Samir Allal: La régulation du capitalisme est une chimère
L’incapacité du système capitaliste à se transformer: le retour en force du militarisme combiné à la destruction du climat et du droit international
L’enlèvement du président vénézuélien par les forces spéciales américaines aura donc été le premier évènement de l’année 2026. Spectaculaire, il n’était pas pour autant complètement inattendu: la stratégie nationale de sécurité américaine publiée en décembre évoquait explicitement l’ambition de restaurer la prééminence de Washington sur le monde par «divers moyens (…) nous sommes appelés à créer un monde libre à partir du chaos».
Se dégage ainsi une orientation politique à l'ordre du jour : une reconfiguration spatiale mondiale, fondée sur la force, y compris en organisant « le chaos » s'il le faut, pour annexer et vampiriser tout territoire convoité, dans l’unique intérêt géostratégique des Etats-Unis.
Des idéologues «de la guerre des civilisations» aux nouvelles élites techno-césaristes de la Silicon Valley, cherchent à forger des empires. La puissance de feu, matérielle et intellectuelle, de leur projet soutenu par la Maison-Blanche est de gagner les esprits.
En quelques semaines, la déclinaison de leur projet a conduit la nouvelle administration de la Maison-Blanche à confirmer la remise en cause de l'ONU, à dénoncer de nouveau l'accord de Paris sur le climat, à remettre en cause l'existence de la Cour pénale internationale, à mener une offensive contre l'immigration et les migrants déjà installés sur le territoire, à déclencher des guerres commerciales tous azimuts, tout en annonçant son intention d'annexer des pays et territoires nouveaux.
L’Iran, le Vénézuéla, le Canada, le Groenland sont déjà désignés. Le contrôle des réseaux, des flux, comme le canal du Panama, et d'autres routes maritimes sont aussi en ligne de mire. Les thèses de «la fin de l’histoire » après la chute de l'Union soviétique ont ouvert les appétits des Etats-Unis qui se sont crus seuls maîtres du monde et ont entrepris de le remodeler, de le dominer avec leur monnaie et leur puissance militaire.
Des guerres rouvrent aujourd'hui les plaies des frontières, des territoires, d'autres celles des richesses du sol et du sous-sol à accaparer, dans le cadre des batailles intracapitalistes. La montée en puissance ces dernières années des Brics, devenus Brics +, est une donnée fondamentale, qui explique une part de la contre-offensive de l'Occident capitaliste.
Alors que des missiles dévastent encore Gaza et l’Ukraine, une question est posée : comment survivre au retour des impérialismes technologiques et climatiques, en refusant d’entrer dans leur logique mortifère ? La bascule historique en cours ne tombe pas du ciel. Elle prend la forme d'une radicalité réactionnaire.
La montée des extrêmes droites en est l'un de ses points saillants. Elle prépare les indispensables béquilles du capitalisme tenaillé par d'insolubles contradictions. Le capitalisme climatique porte en lui les germe d'un monde courant à sa perte. Le modèle de développement capitaliste fondé sur la recherche de la productivité maximale, avec l'utilisation de l'énergie carbonée accélère une grave crise écologique, économique et sociale.
En effet, La mondialisation capitaliste provoque un double effet : une crise anthropologique et une crise écologique. L'épuisement de ce modèle de développement annonce sa propre agonie, il est un frein au développement humain et une entrave à l'épanouissement des individus, au point de mettre en cause l'existence même de l'humanité, celle du genre humain et les conditions d'habitabilité de la Terre.
L’opération «Absolute Resolve» au Vénézuéla a paru donner raison à ceux qui voient dans la politique de Donald Trump la version caricaturale et grossière de ce qui a toujours existé aux États-Unis : un impérialisme prédateur qu’a parfois habillé le discours des valeurs démocratiques, en réalité prompt à
à faire fi du droit. Le droit international est désormais ouvertement combattu, nié, bafoué, au nom de la loi du plus fort.
Loin de la fable de la convergence naturelle entre capitalisme et démocratie, «la démocratie est devenue un obstacle aux forces de production et à la pleine croissance des marchés». Un capitalisme radical est en train d’émerger qui semble aujourd'hui livrer un combat décisif contre les démocraties et, incidemment, l'écologie.
Ce mouvement se produit sur fond général de sécession - ou du moins de mobilité extrême - des capitaux et de leurs porteurs les plus aisés. Cette course pour attirer capitaux et « talents » innovants, minant l'État mais organisée par lui, s'embarrasse peu d'écologie..., quand elle ne vise pas à couper court aux protestations écologiques.
