la décision (Naske & Slotnick, 2014).

IV. Colonialisme et ventes déguisées

1. L’Afrique et l’Asie : concessions, baux et protectorats

Au XIXᵉ siècle, la vente directe laisse souvent place à:

des concessions commerciales,
des baux de longue durée,
des traités inégaux.

Ces mécanismes permettent une appropriation économique sans souveraineté formelle (Pakenham, 1991).

2. La Conférence de Berlin (1884–1885)

Lors de la Conférence de Berlin, l’Afrique est divisée entre puissances européennes sans aucune consultation des peuples concernés.
Ici, la terre n’est même plus vendue : elle est attribuée, comme un espace vide, selon une logique cartographique.

V. Le XXᵉ siècle: du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

1. Une rupture juridique

Après 1945, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devient central, notamment avec la Charte des Nations unies.
Théoriquement, un territoire ne peut plus être vendu sans le consentement de sa population (Cassese, 1995).

2. Une rupture incomplète

Dans les faits, les rapports de force économiques et stratégiques persistent:

bases militaires louées,
accords miniers asymétriques,
dépendance financière.

La souveraineté devient parfois formelle mais économiquement contrainte.

VI. Le Groenland: retour d’une vieille logique

1. Un territoire stratégique majeur

Le Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark, possède:

des ressources minières rares,
une position stratégique dans l’Arctique,
un rôle central dans les nouvelles routes polaires.

Avec le changement climatique, cette région devient cruciale.

2. L’intérêt américain

Lorsque des responsables américains évoquent l’idée d’un rachat, ils s’inscrivent dans une tradition historique: celle de la terre conçue comme actif géopolitique négociable, à l’image de l’Alaska ou de la Louisiane.

Mais le contexte a changé:

le Groenland dispose d’un parlement autonome,
sa population revendique une identité propre,
le droit international interdit toute cession sans consentement populaire.

VII. Terre, peuple et éthique politique

1. Peut-on vendre un territoire sans vendre un peuple ?

L’histoire montre une constante: les ventes de territoires ont presque toujours ignoré les populations concernées.
Aujourd’hui, cette logique est moralement et juridiquement contestée.

2. La terre comme bien commun

De plus en plus de penseurs considèrent le territoire non comme un bien marchand, mais comme :

un patrimoine collectif,
un espace de mémoire,
un milieu de vie (Ostrom, 1990).

Conclusion – Une pratique ancienne face à un monde nouveau

La vente de territoires est une pratique ancienne, inscrite dans une vision patrimoniale du pouvoir. De la Rome antique au Groenland contemporain, elle révèle une constante: la tentation de réduire la terre à une valeur stratégique ou financière.

Mais le monde contemporain introduit une rupture décisive :

la reconnaissance des peuples,
la centralité du consentement,
la dimension écologique globale.

Le Groenland n’est pas seulement un territoire convoité : il est le révélateur d’un conflit entre deux conceptions du monde — l’une héritée de l’histoire impériale, l’autre tournée vers une souveraineté démocratique et écologique.

Zouhaïr Ben Amor

Bibliographie (citée dans le texte)

Bloch, M. (1939). La société féodale. Albin Michel.
Cassese, A. (1995). Self-Determination of Peoples. Cambridge University Press.
Herring, G. C. (2008). From Colony to Superpower. Oxford University Press.
Naske, C., & Slotnick, H. (2014). Alaska: A History. University of Oklahoma Press.
Ostrom, E. (1990). Governing the Commons. Cambridge University Press.
Pakenham, T. (1991). The Scramble for Africa. Random House.
Richardson, J. S. (1994). The Roman Empire. Routledge.


 

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