News - 28.09.2022

Il y a 60 ans, «le printemps silencieux» dénonçait l’«âge du poison» des pesticides chimiques

Par Mohamed Larbi Bouguerra

«C’est un livre sur la guerre de l’homme contre la nature. Et comme l’homme fait partie de la nature, c’est fatalement un livre sur la guerre de l’homme contre lui-même.» Rachel Carson (1907-1964)

«Silent Spring» ou «Le Printemps Silencieux», le livre de Rachel Carson (1907-1964), qui est devenu le bréviaire du mouvement environnemental moderne, a paru le 27 septembre 1962. Il est devenu immédiatement un best-seller révolutionnaire et a exposé la question environnementale à un large public.

Carson- spécialiste de biologie marine- y avertissait contre les pesticides -«élixirs de mort»- comme le DDT – le dichlorodiphényltrichloroéthane – et qui étaient pulvérisés de manière excessive et aveugle – pour le plus grand bien des multinationales de la chimie- dans le but de lutter contre les ravageurs des cultures. Ces poisons – héritage de l’horrible arsenal chimique des deux Guerres Mondiales - finissent dans les cours d'eau et les nappes phréatiques et se déplacent aussi le long de la chaîne alimentaire, menaçant les sols, les écosystèmes délicats des oiseaux, des poissons et, finalement, les humains et l’ensemble du Vivant. Carson signalait que le symbole national américain, le pygargue à tête blanche, en a souffert. Le DDT a empoisonné ces aigles qui se nourrissaient de poissons et de proies contaminés, ce qui a fragilisé la coquille de leurs œufs qui se cassaient régulièrement pendant l'incubation sous le poids de l’oiseau. Les pesticides organochlorés comme la DDT agissent en affectant les canaux sodium ou potassium des cellules nerveuses. Ils n’ont pas d’antidote**.

Suite au «Printemps Silencieux», l'EPA (Agence de protection de l’Environnement) américaine a été créée en 1970, sous un président républicain, Richard Nixon, qui a tenu compte des avertissements de Rachel Carson. La DDT sera interdite aux EU en 1972 et dans beaucoup de pays en 1978. On a reproché à Carson l’interdiction de la DDT, outil à l’époque de la lutte contre le paludisme. En fait, Carson a montré que la résistance à la DDT s’installait chez l’anophèle, moustique vecteur de la maladie et que son épandage ne faisait plus que des dégâts dans l’environnement du fait notamment de sa grande persistance : ses métabolites se trouvent encore dans notre sang et dans nos graisses y compris le lait maternel.

Carson expliquait : «En dehors du risque d’extermination de l’humanité par une guerre atomique, le problème crucial de notre époque est donc la contamination de notre environnement par des substances d’une incroyable nocivité. On a pris tous ces risques – à quelle fin ? Les futurs historiens seront peut-être confondus par notre folie ; comment diront-ils, des gens intelligents ont-ils osé employer, pour détruire une poignée d’espèces indésirables, une méthode qui contaminait leur monde, et mettait leur existence même en danger?»

Aujourd’hui, l’eau potable non conforme aux normes légales sur les pesticides est bue par 20% des Français et 8% des Suisses. (Le Monde, 23 septembre 2022, p. 8-9). Dans les pays du Sud, les pesticides tuent près d’un demi-million de personnes par an. D’après Reporterre (1er février 2021), chaque année, on compte «385 millions de cas d’empoisonnements graves aux pesticides dans le monde. Un chiffre en hausse. En cause : une consommation toujours plus massive, la vente de produits pourtant catalogués comme extrêmement dangereux et l’échec des politiques de réduction de leur utilisation à l’échelle internationale, européenne et nationale.» De plus, les pays industrialisés vendent sans vergogne aux pays du sud des pesticides interdits sur leur propre territoire car cancérogènes, tératogènes, toxiques ou perturbateurs endocriniens. C’est ce qu’on appelle «le double standard»: un produit mutagène, bioaccumulable, toxique pour la reproduction ou cancérigène en Belgique ou en Suisse devient inoffensif en arrivant au Burkina-Faso ou en Tunisie !

Par cet ouvrage, Carson annonçait déjà les ravages de l’Anthropocène- ce nouvel âge de la Terre dans lequel l’espèce humaine est devenue une force géologique majeure - comme elle annonçait la révolution écologique et sociale en mesure d’atténuer les catastrophes et de conjurer les désastres.

En ce début des années 1960, la biologiste américaine n’est pas la seule, bien entendu, à alerter sur «les biocides» mais Rachel Carson utilise une manière «implacable, limpide et humaniste» qui fait des pesticides «un sujet grand public et un enjeu politique.» (Weronika Zarachowicz, Télérama, 21/09/2022, p. 27)

De plus, elle ne craint pas de nommer les responsables: le productivisme effréné qui traite aux antibiotiques, en plus des pesticides,   les pommiers de l’Etat de New York afin que le fruit soit sans tache aucune comme le vendent  les affiches publicitaires,  elle dénonce la volonté de ceux qui veulent dominer la Nature, elle cloue au pilori  les puissants lobbys de la chimie qui trompent les gens : «Si vous vous intéressez à la polémique actuelle au sujet des pesticides, je vous suggère de vous poser à chaque fois ces questions: qui parle? et pourquoi?»

Les attaques ciblant Rachel Carson n’ont pas manqué venant du pouvoir en place ou des responsables de l’industrie chimique.

Pour l’industrie chimique américaine précisément, Carson voulait revenir à «l’âge des ténèbres» où «les insectes et la vermine hériteraient à nouveau de la Terre ». Le secrétaire américain à l’Agriculture de l’époque a écrit à l’ancien président américain Dwight Eisenhower, disant que puisque Carson n’était pas mariée, bien qu’elle soit «attirante», elle était «probablement une communiste.» (Geoffrey Lean, The Guardian, 22 mai 2022). Le politicien américain faisait ainsi preuve de machisme et de misogynie et balayait d’un revers de main les données scientifiques présentées par la biologiste.

Rachel Carson avait un grand talent littéraire et invitait à ressentir «le sens de la merveille» (titre d’un magnifique recueil de textes posthumes récemment publiés en français chez Corti à Paris): «Ceux qui contemplent la beauté de la Terre y puiseront des réserves de force qui perdureront aussi longtemps que cette vie se prolongera. Il existe une beauté concrète en même temps qu’une grâce emblématique dans la migration des oiseaux, le flux et le reflux des marées, le bourgeon encore en dormance mais déjà préparé pour le printemps. Il y a quelque chose d’infiniment thérapeutique dans ces ritournelles de la nature- l’assurance que l’aube succède à la nuit, et le printemps à l’hiver.»

N’empêche. En Tunisie, soixante ans après «Silent Spring», 500 pesticides sont sur le marché, certains interdits ailleurs, chez ceux qui les fabriquent. Les stocks périmés de pesticides sont toujours avec nous et certains de nos agriculteurs sont devenus accros à ces produits toxiques qu’ils appellent «dawa» ! Guerre de l’homme contre lui-même ?

Mohamed Larbi Bouguerra

** Aujourd’hui, outre les organochlorés, les multinationales de la chimie ont enrichi l’arsenal mortel avec les organophosphorés (qui arrêtent la dégradation de l’acétylcholine du système nerveux), les carbamates, les pyréthrinoïdes et les néonicotinoïdes si dangereux pour les pollinisateurs.   



 

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