Comme toujours en pareil cas, ses partisans ont tendance à le présenter ce modèle comme inéluctable. S'en rendre compte, c'est prendre conscience que nous avons davantage de pouvoir que nous l'imaginons et construire un avenir alternatif. Le point de départ doit être le refus de la soumission.
Donald Trump n’a aucune intention d’administrer Gaza ou Venezuela : il veut simplement pouvoir y faire ce qu’il veut. La démonstration de force à laquelle il vient de se livrer lui permet même d’espérer que, au Groenland ou dans d’autres localités convoitées, ses interlocuteurs devanceront ses demandes.
Ce néo-impérialisme global partage bien des traits avec celui du XIXe siècle, mais il en renouvelle aussi les acteurs et les enjeux : les mafias et le narcotrafic, les pratiques de guerre hybride, l’épuisement des ressources de la planète. Le divorce est naît de l'accaparement, par les empires, des ressources du sous-sol des pays du Sud pour les industries nouvelles du numérique, de la téléphonie, des véhicules électriques ou de l’IA.
Une nouvelle phase de colonisation (un impérialisme par voie technologique, mêlant intimement intérêts des États et ceux des très grandes entreprises), opère ainsi dans le monde, sur la base d’un modèle pas si éloigné que celui des comptoirs, ports francs, concessions et compagnies coloniales créés par les occidentaux du XIXe siècle.
La mondialisation, qui avait été présentée comme heureuse, se transforme en cauchemar pour l'immense majorité de la population. Crises climatiques, économiques, monétaires, financières, faiblesse de la croissance se paient par un chômage de masse, par le développement de la précarité et par des inégalités accrues.
Violente est la collision entre le vorace modèle de développement capitaliste et sa tentative d'élargir son champ d’intervention, conduisant à l'épuisement des ressources planétaires et à une mondialisation au service des empires et aux conditions de l'Occident capitaliste : insécurités, perturbations climatiques, accélération migratoire, nouveaux conflits.
L’espace public est désormais aux mains d'acteurs privés qui en fixent les règles, gagnent de l'argent par les produits vendus et les données collectées et créent une nouvelle frontière de la propriété, tout en façonnant les affects et les opinions à grande échelle.
Ces méga compagnies (GAFAM, géants du pétrole, «industries de la mort») s’emparent de larges pans de la vie (réseaux sociaux, consommation en ligne, information et loisir, pipelines et gazoducs, centrales et usines), puissamment armées pour fabriquer du consentement.
Associé au nationalisme que la mondialisation a paradoxalement exacerbé, l'enjeu d'approvisionnement en métaux stratégiques a conduit au retour d'un impérialisme véhément incarné par Donald Trump revenu au pouvoir en 2025, ainsi que par la Chine qui maitrise l'exploitation et le traitement industriel
des ressources primaires de l'économie mondiale (marché des terres rares, gisements de métaux stratégiques comme le cobalt).
Le retour en force du militarisme combiné à la destruction méthodique du climat et du droit international, l'exploitation intensive des ressources naturelles, l'extension de la marchandisation capitaliste sur la vie humaine et sur la nature, ouvrent une inquiétante nouvelle ère.
Le Vénézuéla est frappé, mais aussi, le Groenland et l'Arctique sont convoités. Gaza est détruite. L'Ukraine est pillée comme le sont les peuples du « Sud global », où les multinationales de l'Occident capitaliste viennent faire leur marché en extorquant le pétrole libyen, le nickel indonésien, le coltan congolais ou le cuivre chilien.
Le contrat social est fragilisé dans la plupart des pays avec une augmentation des inégalités et un déficit de perspectives pour une part croissante de la population mondiale. Nous sommes à la fin d’une phase de mise à l’agenda des enjeux environnementaux, faite depuis les années 1970, notamment sous l’impulsion clé de scientifiques et d’organisations de la société civile, qui s’est matérialisée par la mise en place d’un droit international conséquent et par l’intégration des questions environnementales, principalement climatiques, dans les politiques publiques.
Visible et installée, la cause environnementale et le contrat social se heurtent désormais à la réaction vive de ceux qui se sentent les perdants des transformations – réelles –en cours, et ce d’autant plus que la mise en politique des enjeux sociales, écologiques et climatiques a parfois été défaillante.
