Opinions - 13.11.2022

Les coopératives pour revitaliser nos campagnes et améliorer la production agricole

Par Ridha Bergaoui - « L’union fait la force » ou « Ensemble on est plus fort », des citations bien connues et qui ont montré leur véracité. Pour produire, acheter, vendre ou consommer, se mettre à plusieurs facilite beaucoup la tâche. En cette période difficile et instable, s’unir pour la bonne cause est un atout très précieux.

Les coopératives c’est international et moderne

Dans le monde, le mouvement coopératif est en pleine croissance. On compte 3 millions de coopératives, 1 milliard de membres, 10% de la population active et 280 millions de salariés (Coop Fr, 2022). La France est le premier pays coopératif de l’UE. Un Français sur 3 est membre d’au moins une coopérative. Les coopératives exercent dans tous les secteurs : commerce, agriculture/agroalimentaire/pêche, banques, artisanat, transition écologique, coopératives de consommation, de logement...

Pour toutes ces entreprises, le capital est majoritairement détenu par les salariés. Le bénéfice n’est pas la finalité et l’argent n’est qu’un moyen pour développer l’activité de l’entreprise. Dans ces coopératives, il y a partage équitable du pouvoir, du risque, de l’information et du profit par tous les adhérents. Les coopératives permettent de créer de l’emploi, malgré les crises, et de produire d’une façon rentable et responsable. Les coopératives sont des entreprises performantes et résilientes. Elles sont surtout démocratiques où chaque membre a l’opportunité de s’exprimer et de participer à la gestion de l’entreprise.

Le contexte mondial est de plus en plus difficile et instable. Il est marqué par une détérioration de la croissance économique, l’augmentation galopante de l’inflation et la destruction du pouvoir d’achat. Face au capitalisme, l’individualisme, l’égoïsme et la recherche du gain facile, de plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer le retour de l’esprit coopératif aux valeurs comme l’entraide, l’égalité, l’équité et l’écologie. Le modèle coopératif répond parfaitement à ces critères et cette tendance.

Le modèle coopératif remonte à très loin et a fait ses preuves dans de nombreux pays même ceux qui prônent le capitalisme comme principe de développement économique. Il est d’actualité et peut aider, dans ce contexte de crises, à créer de l’emploi, améliorer la production et le bienêtre des populations.

A côté des valeurs morales, les coopératives, en tant qu’entités économiques, doivent répondre aux sept principes recommandés par l’Alliance de Coopérative Internationale : adhésion volontaire, pouvoir démocratique des membres, participation économique, autonomie, information et formation, coopération entre les coopératives et engagement envers la communauté.

La coopérative est non seulement soucieuse de la rentabilité de l’entreprise mais également des besoins de ses membres et de son environnement. Elle a un rôle important dans l’information, la formation et vecteur d’innovations pour ses adhérents.

En Tunisie dominance de la petite propriété

L’agriculture tunisienne est dominée par la petite exploitation agricole. 80% des agriculteurs disposent de propriétés de moins 20 ha. L’élevage également est pratiqué essentiellement par de petits éleveurs qui ne disposent que de quelques têtes de bétail.

Cette contrainte représente un véritable handicap et place le petit agriculteur dans une situation de faiblesse et de dépendance face aux grandes entreprises d’intrants agricoles (semences, produits chimiques, aliments du bétail, matériel…) et des commerçants intermédiaires qui disposent des récoltes des agriculteurs à leur gré. Afin de représenter un véritable partenaire et interlocuteur, les petits agriculteurs sont obligés de se regrouper.

Dans le secteur agricole, se mettre en commun est un comportement tout à fait naturel et très ancien. Les agriculteurs ont toujours éprouvé le besoin de s’entraider pour affronter la difficulté des travaux agricoles soumis à des contraintes de temps et de délais courts et des aléas climatiques (pluies, vents, grêle…). Disposant de peu de moyens, les petits agriculteurs se sont entraidés pour mener à bien ces travaux, depuis la préparation du sol à la récolte. Pour les éleveurs, mettre le cheptel en commun pour le conduire au pâturage, l’alimenter, le surveiller… est très courant. Dans la plupart des pays, les coopératives sont très fréquentes dans le domaine agricole que ce soit pour l’approvisionnement des agriculteurs en intrants, la production, la commercialisation de leurs produits ou l’information et la formation.

