News - 16.01.2026

Khadija Taoufik Moalla: Mourad Wahba, le philosophe qui voulait réconcilier raison, foi et humanité

Khadija Taoufik Moalla: Mourad Wahba, le philosophe qui voulait réconcilier raison, foi et humanité

Le 7 Janvier, 2026, l’Égypte et le monde arabe ont perdu l’un de leurs plus grands penseurs contemporains: le philosophe Mourad Wahba qui s’est éteint au Caire à l’âge de 99 ans, laissant derrière lui une œuvre immense et une lumière qui ne s’éteindra pas. Né en 1926, il fut professeur émérite de philosophie à l’Université Ain Shams, et auteur de plus de cinquante ouvrages. Il fut surtout un infatigable défenseur de la raison et de l’humanisme, et a marqué en profondeur la pensée arabe contemporaine.

Les philosophes ne meurent jamais

Certes, leur corp s’absente, mais leurs livres, leurs idées, leurs émissions, leurs mots continuent de circuler en nous comme une rumeur de lumière. Les pages qu’ils ont écrites deviennent des lieux de rendez-vous, les phrases qu’ils ont prononcées se changent en repères, en balises dans la nuit.

Pour moi, le philosophe égyptien Mourad Wahba vient de disparaître, et pourtant, je sens qu’il est toujours là. Dans chaque débat sur la raison, dans chaque discussion sur la foi, dans chaque refus de céder à l’obscurantisme, sa voix intérieure semble se prolonger. Sa présence a cessé d’être physique pour devenir une présence de pensée.

Un témoignage personnel au Caire

Pour beaucoup, Mourad Wahba était un nom, une voix, une silhouette familière sur les plateaux de télévision ou dans les pages des revues culturelles. Pour moi, il fut d’abord une rencontre, intime, décisive, inoubliable.

Un jour, par l’entremise d’un ami commun, je lui ai lui est adressé une demande simple: pouvoir converser avec lui, loin des micros et des caméras. Il accepte, avec une simplicité désarmante. Dans un quartier calme du Caire, il ouvre la porte de son appartement, non pas comme une figure distante, mais comme un homme prêt au dialogue. Trois heures s’écoulent. Trois heures parmi les plus denses et les plus lumineuses d’une vie.

Averroès (Ibn Rushd), le mouvement des Frères musulmans, la place de la science, le rapport entre foi et raison, l’avenir du monde arabe: tous les sujets y passent, sans détour, sans langue de bois. La soif de comprendre est immense, les questions s’enchaînent, et en face, le philosophe répond, non pas pour imposer une doctrine, mais pour aiguiser l’esprit et pousser à penser par soi-même. Au moment de nous quitter, il m’offre plusieurs de ses livres, comme on confie des outils à quelqu’un qui s’apprête à continuer, à sa manière, le travail de la pensée. Ces ouvrages, dédicacés, occupent depuis, une place singulière dans ma bibliothèque, mais surtout dans ma vie.

Le défenseur d’Ibn Rushd, de la raison et de la laïcité

Mourad Wahba fut sans doute l’un des penseurs qui ont le mieux rendu justice à la profondeur et à l’actualité de la pensée d’Ibn Rushd, ce grand philosophe andalou dont la réception en Europe a contribué à l’essor du rationalisme, de la Réforme et, plus tard, des Lumières. Il voyait en lui un pont possible entre le monde arabe et l’Occident, une figure capable de montrer que la raison n’est pas l’ennemie de la foi, mais son alliée lorsqu’il s’agit de libérer l’homme de la peur et de l’obscurantisme. Comme lui, je suis convaincu que si le monde arabe avait réellement suivi la voie d’Ibn Rushd – celle de la raison, de la science, de l’interprétation éclairée des textes sacrés – nous n’en serions pas là. La religion, dans cette perspective, n’est plus un instrument de domination, mais un horizon éthique au service de l’humanité.

Mourad Wahba a publié plus de cinquante livres, en arabe et dans d’autres langues, portant sur la philosophie moderne, les Lumières, la laïcité, le fondamentalisme, la pensée arabe et l’héritage d’Ibn Rushd. On peut ne pas être d’accord avec toutes ses idées ou ses positions, et lui-même n’a jamais recherché l’unanimité. Mais il est certain qu’il demeure l’un des meilleurs philosophes à avoir rendu justice à la pensée de nombreux penseurs arabes trop souvent relégués dans les marges.

Un salon, une voix, une flamme

Après cette rencontre qui semblait appartenir à une autre dimension, j’ai continué à participer aux conférences qu’il organisait dans le Salon philosophique qui lui était dédié, à l’Opéra du Caire. Ce salon rassemblait des penseurs, des étudiants et des curieux venus écouter, débattre, contester, réfléchir. Ce lieu, devenu mythique, incarnait sa conviction la plus profonde: le dialogue est le souffle de la pensée. En fait, c’était plus qu’un lieu de débat: c’était un espace de résistance tranquille, où la parole se dressait contre la résignation, où la pensée se refusait à capituler.

Dans ces soirées, on venait écouter Mourad Wahba non comme on écoute un maître qui dicte une vérité, mais comme on écoute un compagnon de route qui éclaire le chemin. Il parlait de rationalité, de liberté, de laïcité, non pas comme de concepts abstraits, mais comme des conditions concrètes pour que l’humain puisse vivre debout. Écouter Mourad Wahba, c’était assister à une bataille pacifique: une bataille pour la clarté contre la confusion, pour la nuance contre les simplifications, pour la lucidité contre le fanatisme.

Une présence qui demeure

La disparition de Mourad Wahba représente une perte majeure pour le rationalisme arabe, comme l’ont souligné plusieurs institutions académiques et culturelles en Égypte et au-delà. Mais aujourd’hui, si son absence a le poids du chagrin, son œuvre a la densité d’un héritage. Ses livres, ses conférences, ses prises de position continuent d’aiguiser la conscience de ceux qui l’ont lu, entendu ou rencontré. Un philosophe ne disparaît pas: il survit dans les questions qu’il laisse, dans les doutes qu’il instille, dans le courage qu’il inspire. Les idées qu’il a patiemment défendues et les instants partagés, parfois dans l’intimité d’un salon ou d’un bureau encombré de papiers, continueront d’habiter ceux qui ont croisé sa route.

Mourad Wahba a semé la conviction que la raison, la science et la lecture humaniste de la religion ne sont pas des luxes pour temps de paix, mais des nécessités vitales dans un monde traversé par la violence et la peur. Tant que cette conviction trouvera des échos, tant que des voix accepteront de reprendre ce flambeau, il restera parmi nous.

Les philosophes ne meurent jamais: ils deviennent ce murmure intérieur qui nous empêche de renoncer à penser. Mourad Wahba quitte la scène, mais sa voix demeure, comme un rappel obstiné: tant que la lumière et l’humanisme auront des défenseurs, le monde arabe ne sera pas condamné à l’obscurité.

Khadija Taoufik Moalla