Cette nouvelle donne géopolitique et énergétique appelle une stratégie radicalement nouvelle, qui repose, selon les travaux du Think Tank international sur le Développement Durable, (l’Iddri) sur trois éléments essentiels:
• «(A)- La reconnaissance et l’encouragement de la diversité des acteurs pour incarner et formuler différents projets intégrant le climat, et chercher de nouvelles alliances entre les acteurs autour d’objectifs communs, afin de faire évoluer les rapports de force;
• (B)- L’Intégration de l’écologie dans les projets de société, en passant de l’écologie comme cause unique à l’écologie comme élément de réponse aux préoccupations clés des gouvernements (ex: sécurité, compétitivité), des entreprises (ex: prévisibilité, efficacité) et des citoyens (ex: pouvoir d’achat, travail);
• (C)- Et mieux connecter les politiques nationales, régionale et internationales, afin de gérer les interdépendances liées aux flux de biens, de personnes, de capitaux et de données, (et) de faciliter la mise en œuvre du droit et des règles internationales favorables au développement durable.»
Ces objectifs pourraient paraître utopiques dans le contexte actuel : il nous semble au contraire que de nombreux acteurs et pays ont intérêt à résister et à construire ces formes de coopération et d’alliances face à une «nouvelle alliance néocoloniale» menaçante entre le grand capital classique, les géants du pétrole et de la tech numérique, qui cherchent à reconfigurer le monde dans le cadre d'une politique globale économique, certes, mais aussi, culturelle, a-démocratique, antihumaniste, moralisatrice et dite de «post-vérité».
Cette nouvelle internationale de «l'accélération réactionnaire» trouve sa source, d’une part, dans la multiplicité des contradictions d'un système capitalistique «climatique» en mal d'accumulation du capital et confronté à de multiples résistances sociales et populaires à travers le monde et d’autre part, dans la contestation de l'impérium nord-américain et du roi dollar. Elle est diverse ! Mais toutes ses composantes poursuivent le même but : sauver et restaurer le capitalisme.
Elle considère qu’aujourd’hui qu’on ne peut sortir le capitalisme du pétrin, dans lequel le placent ses propres contradictions, sans les dépasser par une restauration ultraconservatrice, ultralibérale et l’instauration d’une forme de néo-féodalité mondiale. Elle est de plus en plus antihumaniste, épuisant la nature et les corps humains, asséchant les ressources naturelles et menaçant le vivant à force de le surexploiter, de le piller, de le marchandiser.
L’élargissement continu et sans borne de sa sphère marchande à toutes les vies humaines, à la biodiversité, aux océans et à l’espace, est son objectif.
Une internationale «brune», domine désormais le monde, triture les esprits, répand son poison acide sur la planète toujours plus fragilisée. Elle a en horreur la justice, le droit international et l'Organisation des Nations Unies. La diplomatie et la retenue dans les rapports internationaux sont exclues de sa manière d'être et de faire.
Bref, nous entrons dans un monde de blocs concurrents et de coalitions fluctuantes, avec une transformation profonde de la gouvernance internationale. Il devient urgent de le comprendre. Puisque le défi est politique, technologique, philosophique et culturel, toute résistance commence par la connaissance. La vassalisation heureuse ne peut pas être notre destinée.
Le refus de déconstruire un monde reposant sur la croissance et le profit nous plonge dans une ambiance de guerre entretenue de tous contre tous
Les capitalistes sont en compétition et en contradiction entre eux. Ils se divisent sur la base de leurs différentes fractions fonctionnelles : capital industriel, capital commercial, capital bancaire et fonds financiers. Leur concurrence traverse aussi les fractions territoriales ou continentales du capital.
Le monde est entré dans une zone de turbulences durables: agressions militaires, déréglément climatique, guerre économique ouverte, rapports de force brutaux, annonces tonitruantes suivies de revirements imprévisibles.
Les crises (géopolitique, économique et climatique) ne sont pas indépendantes. Elles révèlent un même mal : l’incapacité du système capitaliste sortir de ses contradictions. Plus qu'une simple crise, la mutation historique en cours est le résultat des effets des déréglementations et des libéralisations économiques et financières.
