News - 27.09.2022

Mongi Mokadem: Pourquoi l’implication des économistes tunisiens dans la société est-elle faible?

Depuis la révolution de 2011, les économistes tunisiens n’ont pas cessé d’être interpellés sur les questions suscitées par une révolution à contenu économique et social.

Ces questions portent principalement sur:

L’essoufflement du modèle économique en vigueur,

Le modèle alternatif et les réformes à entreprendre,

Les débats sur la loi de finances à la fin de chaque année.

Les économistes tunisiens n’ont participé au débat public que de manière limitée et n’étaient pas en mesure de donner les réponses adéquates.

La question qui se pose: Pourquoi les économistes ne sont pas en mesure de participer activement et utilement à ces débats publics, alors que les problèmes économiques deviennent de plus en plus cruciaux?
Plusieurs réponses ont été données pour expliquer pourquoi les économistes tunisiens ne sont pas suffisamment impliqués dans la société:

Les économistes tunisiens sont fortement influencés par les approches néo-classiques abstraites qui n’ont pas de liens avec la réalité concrète.

Ils sont dominés par l’orthodoxie économique qui exclut tout recours à d’autres théories.

Ils n’adoptent pas d’approches critiques à cause du dogmatisme intellectuel régnant.

Pour donner des éléments de réponse à cette problématique, il est nécessaire d’aborder les questions suivantes:

Quel rapport doit-il exister entre l’économie et les autres sciences sociales?

Pourquoi l’influence des économistes est-elle faible?

Pour le cas de la Tunisie: pourquoi la gestion du «politique» a-t-elle marginalisé «l’économique»?

Section I - Les rapports entre l’économie et les autres sciences sociales

Ce qu’il faut constater de prime abord, c’est que les liens entre l’économie et les autres sciences sociales sont faibles.

En affirmant que : «Les économistes arrivent bien souvent après la bataille», D. COHEN écrit : «Si l’on se penche sur le rapport de l’économie avec les autres disciplines, les économistes ont bien davantage reçu que donné. C’est Fernand Braudel et l’école des Annales qui ont incité les économistes à faire de l’histoire. De même, les économistes empruntent beaucoup aux psychologues, comme le montre le dernier prix Nobel d’économie récompensant les travaux de Daniel Kahnenman et Vernon Smith. Pour tout ce qui touche à la façon dont les gens interagissent en dehors de la médiation des marchés et des prix, les économistes n’ont pas d’avantages analytiques particuliers. Ils peuvent beaucoup apprendre des autres sciences sociales»(1).

A la même question posée à James K. Galbraith: Quels doivent être les liens entre l’approche économique et celles des autres sciences sociales? il répond que: «Ils (les liens) devraient être beaucoup plus importants. J’enseigne dans une école de gestion publique où je côtoie tous les jours des politistes, des sociologues, etc., ce qui permet de nourrir la réflexion économique. Les économistes qui ne parlent qu’aux autres économistes, et le plus souvent pour discuter seulement de la qualité de leur dernier modèle, ne me semblent pas pouvoir contribuer de manière constructive à la résolution des problèmes économiques et sociaux du moment. Tôt ou tard, les universités comprendront qu’il faut qu’elles consacrent plus de moyens aux études économiques qui cherchent à comprendre le monde réel plutôt qu’aux recherches des économistes enfermés dans leurs petits monastères(2)».

Il s’ensuit que les économistes doivent établir des rapports très étroits avec les autres sciences sociales. Ils ont beaucoup de choses à apprendre sur ce plan.

En effet, on part souvent d’une distinction aberrante qui consiste à faire la distinction entre, d’une part, les problèmes qui sont considérés comme des problèmes économiques purs et on prétend que ces problèmes ne peuvent pas être analysés par d’autres disciplines et d’autre part, les problèmes économiques dits impurs et qui sont considérés comme dépassant le cadre strictement économique et peuvent, par conséquent, être pris en charge par d’autres disciplines comme la sociologie, la psychologie, l’histoire, …

Cette démarche est maladroite et improductive. Tout problème économique a, inévitablement, plusieurs dimensions et, donc, ne peut être analysé qu’avec des outils économiques. En faisant appel à d’autres disciplines, l’économiste a plus de chance de cerner correctement les différents aspects du problème et de mieux les comprendre et les résoudre.

