News - 29.09.2022

Ridha Bergaoui: Le sucre, une substance problématique et addictive

En Tunisie la dernière pénurie de sucre représente pour le citoyen un véritable casse-tête. Dans les magasins, les consommateurs cherchent en vain le sucre. Des foules et de longues  files d’attente se forment chaque fois à l’annonce de l’arrivé de cette précieuse marchandise. Depuis quelques jours, une vidéo tournée dans une grande surface, circule massivement sur les réseaux sociaux, montrant, dans une ambiance électrique, une foule hystérique de citoyens qui se bousculent et se bagarrent pour s’arracher un petit sac de sucre. Une image sur réaliste qui montre d’une part l’attachement du Tunisien à ce produit considéré essentiel et d’autre part la panique et l’angoisse du citoyen face à la pénurie des produits alimentaires.

Le sucre n’est pas utilisé uniquement par les ménages pour adoucir café, thé ou pour préparer de petit gâteaux fait maison, il est utilisé également par de nombreuses industries et se prête à de nombreux usages.

Les cafetiers, professionnels et industriels ont été également directement impactés et ont dû réduire leurs activités en attendant le réapprovisionnement régulier en cette matière indispensable.

De l’usage industriel du sucre

A côté de la fabrication de bonbons, le sucre est utilisé dans de nombreuses préparations industrielles: boissons gazeuses, jus, biscuits et gâteaux, chocolat, yoghourt, préparations à base de céréales, fruits confits, crèmes glacées, sauces, conserves…

Avec la dernière pénurie et l’épuisement des réserves de l’Office du commerce, les usines se sont arrêtées avec toutes les conséquences de disponibilité de ces produits pour le consommateur et les impacts socio-économiques comme le licenciement du personnel, la réduction du nombre d’ouvriers et la situation financière des entreprises.

Dans la région de Kairouan, les artisans de la pâtisserie traditionnelle se sont plaints du manque de sucre pour fabriquer le sirop nécessaire pour envelopper le traditionnel «makroud de Kairouan». Egalement dans la même région, les apiculteurs ont fermé les routes pour manifester leur colère du fait qu’ils ne trouvent pas le sucre nécessaire pour nourrir leurs abeilles surtout qu’avec la sécheresse l’abeille n’a plus «rien à se mettre sous la dent».

En Tunisie, le sucre est le monopole de l’Etat. C’est l’Office du Commerce qui importe et gère la distribution du sucre. Ce dernier est considéré produit stratégique et est vendu à des prix subventionnés tant pour le consommateur que les industriels.

Un petit historique du sucre

Le sucre est essentiellement extrait de la canne à sucre. Ce n’est qu’au 18éme siècle, que les Européens ont découvert qu’il est possible d’extraire du sucre à partir de la betterave. La canne à sucre demeure la principale source pour l’obtention du sucre. Le sucre de canne représente plus de 70% de la consommation mondiale de sucre. Les deux principaux pays producteurs étant le Brésil et l’Inde.

Originaire de l’Asie (en Inde), la canne à sucre fut ramenée, aux cours de leurs conquêtes, par les musulmans en Andalousie, le bassin méditerranéen et le Moyen Orient. Il fut réintroduit en Europe par les croisés Plus tard, les grands voyages d’exploration et de découvertes ont permis l’introduction et la culture de la canne à sucre dans le continent Américain.

La culture de la canne et l’extraction du sucre nécessite beaucoup de main d’œuvre. Le développement de cette culture est intimement lié à l’esclavage et le commerce des Africains noirs.

A l’origine, le sucre était très peu connu et très peu utilisé.  Produit de luxe, sa consommation était limitée aux riches, les familles royales et les élites. Il a été également utilisé par les médecins soit comme médicament, pour soigner certaines pathologies du tube digestif, affections pulmonaire etc., soit pour préparer certains médicaments. C’était un produit très cher, vendu dans les apothicaires.

En Europe, ce n’est qu’à partir du moyen âge que sa consommation finit par se populariser et son usage devenu courant surtout dans la cuisine comme condiment pour adoucir les goûts acides et amer de certains produits.

L’extraction du sucre à partir de la betterave, le développement des industries d’extraction et de raffinage et la mécanisation ont permis la production de grandes quantités de sucre à des prix très bas et la démocratisation de son usage à grande échelle.

Les industries agro-alimentaires se sont emparées de ce produit pour généraliser son utilisation dans toutes leurs préparations et recettes.

Les industriels et le sucre

Les industriels ont tendance à abuser de l’utilisation du sucre dans leurs préparations. Nos biscuits, nos boissons en contiennent des quantités importantes au point où ces produits deviennent parfois immangeables.

Pour l’industriel, le sucre présente de nombreux avantages:

Ingrédient pas cher

Donne une saveur agréable au produit

Permet de cacher un gout acide ou amer

Agent conservateur

Permet de dorer les biscuits

Donne une belle couleur au produit

Améliore la texture du produit.

C’est un produit passe partout, incontournable et presque miraculeux. Le sucre étant disponible et bon marché, l’abus de l’usage de ce produit à de fortes doses devient inévitable.