La lutte contre : le changement climatique, le racisme, la rareté, et la recherche de la souveraineté peuvent être à la source d’innovations majeures et de rapprochements entre pays pour penser ensemble un monde, plus juste, plus durable, et plus pacifique. Mais, mal pensée, la recherche de souveraineté conduira à la récession, à l’inflation, à la xénophobie, et à la guerre, comme cela s’annonce dans toutes les tentatives national-populistes qu’on voit fleurir aujourd’hui aux États-Unis, en Europe et en Asie et ailleurs.
Le monde est peu à peu plongé dans une ambiance de guerre entretenue, de tous contre tous. L’action collective au service du bien commun paraît de plus en plus entravée par la primauté accordée aux intérêts économiques individuels dans une course toujours plus brutale à la compétitivité et au pouvoir, au sein des nations comme entre elles.
Le refus de déconstruire un monde reposant sur la croissance et le profit nous plonge dans les conflits, (et) nos renoncements politiques à instituer de nouvelles formes de gouvernance encastrées dans les limites planétaires, nous mènent dans l’impasse.
Pour Donald Trump, celui qui contrôle l’énergie contrôle le monde. Son agression militaire du Vénézuéla, un pays aux des réserves conséquentes de pétrole, potentiellement les plus importantes au monde, viole le droit international et transforme peu à peu ce pays en une sorte de protectorat de Washington.
Il ne cherche même pas à camoufler la motivation de son intervention qui ne doit rien à la volonté de libérer un peuple mais tout à la logique de prédation de ressources. C’est le pétrole pour Exxon, Shell et Chevron, qui constitue le mobile essentiel de son coup de force : celui d’un extractivisme international poussé à son paroxysme.
Alors que le monde doit faire face au défi climatique, et qu’en théorie l’accord de Paris a fixé des objectifs de neutralité carbone pour 2050. Donald Trump ne fait que «retarder le plus possible la perte de valeur des actifs fossiles américains». Nous sommes dans «un monde fini», dit-il, et « l’objectif de cette opération est de garantir aux multinationales américaines un accès aux rentes énergétiques ». Malgré le côté burlesque du personnage, il y a une très grande cohérence dans son action.
Le problème du pétrole américain est qu’il coûte de plus en plus cher à produire. Aujourd’hui, il est autour de 70 dollars le baril, mais il sera autour de 95 dollars dans les années 2030. Beaucoup de nouveaux projets aux Etats-Unis sont peu ou pas rentables. C’est là que réside l’intérêt des multinationales pour le pétrole vénézuélien : non seulement les réserves vénézuéliennes sont énormes – potentiellement les plus importantes du monde –, mais c’est un pétrole assez facile à aller chercher.
Il est aussi intéressant de noter la manière dont Donald Trump a présenté les choses: «nous allons exploiter le pétrole vénézuélien, et nous voulons en échange un paiement pour services rendus». Une pure logique «impérialiste extractiviste assez classique», ce que faisaient les Anglais pour leurs colonies avec «les homes charges». (Lucas Chancel: Energie et inégalités, une histoire politique, Seuil 2025).
Au fond, Donald Trump ne fait que protéger les intérêts des compagnies pétrolières américaines avec le soutien actif de l’État. Son déni du changement climatique fait du président la plus grande puissance le protecteur des intérêts fossiles dans le monde, alimente le refus des renouvelables et fait maintenir, le plus longtemps possible, l’économie du pétrole.
Choisir cette voie et miser sur le pétrole et le gaz, c’est se tirer une balle dans le pied. Donald Trump propose, un retour en arrière, au « capitalisme de la finitude » du XIXe siècle, comme le rappelle si bien l’historien et économiste Arnaud Orain. Ce qui est fondamentalement différent des périodes précédentes, c’est que d’autres solutions existent désormais pour produire de l’énergie en sortant de la dépendance au pétrole.
Pour le climat et la sécurité, l’urgence absolue est d’accélérer la transition écologique et énergétique par tout dans le monde, soutenir le secteur des renouvelables, investir dans les technologies bas-carbone pour se libérer des énergies fossiles. «Plutôt que de piquer le pétrole dans le sous-sol du voisin, (faut) développer fortement les énergies renouvelables. C’est un enjeu d’indépendance et de souveraineté». Nabil Wakim (Le monde 2026)
Face à la « cohérence ! » stratégique de Donald Trump, les pays du Sud, mais aussi l’Europe, doivent arrêter de tergiverser et opposer leur propre cohérence: une décarbonation profonde et planifiée, devenue la condition de leur liberté et de leur souveraineté. L’ère Trump 2 pousse le monde dans un basculement historique d'une aussi grande importance que le fut la désintégration du bloc des pays du «socialisme soviétique».