En Tunisie, les coopératives : un mauvais souvenir

La Tunisie a connu, juste après l’indépendance (dans les années 1960-1970), une expérience socialiste d’envergure avec comme objectif de mettre tout en commun sous forme de coopératives (commerce, artisanat, services et agriculture).

Dans le domaine agricole, et dans l’intention de moderniser le secteur et l’utilisation de la mécanique agricole, la tendance était vers la création de grandes unités coopératives de production agricole (UCPA). Cette création s’est accélérée juste après la nationalisation des terres agricoles (12 mai 1964). Les UCPA ont été organisées d’abord en groupant les petits agriculteurs autour d’un domaine colonial pour s’étendre ensuite à l’ensemble des terres agricoles, petits agriculteurs et grandes propriétés. En 1969 on comptait près de 2 000 UCPA couvrant presque la totalité de la surface agricole (4,700 millions d’ha).

Le manque de motivation et l’absence de l’adhésion volontaire des agriculteurs ont été la principale cause d’échec de cette « réforme ». Le passage brutal de la petite agriculture traditionnelle, artisanale et autarcique à une agriculture moderne, de grandes unités fortement mécanisées, comme le voulait les responsables politiques, était un échec total. L’instauration de force des coopératives a été très contestée et a connu une véritable opposition populaire qui a amené Bourguiba à stopper net cette expérience en septembre 1969. A la fin de cette tentative, les biens ont été rendus à leurs propriétaires et les domaines coloniaux ont été depuis gérés par l’Etat.

Malheureusement cette expérience catastrophique a laissé des séquelles graves dans la mémoire collective populaire, héritées depuis par les générations successives. Mal expliqué, conduit dans la précipitation et imposé par le pouvoir en place, le mouvement coopératif était synonyme d’expropriation, de dépossession, spoliation des biens (terres et animaux), mauvaise gestion et de corruption. Il était à l’origine de drames, suicides et malheurs.

Quelques données sur la situation du secteur coopératif

Malgré une très longue expérience dans le domaine des coopératives (qui date probablement juste après la seconde guerre mondiale et la création des colons de grandes coopératives agricoles comme l’UCCV, COCEBLE, CCSPS, Société Mutuelle Centrale du blé ou COSEM…) le secteur est de nos jours en difficulté. Ce secteur est surtout représenté par les sociétés mutuelles des services agricoles (SMSA l’équivalent des coopératives) qui sont de petites structures, disposant de peu de moyens, à faible compétitivité et peu sollicitées.

Selon une étude, élaborée par le ministère de l’Agriculture en collaboration avec l’Association Tuniso-Allemande de développement coopératif, et dont les principales conclusions ont été présentées au cours d’une conférence de presse le 22 septembre dernier, le tissu coopératif en Tunisie est composé de :

390 sociétés mutuelles des services agricoles (SMSA)

18 Unités coopératives de production agricole (UCPA) exploitant 16 000 ha de terres domaniales

35 coopératives dans d’autres secteurs autres qu’agricole (textile, artisanat…)

L’ensemble de ces coopératives (443) comptent 48 317 adhérents (pour environ 500 000 exploitations) avec un taux de participation des femmes de seulement 6,3%.

De nombreuses difficultés ont été signalées dont : la difficulté d’accès au financement, absence de structure publique chargée des coopératives et un déficit de connaissance des coopératives par les administrations publiques régionales. Les lourdeurs administratives et les frais pour la création d’une coopérative, la multiplication des textes juridiques, la faible coordination des parties et le manque de culture coopérative représentent des freins pour le développement du secteur.

Le problème de contrôle et de la tutelle régionale ou ministérielle des coopératives laisse percevoir ces coopératives comme le prolongement et la mainmise de l’administration et de l’Etat policier.