Section II – Pourquoi l’influence des économistes est-elle faible?

L’influence des économistes sur l’économie est faible, et ce pour les quatre raisons suivantes :

La diversité en économie,

L’engagement des économistes dans l’empirisme,

Le recours à l’abstraction et au formalisme,

L’idéologie.

1– La diversité en économie

Le monde des économistes est très diversifié. Ils appartiennent à des domaines de spécialisation précis. Ils font appel à des méthodes différentes qu’ils utilisent pour analyser des données très abondantes et variées. Ils procèdent selon des approches diverses et formulent des opinions différentes. Aussi, Il n’y a pas de vérité scientifique en économie, mais il y a, en revanche, des méthodes scientifiques qui sont appliquées tout en respectant des critères scientifiques. De même, la diversité est due aux institutions (Fonds Monétaire International, Banque Mondiale, OCDE, Centres d’études économiques, fondations…) qui emploient les économistes et influencent leurs approches et leurs démarches.

2– Le basculement dans l’empirisme

Depuis 20 ans, non seulement le renouvellement de la pensée économique est très lente, mais il y a également un basculement très prononcé dans l’empirisme. En effet, dans le discours des économistes, il y a un brouillage total: des keynésiens qui adoptent des hypothèses néo-classiques et des néo-classiques qui donnent de plus en plus de l’importance aux institutions, … De même, Il n’y a pas de théorie économique universelle qui s’applique en tout temps et en tout lieu, mais il y a, cependant, des théories qui ont été efficaces à des époques et dans des circonstances précises et ne le sont plus lorsque ces circonstances changent : la fameuse théorie des avantages comparatifs de Ricardo ne peut plus expliquer les échanges commerciaux qui se font actuellement entre pays industrialisés. Certes, la théorie ne disparait pas, mais pourrait servir dans l’explication du commerce entre certains pays comme la Chine et les USA.

3– Le recours à l’abstraction et au formalisme ou la dérive mathématique

En économie, il est impossible de faire des expériences, de formuler des lois générales et pérennes à l’instar de la physique ou de la chimie. Ce qui entraîne le recours d’une bonne partie des économistes à l’abstraction et au formalisme. En effet, pour compenser leur frustration de ne pas pouvoir faire des découvertes significatives, ils abandonnent les faits réels et procèdent par la pure spéculation afin d’obtenir des résultats et ce en faisant appel à la rigueur des mathématiques notamment.

Emile Quinet et Bernard Walliser (2 mathématiciens): «La science économique s’est adaptée à ces difficultés (l’impossibilité de faire des expériences contrôlées) en se dotant d’un corpus théorique hypertrophié, formé de modèles mathématisés permettant de dériver aisément les conséquences des hypothèses faites(3)».

Edmond Malinvaud: pour répondre à la question «Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes?», il écrit : «les économistes sont trop souvent loués pour un travail initial sur des modèles très spéciaux d’économies imaginaires, travail laissant la tâche inachevée tandis que les explorations plus utiles et pénibles de l’adéquation au monde réel ne retiennent guère l’attention(4)».

De son côté, Friedman a toujours privilégié l’abstraction:  si les hypothèses utilisées pour concevoir un modèle sont en contradiction avec les données concrètes de la réalité économique, c’est toujours le modèle qui doit avoir raison et c’est la réalité qui a tort.

Ce qui est certain, c’est le fait que le recours excessif de la part des économistes à la formalisation est de nature à affaiblir leurs échanges avec les autres sciences sociales.

4 – La science économique se heurte à l’opinion personnelle initiale de l’économiste et à ses convictions, autrement dit à son idéologie

Les réflexions économiques sont soumises à un mode d’évaluation fondé sur un emploi de plus en plus généralisé de la formalisation et des mathématiques. Cet emploi est souvent présenté comme la garantie d’une approche « non idéologique ». Ce qui est absurde, puisque tout modèle économique est élaboré sur la base d’un certain nombre d’hypothèses qui ont une signification économique et c’est dans l’interprétation des résultats mathématiques que se manifeste l’influence de l’idéologie.