Une lourde erreur que de croire que Donald Trump est tenaillé par l'imprévisibilité et l’incohérence. S’il est la pointe avancée du pire, il n'est ni unique ni isolé.
L’accompagne une cohorte d'autocrates et de nationalistes, tous unis à des seigneurs du numérique et du fossile parmi lesquels s'agitent des fanatiques transhumanistes de l'intelligence artificielle (LA), auxquels s'ajoutent de complotistes et des intégristes de tout acabit, masculinistes racistes et xénophobes, bouffis de haine et climatosceptique. Ils sont réfractaires au droit, à la science et à la culture.
Ces magnats du grand capital projettent, des vents mauvais, «combinant militarisme, autoritarisme, climatosepticisme». Ils poussent l'humanité dans la brutalisation des rapports sociaux et des rapports humains, tout en piétinant l’environnement et les relations internationales. Un changement de décor qui risque d’impacter la lutte contre le réchauffement planétaire.
La gouvernance pacifique du monde est hélas coincée entre, d'un côté, un consensus productiviste sur lequel s'appuient des mécanismes de redistribution qui permettent la stabilité sociale, et, de l'autre, la reconnaissance progressive de limites écologiques, climatiques et matérielles qui appellent au contraire à une urgente autolimitation de la production et de la consommation et à une grande mobilisation citoyenne.
Si l'époque semble à un affrontement entre deux grandes puissances (technologiques et économiques) et à l'écrasement de toute ambition démocratique et écologique, on doit prendre garde à ne pas se réfugier dans le fatalisme au moment où il faut mobiliser courage et volonté, et ne pas sous-estimer l'imprévisibilité radicale de l'histoire.
L’utopie néolibérale d’une croissance globale des richesses est désormais derrière nous : qui contrôle le récit contrôle le monde!
L’évolution du capitalisme, durant l’ère néolibérale, a mis la compétitivité au cœur du modèle économique. Une guerre, entre systèmes sociaux différents, qui converge vers la réduction des services publics et l’abandon de toute ambition environnementale. Ne répondant plus aux promesses, les politiques néolibérales se heurtent de plus en plus à divers mouvements de résistance.
Si le numérique est l'avant-garde du développement du capitalisme actuel, il croise une nouvelle géographie des espaces de puissance mondiaux.
Ces puissances fournissent l'énergie fossile de base (et bientôt pourquoi pas de l'hydrogène « vert »), contrôlent et extraient les matières premières essentielles, (et/ou) ont les capacités humaines et industrielles pour fabriquer une large partie des biens manufacturés. Elles réalisent, pour le prestige, de gigantesques projets d'aménagement qui profitent aux entreprises globalisées.
Les proies de ces empires (USA, Chine, mais aussi la Russie, l’Europe) sont les flux et les outils logistiques, les réseaux de fibres sous-marines, les routes maritimes, les ports, l'espace et les satellites, les sources d'énergie, les terres rares pour les batteries électriques, les téléphones portables et les ordinateurs.
Les intérêts capitalistes ne s'abritent même plus derrière le droit. Ils le considèrent comme l'un des derniers remparts à abattre. Alors même que celui-ci leur fournissait des atouts, ils veulent s'en débarrasser pour atteindre au bout du compte les textes fondamentaux, comme la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et le corpus des lois sur la presse, sur les associations ou celle sur la séparation de la religion et de l'État.
Jacques Le Goff nous alerte : « Capitalisme et démocratie divergent là où prévaut la barbarie du seul rendement financier.» La radicalisation-mutation du néolibéralisme le transforme en un mix entre conservatisme, réaction et libertarianisme.
Il pousse toujours plus loin l'économie de marché dérégulée. Ce postulat repose sur la croyance dans la capacité autorégulatrice des marchés, sur la prévalence du contrat sur la loi, sur la réduction de l'État à sa formule minimale ; mais aussi sur la destruction de l'État social et du secteur public, voire sur l'élimination pure et simple de l'État.
Pour arriver à leur fin, ces empires utilisent tous les outils de leur puissance : guerre militaire, guerre économique, guerre commerciale, guerre monétaire, guerre de territoires et de frontières, guerre du pétrole, guerre de l'eau, guerre numérique, cyberguerre, guerre de l'information, guerre idéologique, guerre hybride.