La difficulté la plus grave demeure surtout le rejet du Tunisien du concept de coopérative. Cette réticence et ce refus ont amené les juristes à éviter dans les textes le terme « coopérative ». En réalité les SMSA ne sont que des coopératives, le texte le dit clairement (article 54 de la loi 94 du 18 octobre 2005 et qui remplace la loi 28 du 12 mai 1984 relative aux coopératives). Cette appellation crée par ailleurs de la confusion et beaucoup assimilent à tort les SMSA à des sociétés commerciales.

La loi 30 du 30 juin 2020 sur l’économie sociale et solidaire considère les SMSA comme des entreprises de l’économie sociale et solidaire au même titre que les Groupements professionnels ou les associations mutuelles. Les « entreprises citoyennes » créés par le décret présidentiel n°15 du 21 mars 2022 sont finalement une forme de coopératives et d’économie sociale et solidaire.

Réhabilitons l’esprit coopératif

Suite à l’importance, aux nombreux avantages et valeurs véhiculées par les coopératives, il est très important de relancer et d’encourager le secteur coopératif.

Il s’agit tout d’abord de dépasser, par une bonne campagne de communication, la phobie nationale des coopératives induite par le collectivisme des années 1960.

La révision, la refonte et la réforme des textes législatifs concernant les coopératives est nécessaire pour créer un cadre juridique clair et incitatif. Désormais, il faut appeler les choses par leurs noms et les coopératives « coopératives » conformément à la nomenclature internationale. Il faut également libérer les coopératives et lever la mainmise de l’administration tout en gardant l’aspect contrôle et respect des statuts et de la bonne gestion de ces entités économiques.

Faciliter l’accès aux crédits et à l’investissement, accorder des avantages (subventions et primes) est indispensable pour développer ce secteur et en faire des entreprises rentables et performantes. Alléger les procédures administratives, aider (dans l’élaboration des textes et financièrement par des primes par exemple) à la création des coopératives, les soutenir, les encadrer et compléter la formation des dirigeants seraient nécessaire. Jadis, il y avait une école de formation des cadres des coopératives.

Il serait important de développer l’esprit collaboratif et collectif chez nos jeunes. Leur apprendre à travailler ensemble, en équipe et développer les valeurs de partage des connaissances, d’écoute, d’échange, de compromis et de dialogue dans le respect mutuel. Ceci passe inévitablement par la formation des éducateurs et des enseignants à la pédagogie coopérative et la programmation de petits exercices coopératifs.

Introduire la culture coopérative dans nos lycées et au niveau de l’université, créer des coopératives dans les milieux scolaires et estudiantins serait  intéressant pour sensibiliser les jeunes à l’importance et l’intérêt des coopératives et lever définitivement la barrière psychologique de rejet de cette forme noble et humaine de collaboration et d’entraide dont souffre la population tunisienne.

Il est possible de faire des coopératives une locomotive du développement économique et social et un outil pour créer de l’emploi, combattre les crises et la pauvreté. Depuis des années, de nombreuses études ont été réalisées au sujet du développement du secteur coopératif, avec parfois la contribution d’organismes internationaux. Malheureusement rien n’a été fait jusqu’ici et la situation ne cesse de se dégrader. Arrêtons de réfléchir, d’étudier, de reporter, d’attendre… Il est grand temps d’agir.

Ridha Bergaoui

 

Vous aimez cet article ? partagez-le avec vos amis ! Abonnez-vous
commenter cet article
1 Commentaire
Les Commentaires
Touhami Bennour - 15-11-2022 01:39

Le rejet de la cooperation et de l´esprit cooperatif se trouve dans la famille. La famille tunisienne possède tous les égoismes. L´occident et l`UnIon européenne valorise l´i ´individu le concept de l´individu et la liberté individuelle. Il n´ya rien de commun entre l´union européenne el la tunisie en matiére du travail collectif. C´ est une question de methode, ou bien la famille ou bien l´individu qui est le centre de l´activité economique.

X

Fly-out sidebar

This is an optional, fully widgetized sidebar. Show your latest posts, comments, etc. As is the rest of the menu, the sidebar too is fully color customizable.