Une surconsommation de sucre

Le mot sucre provient du nom arabeسكر   ceci montre bien que les musulmans ont joué un rôle très important dans le développement de la culture et de l’usage du sucre. Les arabes d’une façon générale apprécient bien le gout sucré. Le miel plus particulièrement, à la fois pour son gout et ses nombreux bienfaits pour la santé, est souvent consommé et recommandé.

Le mois de ramadan est une occasion importante pour manger des gâteaux, pâtisseries, sucreries et boissons sucrées afin de compenser la sensation de faim et de privation vécue le long de la journée de jeune. La cuisine traditionnelle Tunisienne propose de multiples recettes riches en sucre et fruits secs. Mkharek et Zlabia sont également proposés pour agrémenter les longues soirées de Ramadan.

Dans certains milieux, le thé noir très fort et très sucré est un produit énergétique essentiel pour combattre la fatigue et l’épuisement. Alors que dans d’autres pays, le café est consommé sans sucre, nos concitoyens préfèrent le café bien sucré.

De nos jours, on ne peut plus imaginer une fête sans gâteaux et boissons sucrés. Anniversaires, fiançailles, mariages et autres fêtes ne peuvent être célébrées sans sucreries, gâteaux, pâtisseries et boissons sucrées. Il y a quelques temps, on offrait lors des fêtes et visites familiales, un paquet de sucre raffiné en morceaux et un sachet de thé.

Le Tunisien consomme en moyenne 30 kg de sucre par an, dont la moitié est consommée en l’état et la moitié dans les produits industrialisés. La moyenne mondiale tourne autour de 25 kg et l’OMS recommande de se limiter à 9kg seulement.

En Tunisie, la consommation de sucre est estimée à 360 000 tonnes. La production nationale est très faible, elle était en 2018 d’à peine 6400 tonnes. L’OCT importe soit du sucre raffiné, surtout de l’Algérie et de la France, et du sucre brut de canne destiné au raffinage dans les sucreries de Béja (STS) et de Bizerte (Tunisie Sucre). Le sucre étant un produit subventionné et relativement bon marché, la surconsommation et l’abus deviennent inévitables.

Addiction au gout sucré

L’amour du gout sucré est naturel et inné chez l’homme et probablement chez les animaux. Alors que le gout amer est associé aux produits toxiques, le gout sucré est signe d’un produit énergétique et bon pour l’organisme. Il semble que le bébé soit sensible au gout sucré depuis sa conception et durant la grossesse. Le lait maternel contient lui-même des sucres. Le jeune s’habitue rapidement au gout sucré et en demandera de plus en plus et tout le temps.

Les bonbons et autres confiseries sont utilisés pour récompenser les enfants et les encourager à l’effort. Pour les moins jeunes, les sucreries comme les gâteaux, les bonbons et le chocolat sont symboles de produits de plaisir. On en consomme pour le bien-être et on les offre en cadeau à des proches et amis.

Les industries agroalimentaires renforcent notre demande en produits sucrés. Les boissons (surtout les sodas gazeuses, les jus de fruits…), les biscuits sont très pourvus de sucres qui se trouve présent sous de nombreuses formes et appellations.

Le changement du mode de vie et l’urbanisation ont poussé les citoyens à consommer de plus en plus de produits industrialisés. Ces derniers sont généralement riches en sucres mais également en sel et gras.
De nos jours, le sucre est partout. Cette situation favorise la surconsommation et la dépendance. La surconsommation du sucre est néfaste pour la santé. Elle est le principal facteur des caries dentaires, elle conduit au surpoids et l’obésité qui sont à l’origine de nombreuses maladies comme le diabète du type 2, troubles cardiovasculaires, ostéoporose, inflammations intestinales, baisse de l’immunité et même les cancers.

Combattre l’addiction au sucre

La surconsommation du sucre est un vrai problème tant sur le plan santé individuelle et publique qu’au niveau économique pour l’importance de l’enveloppe destinée à l’importation de ce produit et le budget qui lui est réservé dans la Caisse de Compensation.

Il est temps que l’Etat prenne en charge la lutte contre ce fléau devenu très grave. Il ne s’agit nullement d’arrêter d’importer ce produit et d’en priver le consommateur et les industriels, la pénurie actuelle est bien révélatrice. Il faut néanmoins rationaliser son utilisation, limiter le gaspille de ce produit, sa surconsommation et sa mauvaise utilisation.

L’Etat doit se dégager progressivement, au profit du privé, tant de l’importation que de la commercialisation de ce produit. La question de la subvention tant aux ménages qu’aux industriels doit être révisée. Il serait préférable de lever complètement la subvention sur le produit tout en aidant le consommateur pour préserver son pouvoir d’achat.

Des campagnes de sensibilisation à grande échelle doivent être menées pour informer le citoyen des dangers de la surconsommation du sucre et les menaces sur sa santé. Une réglementation stricte et des contrôles doivent être observés pour amener les industriels à limiter l’usage des sucres ajoutés dans leurs préparations.

Certes ce n’est pas facile de se priver de sucre. Il suffit toutefois d’un peu de volonté, tout en y allant progressivement, pour rompre avec l’addiction, réduire sa consommation de sucre et préserver sa santé.

Le proverbe Tunisien dit bien « trop de miel le rend fade كثر من العسل يمصات ».

Ridha Bergaoui

Du même auteur et sur le même thème: Comment combattre la surconsommation et réduire nos importations en sucre ?

 

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