Les dépenses mondiales d'armements, qui atteignaient déjà 1960 milliards de dollars en 2020, ont été évaluées en 2023 à 2440 milliards de dollars - une somme équivalente à onze fois les sommes consacrées à l'aide publique au développement - et à 2 718 milliards de dollars en 2024.
Des guerres entre puissances rivales sont en cours, aux moyens colossaux et aux objectifs parfois anciens. L’issue de ces guerres pourraient être une défaite globale de l’humanité dans le chaos, la violence et le racisme. Le concept d’« économie de guerre », Ils l’utilisent surtout à préparer une impitoyable guerre sociale, qui est aussi une guerre contre le climat.
Le changement climatique et les guerres ont une part décisive d'origine commune : les combustibles fossiles, (dont le capitalisme extrativiste est loin d'être sevré) ; et la surexploitation des terres et des métaux rares, (dont se nourrit le capitalisme numérique).
L’absence de contre-pouvoirs effectifs favorisent le glissement vers un extrémisme assumé. Le discours des nationalistes suprémacistes avance désormais à découvert. Leurs réseaux s’activent à orienter la politique vers le rejet explicite de la démocratie : la défiance envers les institutions, l’appétit croissant pour un pouvoir exécutif fort. L’avenir apparait anxiogène et angoissant !
Pour Anne Deysine et Sarah Rodriguez-Louette (AOC, 2025): «la focale s’oriente désormais vers une élite technocratique issue de la Silicon Valley, dont l’influence déborde les champs économiques pour s’imposer dans les domaines militaires et stratégiques (…) À cela s’ajoute l’inquiétude croissante suscitée par une intelligence artificielle toujours plus autonome, échappant à tout contre-pouvoir effectif.» La bataille se joue désormais dans l’espace cognitif plus que sur le terrain physique.
Les crises contemporaines ne se jouent plus seulement dans les arènes politiques, ou militaires. Elles se construisent désormais dans l’espace de l’information, là où se forment les perceptions, les émotions collectives et, in fine, les lectures du réel. Qui contrôle le récit contrôle le monde et celui qui impose sa vision du monde détient désormais une part considérable de pouvoir.
Les empires cherchent à imposer leur narratif sur l’ordre, la sécurité et la légitimité morale et mène une « bataille culturelle » explicitement « métapolitique », selon laquelle il faut d’abord transformer les imaginaires collectifs avant de provoquer une rupture institutionnelle : un narratif par l’émotion, la polarisation et la fabrication des doutes.
Il ne s’agit pas seulement de banaliser un imaginaire, mais d’orienter des comportements. L’illusion d’initiative individuelle renforce l’efficacité d’un modèle capitaliste, s’appuyant sur la médiation des écrans pour transformer des spectateurs-consommateurs en acteurs de terrain.
Dans ce type de crise, la question n’est pas seulement que s’-il passé ? mais comment devons-nous comprendre ce qui se passe ? et surtout, qui a la légitimité pour dire la vérité des événements ?
À l’heure où la confiance dans les institutions recule, où la circulation de l’information s’accélère et où les arènes numériques fragmentent nos représentations, la question centrale devient : qui raconte le monde ? Et surtout, quelles histoires sommes-nous prêts à croire ? (...) Plus qu’un simple vecteur d’idées (…) ou un outil électoral, c’est un «dispositif total, capable d’occuper à la fois les institutions et les imaginaires, de s’ancrer dans les routines politiques tout en redéfinissant l’horizon.»
Dans son livre, «Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude» Arnaud Orain, montre que: «l’utopie néolibérale d’une croissance globale et continue des richesses est désormais derrière nous».
Aujourd’hui, ce qui, caractérise le capitalisme numérique et climatique c’est : la « fermeture et (la) privatisation des mers avec un « commerce » de convois militarisés, (la) constitution de silos impériaux en rivalité armée les uns avec les autres pour s’approprier des espaces physiques et cybers, (les) conflits de souveraineté multipliés entre États et compagnies-États.
Cette évolution est le produit des forces matérielles héritées, des reconfigurations du cadre techno-capitaliste et d'acteurs qui minent la démocratie, déstabilisent les contre-pouvoirs et bloquent tout ce qui pourrait les contrer... jusqu'à un point de non-retour possible.
Plus qu'un «Backlash», la synergie observée actuellement entre les dynamiques de renforcement réciproques des ravages écologiques et climatiques et des mouvements anti-démocratiques, populistes, voire fascisants ou fascistes, nous amène sur une trajectoire verrouillée et catastrophique.
