News - 02.11.2020

Mohieddine Hadhri: Le grand malentendu Islam-Occident est-il de retour ? Lettre ouverte a un ami français

Mohieddine Hadhri: Le grand malentendu Islam-Occident est-il de retour ? Lettre ouverte a un  ami français

Cher ami,

J’aurais souhaité vous écrire en d’autres circonstances plus opportunes. Notre dernière rencontre  à Nice  au mois de novembre  2019, voilà  un an, a été une véritable retrouvaille qui nous a permis de revigorer une amitié vieille d’une quarantaine d’années,.. Hélas, les événements dramatiques et sanglants qui ont endeuille récemment la communauté des enseignants français à Paris avec l’assassinat  criminel du professeur Samuel Paty, et ceux  qui viennent de frapper  la ville de Nice  suite à l’attentat odieux du 27 Octobre 2020 causant la mort  de trois  personnes innocentes, m’interpellent et m’incitent à vous adresser cette lettre  de  condoléances les plus sincères  que je me permets d’adresser à tous les Niçois mais aussi à tous  mes amis français ou qu’ils se trouvent..

 

M. Mohieddine Hadhri, Membre du  Club de Nice «Energie et Géopolitique» lors de  la dernière session du club en novembre  2019

Ce message  de compassion, de solidarité et d’amitié avec votre ville meurtrie, j’ai tenu à le faire avec d’autant plus de regret que ce crime a été commis  par un  forcené tunisien qui, par son acte abominable,  a déshonoré  sa communauté en France- dont l’écrasante majorité de ses membres ne cherchentqu’à vivre décemment  dans ce pays  ami, mais aussi son pays, la Tunisie,  sa  religion, l’Islam et  jusqu’aux  valeurs les plus intrinsèques  de  la nature humaine qu’il a bafouées.

Je peux vous assurer que tous les Tunisiens ont été traumatises, profondément attristes  a l’idée que l’un des leurs ait  pu commettre encore une fois  un tel acte criminel et abominable contre un pays qui nous est si proche, politiquement, économiquement et culturellement. Nombreux n’en se sont pas encore remis, tant ils sont conscients de l’effet dévastateur  pour nos  intérêts communs  et pour le  vivre-ensemble en France, en Méditerranée et en Europe, si nécessaire  aujourd’hui en cette période  de grande pandémie et de grande tourmente  quasi-planétaire. La Tunisie ressent d’autant plus les effets de cette tuerie qu’elle a été déjà elle-même, par le passe,  frappée par une série d’actions sanglantes , tout récemment à Sousse au mois de Septembre dernier et voilà  quelques années encore en 2015 précisément, au Musée du Bardo et à Sousse, deux lieux symboles d’un passe méditerranéen si riche en termes de  rencontres, et de coexistences entre les cultures et les civilisations.

Malheureusement, un certain islamisme obscurantiste et rétrograde n’a cessé ces dernières années de déferler sur le Maghreb et sur l’Europe à partir de 2011, dans le sillage de ce Printemps arabe dévoyé et détourné de sa vocation initiale, le tout dans un contexte exacerbe de crises profondes des sociétés arabes. Et voilà que  la Tunisie, pays réputé pour sa tolérance légendaire, terre natale de Saint Augustin et d’Ibn Khaldoun, «laboratoire de la modernité arabe»  selon l’expression  d’Edward Said, le grand intellectuel  palestinien, est devenue, Hélas!  sous l’effet  d’un Islam politique intrus et venu d’ailleurs, le vivier de milliers de jeunes extrémistes manipules et embrigades, se  retrouvant  dans des contrées lointaines du Moyen orient, aux  avant-postes  de la subversion et du terrorisme pour en définitive  servir de chair à canon d’un  agenda politique  qui n’est pas la leur.

En une décennie, l’ascension de cet islamisme radical  a provoqué  la déstabilisation politico-économique  du  Monde arabe, allant  jusqu’à dénaturer les préceptes  de base de l’islam originel lui-même, c’est-à-dire ceux  de la paix, la tolérance, le respect d’autrui etc.… Dois-je rappeler ici que  l’Islam a reconnu et vénéré tous les prophètes de la Bible et de l’Evangile, que le Coran recommande  aux musulmans de respecter les «Gens du livre», qu’ils soient  Juifs ou Chrétiens. Comme signes de tolérance religieuse, bien peu de gens savent  en  France et en Occident que les Musulmans  ont de tout temps  donne  à  leurs enfants des noms  juifs et chrétiens  à l’instar de :  Moise – Moussa; Aron-Haroun ; Jonas-Younes; Jésus-Issa ; Joseph-Youssef ; Gabriel-Jibril ; Jeannette-Jennet; Sarah-Sarra ; Sophie-Safia etc.. que la Vierge et Sainte -Marie est la seule et unique femme dont le nom a été mentionné et sacralisé par le livre saint  de l’Islam, le Coran,  et qu’il ne viendrait à l’idée d’aucun musulman  d’attenter  à son image et sa pudeur. Des lors, pourquoi cherche-t-on  obstinément, dans l’autre rive, à rabaisser et avilir l’image du prophète de l’islam,  le sceau des  messagers de Dieu aux yeux d’un milliard et demi de musulmans de par le monde, au nom d’une certaine liberté d’expression qui est mal venue et inopportune  dans une telle démarche pour le moins  provocatrice  et  tendancieuse?

