News - 21.11.2022

Le Coran comme un texte de l’Antiquité tardive: À propos d’une publication récente sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye(1)

Le Coran comme un texte de l’Antiquité tardive: À propos d’une publication récente sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye(1)

Par Mohamed-Arbi Nsiri (Université Paris-Nanterre). Les textes sacrés ont une genèse, et l’équipe réunie autour des professeurs Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye, reconstitue dans le Coran, une histoire plurielle qui commence à s’émanciper de la tradition théologique dominante pour procéder à la critique historique du texte fondateur de l’Islam. Diverses théories sur l’élaboration et les significations du Coran se sont multipliées ces dernières années, de nouvelles approches comparatives commencent à prendre de la place, alors que les approches dites anciennes, et parfois «oubliées», se trouvent renouvelées suite aux nouvelles découvertes papyrologiques, archéologiques et épigraphiques(2).

Dans ce livre, qui reprend le premier volume du «Coran des Historiens»(3), consacré au contexte historique qui entoure la mise en place du texte coranique, une problématique de type méthodologique s’est imposée dès le début: le Coran, avant d’être un livre, a été un ensemble de messages transmis de Mahomet. Mais comment sont-ils devenus un livre? À cette question, une réponse simple est couramment donnée aujourd’hui: sous le califat d’Uthmān ibn Affân (644-656), un livre a été constitué rassemblant tous ces messages, et ayant acquis le statut de Révélation(4). Pourtant, les historiographes musulmans des premiers siècles suggèrent que la rédaction du texte coranique connut une histoire bien plus complexe, qui ne s’acheva qu’au Xème siècle avec la fixation d’un corpus intangible et commun à tous les musulmans comme l’a bien démontré l’article du professeur Mohammad Ali Amir-Moezzi (p. 913-957). Cette mise en écrit des textes transmis a impliqué des choix dans un contexte de divisions politiques et de confrontations religieuses(5), elle a nécessité l’intervention des autorités califales, elle a entraîné des débats sur le statut du Mahomet, sur l’origine, la langue, la nature de son message(6). Plusieurs chercheurs, dont les professeurs François Déroche (p. 653-706), Frédéric Imbert (p. 707-732), Guillaume Dye (p. 733-918), reprennent ces questionnements d’hier, en traitant des origines du Coran selon les méthodes et les interrogations propres à toute recherche actuelle sur la littérature religieuse. Connaître ainsi les modalités de rédaction du corpus coranique, analyser les procédés littéraires alors mis en œuvre, découvrir les enjeux politiques et religieux sous-jacents permettra de mieux comprendre un livre dont l’opacité première est due, entre autres, aux conditions de sa production et pas seulement à son statut de parole révélée(p. 293-649). La voie est alors ouverte pour sortir du cadre d’une exégèse traditionnelle, de type historico-théologique, et envisager des lectures critiques renouvelées à la base d’une approche historique (p. 155-182).

Quelques articles de l’ouvrage ici en question proposent des interprétations très différentes du «contexte d’émergence» du Coran. Christian Robin (p. 51-145) et Frantz Grenet (p. 587-614), dans leurs contributions respectives, plaident tous deux pour une approche du Coran comme texte de l’Antiquité tardive, empreint de la riche culture religieuse de l’époque. Jan M. F. Van Reeth (p. 427-465) et David Hamidović (p. 497-540), qui se basent sur une démarche comparative, entendent montrer que les communications coraniques les plus anciennes représentent un «dialogue avec les Psaumes», du point de vue rhétorique et formel comme du point de vue théologique, tandis que les communications médinoises négocient avec les croyances chrétiennes et juives. Michel Tardieu (p. 467-540) et Muriel Debié (p. 543-586), insistant plus encore sur le syncrétisme religieux de l’Arabie préislamique, soulignent pour leur part la double influence du manichéisme et du christianisme syrien, jacobite ou nestorien, sur le Coran mecquois. Ils reviennent particulièrement sur quelques expressions-clés comme ce lui du «sceau des prophètes» attribuée à Mahomet dans le Coran, une expression d’origine manichéenne dont la signification ne serait pas celle, fixée par la tradition musulmane majoritaire, du «dernier des prophètes». À contre-courant de ces analyses portant sur le message religieux du Coran et son fonds multiculturel, l’article de Stephen J. Shoemaker (p. 183-245) soutient l’indigénisme du texte fondateur de l’Islam et en fait un document anthropologique dont le principal intérêt serait de nous renseigner sur son milieu humain d’origine. L’article de David S. Powers (p. 622-649), revenant à une approche d’histoire du droit antique, montre l’influence de l’environnement légal de l’Antiquité tardive sur la vision juridique du Coran.

Ces différentes approches littéraire, juridique et codicologique que proposent les articles de ce livre permettent de retracer les contextes historique, civilisationnel et politique qui entouraient l’apostolat de Mahomet. Elles expliquent également dans quelles conditions la Vulgate musulmane fut fixée. Elles en décrits la structure, ainsi que le style et la langue. Enfin, elles rappellent qu’il s’agit d’un prolongement original des Écritures religieuses, juives et chrétiennes de l’Antiquité tardive ; une démarche qui facilitera l’intégration du concept d’Islamic Late Antiquity, utilisé essentiellement dans les universités anglo-saxonnes, dans celui du Long Late Antiquity(7).

Mohamed-Arbi Nsiri
Université Paris-Nanterre

1) M. A. Amir-Moezzi et G. Dye (dir.), Histoire du Coran. Contexte, origine, rédaction, Paris, Les éditions du Cerf, 2022.

2) M. Azaiez, Le contre-discours coranique, Paris, Berlin/Boston, De Gruyter, 2015 ; J. Chabbi, Les Trois piliers de l’islam : lecture anthropologique du Coran, Paris, Le Seuil, 2016 ; A. Charfi (dir.), Le Coran et ses lectures, Carthage, Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, 2016 (en arabe) ; F. Déroche, Le Coran, une histoire plurielle. Essai sur la formation du texte coranique, Paris, Le Seuil, 2019 ; A. Hilali, The Sanaa Palimpsest : The Transmission of the Qur'an in the First Centuries AH, Oxford, Oxford University Press/Institute of Ismaili Studies, 2017 ; K. Small, Textual Criticism and Qur’ān Manuscripts, Lanham, ‎ Lexington Books, 2011 ; Zellentin (H-M), The Qurʼān’s Legal Culture : The Didascalia Apostolorum as a Point of Departure, Tübingen, Mohr Siebeck Verlag, 2013.

3) M. A. Amir-Moezzi et G. Dye (dir.),Le Coran des Historiens, I. Études sur le contexte et la genèse du Coran,Paris, Éditions du Cerf, 2019

4) V. Comerro, Les traditions sur la constitution du muṣḥaf de ʻUthmān, Beyrouth/Würzburg, ‎ Ergon Verlag, 2012.

5) H. Djaït, La Grande Discorde : religion et politique dans l’islam des origines, Paris, Gallimard, 1989.
6) M. A. Amir-Moezzi, Le Coran silencieux et le Coran parlant. Sources scripturaires de l’islam entre histoire et ferveur, Paris, CNRS Édition, 2011.

7) M. A. Nsiri, «Uma Antiguidade tardia muito longa : A propósito dos últimos cristãos do Norte da África Medieval», in A. Borges, J. J. Pereira Melo, P. P Funari et Ch. M. de Menezes e Silva (éds.), Nos tempos de outrora : Perspectivas (teo)filosóficas antiga e medieval, São Paulo, Editora Recriar, 2020, p.29-35.

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