Pour Andreas Malm : Il y’a «Pire que la catastrophe climatique, la catastrophe climatique (+) le fascisme». Plus le temps avance sans action pour sortir de cette impasse systémique, plus les « solutions » sont d'ampleur et peuvent paraître impossibles.
La régulation du capitalisme, pour Andreas Malm, est une chimère : « Il n'y a pas d'aménagement possible du système capitaliste actuel intrinsèquement fondé sur la croissance (…) et c'est cela qui rend la réaction aussi vigoureuse pour tous ceux et toutes celles qui ne veulent pas de ce changement ou croient encore à la rédemption du capitalisme par la technologie ».
Quel que soit le nom porté par ce qu'il faut engager urgemment pour des raisons climatiques, humanistes et démocratiques - décroissance, sobriété, frugalité, redirection, bifurcation, etc. -, la transition écologique (décarbonisation de l’économie, écologisation de nos pratiques), est un processus révolutionnaire en cela une société écologique (post capitaliste) sera radicalement autre que l'actuelle.
Le chaos géopolitique actuel et notre conditionnement sociologique ne doivent pas se transformer en excuse, pour ne rien changer, et rejeter sur d'autres ce à quoi nous participons dans l'organisation de notre vie, notre cité, nos choix professionnels, nos désengagements et nos renonciations.
En commençant par cesser de croire aux fables de l'intelligence artificielle, sans doute utile dans certains domaines, mais qui représente dans son déploiement actuel une menace gigantesque, une de plus, pour l'habitabilité de la Terre et notre capacité à débattre, penser, imaginer ensemble.
Quelle humanité voulons-nous être? «Celui qui se bat peut perdre, celui qui ne se bat pas à déjà perdu» Bertolt Brecht
La soumission de notre monde aux soubresauts chaotiques du capitalisme numérique et climatique le plus débridé, avec la tentative de reconstitution des empires, ne permettra pas de faire naître une humanité désirable. Il ne produira que des orphelins du bonheur.
Avec le retour de Trump, le fossé entre l'infinie minorité qui compose le 1 % des plus riches et le reste de l'humanité s'élargit chaque jour davantage. L'égoïsme et la rapacité de la minorité font le malheur de l’immense majorité.
À travers une analyse percutante, Patrick Le Hyaric explore dans son livre (Le monde à la renverse, Ed de l’Huma, 2025), les bouleversements politiques et économiques provoqués par l’élection de Donald Trump. Pour Le Hyaric : « loin d’un accident isolé, ce tournant marque l’émergence d’une nouvelle internationale réactionnaire, qui remet en cause l’ordre mondial, les équilibres démocratiques et les efforts de coopération internationale. Il plaide dans son livre pour une alternative fondée sur la paix, la démocratie et l’émancipation. »
Le capitalisme néo-coloniale, numérique et climatique entraîne le monde vers l'abime. Pourtant, les conditions existent pour vivre mieux, en paix et en humanité sur une planète pacifiée et respectée dans ses exigences écologiques.
Perclus d'insolubles contradictions, le capitalisme se cogne au mur de ses impasses. Il a bâti sa promesse sur une augmentation de ce que les économistes et les néolibéraux appellent «la croissance », censée améliorer la vie des gens et amener la paix à l’humanité.
Beaucoup déjà s’y emploient que ce soit dans la recherche sur les logiciels libres - qui ne soient plus soumis, pieds et poings liés, aux Gafam et à la Tech nord-américaine -, dans la recherche de nouvelles formes d'énergies non fossiles, dans le refus d'une agriculture sans paysans et dans l'impulsion de l'agro-écologie, dans l'expérience d'entreprises et d'organisations horizontales et le refus d'un «management new age» qui va jusqu'à pousser aux suicides, ou encore dans l'exigence grandissante d'un vrai respect de la diversité du vivant et la détermination à conquérir l'égalité - aujourd'hui mise à mal - des territoires.
Ainsi s'effondre la pertinence de politiques fondées sur une relance de la croissance infini : compression des salaires et des investissement publics utiles, soutien public à l'activité et baisses des impôts de production, subventions directes au secteur privé et politique monétaires et du crédit favorables au capital, la fable du ruissellement et concentration du capital, répression sociale et affaiblissement du mouvement syndical.