Non! la vérité est que la religion musulmane n'est pas intrinsèquement violente, pas plus violente que d’autres religions, le Judaïsme, le Christianisme ou l’Hindouisme, qui ont connu eux aussi des épisodes sombres et bien plus sanglants parfois dans leur histoire. Les conflits mondiaux  du XX e siècle  survenus au cœur  même de  «l’ Europe  des lumières» et ailleurs dans le monde colonial sont là pour nous le rappeler. Tout au plus , sommes-nous en présence d’une dérive  islamiste obscurantiste qui n’a rien avoir avec l’islam et qui tente de raviver les  vieux démons du malentendu historique islam-occident que nous croyons révolus a  jamais.

Cher ami,

Comme vous le savez, toute ma vie j’ai œuvré  sans ménagement et sans relâche pour l’instauration et  la promotion de meilleurs rapports entre Tunisiens, Maghrébins et Européens  autour de  l’espace  méditerranéen commun, convaincu  qu’à  l’heure de la mondialisation et  par la force de la géographie, nous sommes devenus des vrais voisins de paliers.

C’est ainsi que j’ai pris l’initiative de fonder en 1995 un Centre d’Etudes Méditerranéennes et Internationales  à Tunis, un cadre scientifique destine à promouvoir et à consolider toutes sortes de relations multiformes entre les deux rives de la Méditerranée. Ce centre a été l’organisateur de plusieurs congrés, forums et séminaires sur  la Méditerranée dont notamment   le Forum Méditerranéen pour le Co-développementde Tunis  tout comme  Le Forum international de Dialogue Culturel Nord/Sud.Tout au long des années 1990, ce Forum de Tozeur  a été  un véritable «Davos culturel» dont plusieurs sessions ont porté sur des thématiques aussi pertinentes que  le «Dialogue de Civilisations en Méditerranée»  ou bien «Le Sahara: Regards croises Orient-Occident» . Ce faisant, note objectif était de réunir dans cette oasis de paix et de  spiritualisme  du Sud tunisien,  de  brillantes personnalités du monde de la culture et du cinéma tout comme   de nombreux académiciens  du monde entierpour défendre  les valeurs  de tolérance, tenir un plaidoyer pour la paix et la coexistence  entre  Arabes et Européens  et  combattre les idées et les théories dangereuses et insensées du «Choc des civilisations» de Samuel Huntington.

Mr Hadhri lors de l’ouverture du  2e Forum  international de Dialogue culturel Nord/Sud à Tozeur  en décembre 1997 en compagnie de Mr Abderrazak Chraiet, Maire de la ville de Tozeur

D’ailleurs, la publication des actes de l’un de ces colloques  parue  en 1997, portait précisément  le titre de «Dialogue de Civilisations en Méditerranée»*

Si j’ai tenu a rappeler tout cela, c’est juste pour  vous dire combien je mesure l’ampleur des dégâts  engendres   par ce fanatisme religieux  au détriment des efforts des  hommes de bonne volonté vivant des deux côtes de la Méditerranée.  Mais que voulez-vous ? L’histoire n’est pas un processus linéaire dépourvue de contradictions et de paradoxes,  de  retournements  et d’accidents de parcours!

Même si le moment n’est pas propice pour s’interroger sur les causes profondes de ce terrorisme islamique, avouons-le clairement  et sans détours  aussi,  qu’au-delà  de la crise profonde qui traverse le Monde  arabe lui-même, des erreurs - motivées par des calculs froids d’intérêts mercantiles et stratégiques -  ont été commises dans le passe  et continuent à l’être,  ici et là,  par certains  dirigeants politiques occidentaux aussi bien en Irak, qu’en Syrie et en Libye, trois pays littéralement  démantelés sous l’effet d’un interventionnisme extérieur injustifiable, mené tambours battants, sous  l’étendardfallacieux de la lutte contre les dictatures et pour la démocratie.