Ce sont ces trois raisons qui expliquent pourquoi l’influence des économistes sur la réalité est faible. On dit souvent que les économistes viennent souvent après la fin de la bataille.

Section III – Cas de la Tunisie : Gestion du «politique» avec marginalisation de «l’économique»

En Tunisie, on s’est contenté de gérer le politique tout en marginalisant l’économique qui est lui-même étroitement lié au social.

En février 2012, B. Caid Essebsi déclarait: «L’économie relève de la technique. Son temps viendra plus tard. Le temps, aujourd’hui, est éminemment politique. Seule l’action politique compte(5)» . Il se trouve que c’est cette nouvelle vision séparant l’étape politique de l’étape économique qui continue toujours d’être adoptée par la nouvelle classe politique.

Doit-il y avoir une hiérarchie entre le politique et l’économique?

Donner le primat du politique sur l’économique signifie accorder la priorité des libertés politiques au dépens des préoccupations économiques. Il est difficile de souscrire à une telle thèse parce qu’il est généralement admis que c’est l’économique qui conditionne, dans une très large mesure, le politique et lui fournit les instruments de sa réussite.

On considère que la tâche des économistes est d’évaluer les conséquences des différents choix politiques possibles et de montrer comment mettre en exécution le choix retenu. Mais, la prise de décision revient, en définitive, aux responsables politiques.

Ce qui manque aux économistes, c’est leur faible recours à l’expérimentation, à l’instar de la physique. Par conséquent, ils ne peuvent pas déterminer avec exactitude l’impact des mesures qu’ils proposent. La plupart des évaluations qu’ils font sont basées sur l’étude du comportement des principaux agrégats économiques, comportement qui ne peuvent pas être cernés avec précision.

Il y a une autre donnée qu’il faut absolument prender en compte: les choix personnels de l’économiste, c’est-à-dire son idéologie. Celle-ci joue un rôle considérable dans les jugements qu’émet l’économiste. Dans les analyses faites par l’économiste, il y a une composante qui relève de sa nature en tant qu’expert et une autre en tant qu’idéologue selon des proportions qui sont propres à chaque économiste.

Le politique est souvent obsédé par ce qui doit être fait. Mais, il est ramené à la réalité par l’économique qui définit ce qui peut être réalisé concrètement sur le terrain réel dans le court, le moyen et le long terme.

En définitive, toute hiérarchie entre le «politique» et l’économique doit disparaître, du fait que chaque fois qu’il y a une inadéquation entre le politique et l’économique, il y a nécessairement des dysfonctionnements à l’échelle de l’économie. D’où la nécessité d’une association rapprochée du politique à l’économique.

Aujourd’hui, la Tunisie fait face à la plus grave crise économique depuis l’indépendance. L’action politique doit être guidée, orientée et soutenue par une approche économique rationnelle. Il est grand temps que le politique accorde l’attention qu’il faut aux recommandations formulées par l’économique dans le cadre d’une réconciliation transparente, réelle et durable. Le politique et l’économique doivent œuvrer ensemble de manière cohérente et harmonieuse.

L’économiste peut intervenir dans la société et dans le débat public. Son rôle est, certes, limité mais utile et légitime. En effet, pour transformer la réalité économique ou l’améliorer, il faut la comprendre tout en étant convaincu que cette compréhension ne peut être qu’approximative.

On devrait se rappeler cette remarque faite par un conseiller à l’adresse d’un jeune gouverneur de l’Arkansas (USA), candidat à l’élection présidentielle américaine qui a parlé de tout sauf de l’économie: «Et l’économie, imbécile…».

Mongi Mokadem
Professeur, université Tunis El Manar
(Septembre 2022)

1) Entretien avec D.COHEN, Alternatives Economiques, hors-série, n°57, 3ème trimestre 2003.

2) Alternatives économiques, hors-série, n° 57, 3ème trimestre 2003.

3) E. Quinet, B. Walliser : « A quoi sert la science économique ? », Revue d’économie politique, n° 109, 1999.

4) Revue d’économie politique, n° 106, 1996.

5) Propos révélé par R. Meddeb dans La Presse du 19 janvier 2021

 

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