La concurrence libre et prétendument non faussée ne sème derrière elle que de profondes fractures de toutes natures et des divisions de toutes sortes. Les traités de libre-échange capitaliste laminent droits sociaux, sanitaires et environnementaux.
L’uniformisation culturelle dépossède les citoyens de leur autonomie de pensée, de leurs rêves, de la fabrication d'un imaginaire où se côtoient la beauté et les plaisirs, la rencontre et la découverte. Elle balaie le domaine des idées et de la création pour le remplacer par celui de la consommation à tous crins du futile et le culte du divertissement.
Le retour au souverainisme capitaliste vise surtout à tenter de maintenir la domination des empires. Les guerres économiques, commerciales, militaires expriment la folle fuite en avant du capitalisme mondialisé, bouffi de liquidité financière, à la recherche de nouveaux moyens d'augmenter les taux de profit pour un capital de plus concentré entre de moins en moins de mains, tout en étant enraciné dans la contradiction entre la production intégrée à l'échelle mondiale et la division du monde en États-nations rivaux.
Cette contradiction s'exprime aujourd'hui de la manière la plus nette aux États-Unis, eux qui cherchent à résoudre leur crise en écrasant leurs rivaux. La stratégie d'endiguement contre la République populaire de Chine prend de plus en plus l'allure d'un combat global, systémique ; d'un affrontement stratégique et civilisationnel.
La bataille idéologique des seigneurs de la Tech et du lobby du pétrole, fait rage pour contraindre les citoyens à accepter leur sort au nom d'une efficacité qui n'est jamais prouvée. Le désarmement des peuples en mettant le feu aux lois et aux normes sociales positives est organisé pour donner la primauté au marché sur toutes les choses qu'il considère transformables, de l'acier au corps humain.
La concurrence sert un néfaste projet pour une mise en marché illimitée de marchandises alors que la coopération vise la réponse aux besoins humains et la préservation de la nature. Tout projet de paix reste impossible si on ne traite pas sur le fond les urgences sociales, sanitaires et climatiques.
Les guerres nourrissent l’insécurité : Insécurité individuelle avec la mise en cause de plus en plus prononcée des droits humains et des droits de la personne humaine... insécurité politique avec les reculs de la démocratie, les tentatives de fusionner des États avec les puissances industrielles et financières, et les instabilités institutionnelles... et insécurités nouvelles liées au capitalisme de plateforme qui détruit le salariat.
Le combat pour la paix est bien lié, comme le disait l'ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan progrès humain : « Sans progrès, il n'y a pas de paix possible. Sans paix, il n'y a pas de progrès possible », expliquait-il. Et le compagnon de Mandela, Desmond Tutu affirmait comme l'avaient fait Jaurès, Kant, Rousseau ou Aristote que «la paix est impossible sans justice ».
Aristote, assimilait la paix au bonheur de l'homme parlait de « bien suprême » là où nous pouvons creuser le sillon des biens communs de l'humanité comme projet ambitieux pour la paix. Les conflits et guerres actuels appellent médiation, dialogue, respect des nations et des peuples, engagements de réparations quand ces conflits résultent de l'agonie de la colonisation.
Cela appelle aussi, dans de nombreux pays, la fin des pillages des ressources par les grandes multinationales, l'élaboration de « contrat social » avec les populations, la conquête d'une démocratie leur permettant de consolider ou de bâtir leurs institutions et de réinventer des relations apaisées entre citoyens.
Gagner les sécurités sociales et environnementales internationales est le moyen d'assécher les sources de nombreux conflits. Prévenir les conflits est plus efficace, plus économique, plus conforme à l'humanité que de devoir en guérir les plaies, les dégâts et les fractures.
« Mettre fin à l'extrême pauvreté et à la faim dans le monde, promouvoir une éducation pour tous, veiller à l'égalité des sexes et des peuples, améliorer la santé pour tous, favoriser un environnement durable, construire des partenariats », un programme qui peut paraître banal et qui, pourtant, pourrait révolutionner les relations internationales et préserver la vie sur Terre.
Aux guerres et aux insécurités humaines, un puissant mouvement unitaire des peuples pourrait être substitué un Pacte mondial de sécurité humaine globale, protégeant chaque habitante, chaque habitant, de la planète et l'ensemble du vivant, tout en créant les conditions d'un processus d'émancipation humaine. « Celui qui se bat peut perdre, celui qui ne se bat pas à déjà perdu ».
Pr Samir Allal
Université de Versailles/Paris-Saclay