Sans la destruction de ces trois pays, jamais on n’aurait pu voir naitre et se développer cette nébuleuse  moyenâgeuse  de «l’Etat islamique.»  qui  n’est rien d’autre  qu’unedégénérescence  d’un Islam politique radical et rétrograde  dont les chefs de file  et  les adeptes – rappelons- le-  avaient  obtenu  curieusement  droit de cite et de refuge  pendant de longues années  en Europe, au  nom, parait-il, de certaines  valeurs des droits de l’homme  et des libertés  d’expression.

Les conséquences de ces erreurs de calcul, de cette naïveté politique des uns et des autres,  on les voit aujourd’hui avec tous les corollaires de ce scénario devenu quelque peu cauchemardesque, à l’échelle de toute  la région du Proche Orient et de la Méditerranée du Sud, celui  de la déstabilisation  politique et  régionale, du chaos migratoire, sans parler des malheurs et des  souffrances inouïes subies par les populations  autochtones elles-mêmes, lesquelles sont décimées, comme chacun sait,  par centaines de milliers de morts et jetées par millions de refugies sur les routes balkaniques et dans les eaux tumultueuses de la Méditerranée, transformée  tristement  en un grand cimetière à ciel ouvert.

D’ailleurs, saisissant l’occasion du soixante-dixième anniversaire de l’UNESCO en novembre 2015 à Paris, j’ai livré un discours  prémonitoire intitule «L’Unesco et  la Traversée  du Siècle : Un monde plus que ja mais à reconstruire.»* dans lequel  j’ai souligné l’ampleur des risques et  des défis que la société internationale toute entière est appelée demain affronter  à l’heure de la mondialisation envahissante, tout comme  l’impératif  majeur de  lancer  un partenariat culturel planétaire  afin de contrer cette dérive  des  replis communautaires, des résurgences identitaires et des regains  religieux.

Hélas! Vingt-cinq ans après la Conférence de Barcelone du 3-5 novembre 1995, jamais la Méditerranée et l’espace méditerranéen n’ont été aussi proches des risques de guerre et de confrontations armées, des résurgences des replis identitaires et culturels et de la montée de l’islamisme intégriste.

Alors, que faire? Il va sans dire  que, quel que soient l’amertume et les ressentiments qui pourraient découler de ces évènements malheureux en France et en Europe,  l’heure est  à la résistance  et  la persévérance  de tous les hommes libres  et sages, ou qu’ils se trouvent, pour mener en commun ce combat contre le terrorisme, l’obscurantisme et  la xénophobie. Dans cette bataille menée de ce cote-ci de la Méditerranée pour la démocratie et le progrès, disons-le clairement, les Français tout comme les Européens  sont nos amis  et nos alliés objectifs, comme  jadis, nos grands-parents  et arrières grands-parents Nord-Africains, tombes par dizaines de  milliers de morts  dans les champs d’honneur  d’Europe, à Verdun, en Provence  Cote d’Azur et à Mont-Cassino (Italie),  l’ont été  à  vos côtés  dans la  lutte  contre le  fascisme et pour la liberté. Cela ne doit pas être oublié.

Car, je demeure profondément  convaincu qu’en dépit des  vicissitudes conjoncturelles du temps  présent,  notre avenir  est commun, que le terrorisme islamique sera vaincu et que nos rapports connaitront des jours meilleurs. Dans les bouleversements  géostratégiques planétaires qui s’annoncent en ce début du siècle et au lendemain de la pandémie du Covid-19, il ne fait pas de doute que  l’Afrique du Nord au sens géographique du mot, en dépit de ses immobilismes et  de ses pesanteurs politiques et sociétaux, demeure  une pièce-maitresse dans l’échiquier régional aussi bien pour l’Europe que   pour  la Méditerranée  et que l’avenir de cette dernière se jouera d’une certaine manière au  Sud.

Dans ce sens, plus que jamais, la déclaration de Jacques Chirac, ami respecte du Monde  arabe,  en 1996  à l’Université du Caire «Il appartient  à l’Europe, après avoir détruit  un mur  à l’Est, de  construire un pont au Sud» reste de grande actualité , mieux ,la seule voie de salut , la seule alternative raisonnable  pour tous les peuples de cette région du monde.

