News - 23.11.2022

Une Nouvelle par Nafla Dhahab - Rue du Caire: quand on pourchassait les jeunes activistes dans les rues de Tunis

Peut-être parce qu’il ressentit le bruit de la ville dans ce soir-là froid, qui fouettait les visages comme le vent déchaîné et remplissait l’avenue principale en train de parler, crier, siffler, et rugir, il tourna à gauche, vers la rue du Caire. La rue était déserte, sombre, sauf, quelques boutiques étaient encore ouvertes, malgré le froid qui enveloppait la ville avec ses arbres rares et chétifs, ses murs hauts et sales. Il pensait comment raccourcir ce soir vide, alors que son rendez-vous était dépassé. Il s’arrêta, ressentit à cet instant, que des pas s’arrêtèrent près de lui, titubants.

Il reprit son esprit et poursuivit sa marche, ressentit que les pas se remirent à marcher, leur rythme augmenta, leur bruit insistant dans ses oreilles, dans la rue déserte, sauf du vent qui se promène, tenaille les épaules avec des mains de fer, giflant les visages qui se figent à leur passage, les piquant comme des grains de sable du désert. Il voulut se retourner mais ne put. Il avait imaginé ce moment plusieurs fois : un moment où il ressentait que sa liberté était dans la balance, un moment dans lequel il ressentait le prix de la liberté de se promener qu’il allait perdre, les pas derrière lui perforant le trottoir sombre, écrasant les mégots des cigarettes, les épluchures d’orange qui s’entassaient devant le restaurant populaire.

La peur le regagna de nouveau, celle qui l’avait secoué un certain jour. C’était au mois de ramadan autant qu’il s’en souvienne, il était étudiant, avait moins de vingt ans. Les troubles étaient durs à l’université. Il était enthousiaste, le voilà démarrant avec ses camarades dans une grande marche.

Après grand peine, il retourna à la maison. La famille attendait la rupture du jeûne, il entendit frapper à la porte, d’une manière jamais entendue auparavant. Il ressentit un pincement au cœur, se dépêcha pour savoir qui frappait à la porte, il se retrouva en face d’un policier avec une convocation pour le lendemain. Il n’a pas dormi cette nuit-là, ses parents et son petit frère, non plus. Ils craignaient avec soupçon ce qui allait arriver demain. Le lendemain, ses peurs augmentèrent en se dirigeant vers l’imposant immeuble aux murs écaillés. Ses jambes tremblaient, ne le portaient plus, ne les portait pas, car, lourdes, comme s’il traversait des collines de sable.

Quand on le fit entrer dans le bureau étroit, aux barreaux de fer le long du mur, il ressentit une nouvelle peur, une peur qui le cloua à la chaise, attendant ce qu’on allait faire de lui. Le secrétaire se racla la gorge devant sa machine à écrire, pendant que pleuvaient sur lui des questions, continues, rapides et vertigineuses.

Comment t’appelles-tu?

Où étais-tu la veille?

Où vous réunissez-vous?

As-tu participé à la rédaction des tracts?

En as-tu distribués?

Il répondait en toute sincérité, quand il ne retrouvait pas le mot, l’enquêteur le prononçait, il le suivait hébété, ses paroles dactylographiées, il ressentait que sa vie privée, ses rêves étaient nus, pour jaillir entre les plis des papiers et devenir datés, clairs, même les coordinations des phrases. Les circonstances se multipliaient, s’entremêlaient, maîtrisaient les choses disparates et les organisaient pour en faire un document officiel.

Maintenant, il se souvient de sa grande tristesse en quittant ce bâtiment froid pour revenir là d’où il est venu, après avoir tant entendu et dit.

Une fille aux yeux noircis de plusieurs maquillages l’arrête, lui sourit, laissa paraître de petites dents aplaties, il s’arrête, la regarde remuant ses jambes nues, malgré le froid, il ressent que les pas s’arrêtent pendant que les battements de son cœur frappent rapidement dans sa poitrine, comme s’ils voulaient quitter sa chemise, Les battements remplissent ses oreilles mais n’effacent pas les coups des pas sur l’asphalte.

Il revoit le film de sa journée, il n’a vu personne aujourd’hui, n’a contrarié personne, ne s’est pas promené aujourd’hui. Il avait un rendez-vous avec Amna mais elle n’est pas venue.

Pourquoi n’est-elle pas venue ? Et si on l’avait pris ? Comment l’aurait-elle su? Elle se serait fait des soucis pour lui, comme pour sa chatte ou son canari, qui s’il restait une nuit dans la véranda, attraperait un rhume, s’arrêterait de chanter. Des larmes habituelles auraient envahi ses yeux rêveurs, auraient perturbé leurs vues originales.    

Ainsi était Amna, il l’aime pour ces vues originales, pour sa chatte, pour son canari qui craint le froid. Il arriva devant un marchand de légumes, la surface de la lumière, qui parvenait de la boutique, s’étendait jusqu’à toucher le bout du trottoir, il s’arrêta. Il voulut regarder en arrière, mais il s’est mis à regarder les fruits devant lui, leurs couleurs entremêlées, devenaient pâles. Il se frotta les mains dans un geste nerveux en regardant bêtement le sourire du marchand de légumes, Soudain, il entendit des pas courir, ses jambes se clouèrent devant les caisses pleines, le frémissement d’un manteau près de lui, le laisse, le dépasse, puis s’arrête, lève le col de son manteau en laine, met son bras discrètement sous le bras d’un jeune qui marchait devant lui, l’oblige à s’arrêter dans un mouvement très rapide.

Il voyait la moitié de son visage: brun, deux moustaches noires, deux grands yeux. Il le vit cogner le jeune avec son coude puis le frapper une première fois, une seconde fois, la sirène d’une voiture à deux couleurs contrastées s’entendait près de lui, puis elle s’arrêta près du trottoir, dans un crissement de freins et de roues. Le jeune cria : Prends ce numéro, demande Fatima, informe-là. Son visage était effrayé, ses yeux aussi, dans sa voix une frayeur indescriptible, son âge était certainement en dessous de vingt ans. La porte de la voiture claqua et se perdit dans l’obscurité.

Il était debout dans la parcelle de lumière, au bord du trottoir, fixant l’obscurité, respirant difficilement, la voix du marchand de légumes lui arriva en disant:

Ces jeunes ont la tête dure comme le fer du marteau…

Il courut à ce moment-là, en toute vitesse et tourna à la première rue, murmurant : Fatima, elle s’appelle Fatima, il faut que je l’informe ! Voici le numéro,  mais c’est le numéro d’Amna ? Amna ? Fatima ? Est-ce moi ? Moi ? Lui ? Qu’est-il arrivé au juste ? Ce jeune, je le connais, je connais son visage, sa voix, je connais sa peur…

Qu’est-il arrivé au juste ?

Je ne sais pas. Tout ce que je sais est que je ressens la peur, ce soir vide m’assiège… Il se mit à courir jusqu’à se perdre au tournant.

As-Samt (Le silence), Ed. L’Or du temps, 1993.
© (Trad. de l’arabe par Tahar Bekri)
 

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