Quant à la communauté tunisienne  et maghrébine en France et en Europe, elle est appelée plus que jamais  à son tour à dépasser  ses angoisses identitaires et  à  se départir  de sa marginalité politique, de son introversion sociale et de son archaïsme religieux. Les impératifs de l’heure lui recommandent  de s’engager dans la voie du dynamisme économique, de l’intégration sociale et républicaine, de l’ouverture culturelle et éducative,  a l’instar de la  communauté asiatique en France, laquelle a fait  preuve de grande vitalité et de qualités impressionnantes   d’organisation, d’adaptation , de souplesse et de discrétion.

Dans cette  œuvre de grande haleine, peut-être  même  de grand  sursaut  salutaire, les chefs spirituels  ainsi que ceux de la société civile  de cette communauté  maghrébine  assument, aux cotes des pouvoirs publics français, une  grande responsabilité morale pour  aider  cette communauté,   notamment ses jeunes, à se  ressaisir, à affronter ses  propres démons intérieurs  et ses brebis galeuses , à cesser de  mener  des batailles  futiles d’arrière-garde  à connotation identitaire ,( foulard, burkini, lieu de cultes, etc..), alors que les enjeux décisifs  sont ailleurs, que les objectifs véritables pour les Maghrébins sont ceux  de mieux se positionner dans la France et dans l’Europe de demain, dans un contexte de crises multiformes, de montée en puissance des adeptes de l’exclusion et du rejet de l’autre, de compétition impitoyable entre les groupes, les communautés et les nations.

A cet égard, a l’heure ou  l’Islam et les Musulmans en France et en Europe  se retrouvent au cœur d’une tempête médiatique et populiste transfrontalière, plus que jamais, les élites  d’origine maghrébines et arabes en France, hommes de lettres, universitaires, médecins, journalistes et bien d’autres, doivent sortir de leur silence et de leur passivité, descendre dans l’arène sociale et politique  pour barrer la route au charlatanisme religieux qui a dévoyé l’Islam et défendre, ce faisant, leur honneur et leur  dignité. Ils doivent se mobiliser sans hésitation aucune  pour combattre l’extrémisme et l’ignorance, restaurer une certaine image de l’Islam-civilisation, celui des sciences et des lumières, l’islam de la tolérance et de la  coexistence tel qu’il se pratiquait jadis dans l’Andalousie  heureuse, du Moyen âge à  Cordoue, Séville,  Tolède et Grenade.

Dans ce contexte tumultueux, la Tunisie, mon pays, devrait s’atteler à résoudre au plus vite ses problèmes socio-économiques  à l’intérieur et faire preuve, à l’extérieur, d’une grande détermination  pour  maintenir le cap d’ouverture et de modernisme, et pour demeurer un pont entre les deux rives de la Méditerranée et bien au-delà entre le Nord et le Sud. A cet effet, elle est appelée plus que jamais à relancer une diplomatie active de médiation, de réconciliation et d’arbitrage à l’échelle  maghrébine, arabe, méditerranéenne et africaine.

Cher ami,

En guise de conclusion  a ce message de solidarité et d’espoir  destine à  apaiser les esprits  et à dissiper un tant soit peu les malentendus  des deux côtes de la Méditerranée,je ne saurais ne  pas rapporter  ce que le General de Gaulle, ce grand leader historique et visionnaire, dont le nom est à jamais inscrit dans la mémoire collective du Monde Arabe,  n'hésitait pas écrire dès 1943, alors que la Seconde Guerre mondiale battait son plein et que les guerres d’indépendance étaient sur le point d’éclater:

" Un jour viendra où la paix rapprochera, depuis le Bosphore jusqu'aux Colonnes d'Hercule, des peuples à qui mille raisons aussi vieilles que l'histoire commandent de se grouper afin de se compléter".*

Il faut l'espérer et ne ménager aucun effort pour qu'il n'en soit pas autrement et pour que la raison et la sagesse des hommes puissent l'emporter un jour sur l'insensé!

Mohieddine Hadhri
Professeur émérite à l’Université   de Tunis
Membre du Comité Scientifique International du Projet d’Histoire de  l’UNESCO à Paris
www.hadhriconsulting.tn

 

* Mohieddine Hadhri, Dialogue de Civilisations en Méditerranée ,Edition CETIMA- L’Or du Temps,Tunis,1997,248 p
* Mohieddine Hadhri,La Méditerranée et le Monde arabo-méditerranéen : Choc de cultures ou Dialogue de Civilisations , Ed Centre de Publication Universitaire, Tunis , 2004 , 248 p
* Mohieddine Hadhri,  L’Unesco et la Traversée  du Siècle : Un monde plus que jamais à reconstruire ! , La Presse de Tunisie 16 -18 Novembre 2015
http://www.lapresse.tn/16112015/106513/un-monde-plus-que-jamais-a-reconstruire-ii.html



 

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