News - 23.09.2022

Tunisie: N’est-il pas temps de faire la paix avec notre agriculture ?

Par Ridha Bergaoui - La pandémie du Covid-19 et la crise de la guerre en Ukraine nous ont bien révélé la fragilité de nos systèmes de production et les limites de la mondialisation.

Pénuries alimentaires, risques de famine et hausses vertigineuses des prix ont secoué les économies mondiales, entrainé l’inflation et endommagé le pouvoir d’achat du consommateur.

La Tunisie dépendante de l’importation

Depuis quelques années, nos habitudes alimentaires ont été bouleversés. Le Tunisien est devenu un des plus gros consommateurs au monde d’eau minérale en bouteille, de sucre, de pâtes, de pain et de viande blanche. Riz, café, thé, œufs, huiles végétales et pomme de terre sont devenus indispensables. Le gaspillage alimentaire et la surconsommation sont fréquents. Des maladies nutritionnelles comme l’obésité, le diabète, les maladies cardiovasculaires sont devenues très courantes même chez les jeunes.

Les dernières crises nous ont permis de découvert que nous manquons de tout, que nous dépendons pour notre alimentation de l’importation de nombreux produits stratégiques (céréales, huile végétales, aliments pour bétail, sucre, café..). Nos systèmes de production sont mal structurés et nos circuits de commercialisation sont très mal organisés.

Notre production agricole est limitée, insuffisante et nos exportations très peu diversifiées (huile d’olive et dattes sont les deux principaux produits exportés) et la balance commerciale alimentaire accuse un déficit de plus en plus inquiétant.

Nos principales filières de production animale sont en train de s’effondrer. Les éleveurs sont en faillite et le consommateur peine à trouver lait, poulet et œufs devenus incontournables.

La hausse des prix est infernale et la plupart des ménages n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Dans cette fièvre de la pénurie, de la hausse des prix et de la détérioration du pouvoir d’achat, commerçants, artisans, industriels et tous les acteurs économiques n’hésitent plus à augmenter leurs tarifs et à mettre encore plus à mal le consommateur.

Réchauffement climatique, guerre en Ukraine et politiques agricoles

Le réchauffement climatique frappe de plein fouet. La Tunisie souffre de la sécheresse et du manque d’eau. Les infrastructures sont très mal en point. Les barrages sont embourbés, les canalisations sont vétustes et les équipements délabrés. Pertes d’eau, mauvaise gestion, mauvaise politique des prix ont entrainé la rareté de l’eau.

S’ensuivent pour le citoyen des problèmes d’approvisionnement en eau potable, surtout en été, et pour l’agriculteur des arrêts des cultures dans les périmètres irrigués. Associé à la hausse des prix de l’énergie, de la main d’œuvre et de tous les intrants, les coûts de production ne cessent d’augmenter. Fruits et légumes deviennent de moins en moins abordables.

La guerre en Ukraine, la pandémie Covid-19 et la spéculation sont certainement responsables en partie de la situation. Toutefois les politiques incohérentes, l’absence de stratégies, d’objectifs et de vision sont pour beaucoup dans la situation actuelle. 

Laisser faire-laisser passer, la fuite en avant, la langue de bois, jouer au pompier pour résoudre les crises, les politiques de l’autruche et du rafistolage ont été depuis une cinquantaine d’années la façon de faire de nos responsables et décideurs. Le secteur agricole est un secteur complètement marginalisé, à la dérive, oublié, délaissé et même extorqué et spolié.

Nous importons plus de 90% de nos besoins en blé tendre et 50% de notre consommation en blé dur. Les cultures fourragères ont été négligés et notre cheptel est nourri essentiellement d’aliments importés (maïs, soja, orge…). Notre huile d’olive est exportée et l’huile de soja est massivement importée.

Les terres domaniales sont mal gérées, abandonnées et même volées et exploités par des inconnus. Nos forêts sont surexploitées, souvent incendiées et les arbres sauvagement abattus.

Les périmètres irrigués ont connu une extension importante. Malheureusement le choix des cultures n’est plus adapté. On a privilégié les primeurs, essentiellement destinés à l’exportation, tomate, pastèque, pomme de terre et salade. Ces cultures intensives sont grosses consommatrices d’eau, couteuses en intrants et épuisantes.

Intensification et épuisement des ressources

Dans une tentative de modernisation de l’agriculture et afin d’augmenter les productions, on a essayé de développer l’agriculture intensive. On parlait même de la «révolution verte».  On a introduit les variétés hybrides et étrangères, on a vulgarisé l’usage des engrais chimiques, des herbicides et des pesticides.

Poussés par des vendeurs et des commerçants, parfois peu scrupuleux, l’usage de ces produits s’est généralisé. Ces substances chimiques toxiques et parfois cancérigènes ont été souvent mal utilisés portant atteinte aussi bien à la santé de l’agriculteur, qu’au sol et les cours d’eau, les insectes, oiseaux, animaux et tous les écosystèmes.

Nos terres sont devenues pauvres, malades et peu productifs. La mécanisation mal conduite a entrainé la détérioration des sols, l’érosion et la désertification. Celle-ci, associée à l’urbanisation anarchique et l’extension du réseau routier, a entrainé la perte d’importantes surfaces agricoles.

Depuis une vingtaine d’année, l’agriculture biologique a commencé à se développer. Elle s’est malheureusement limitée principalement à l’huile et l’olive et les dattes. Olivier et palmier-dattier ont été depuis toujours cultivés d’une façon extensive sans aucun apport de produits chimiques. Les superficies en mode AB des grandes cultures, cultures maraichères et arboriculture demeurent insignifiantes.

Une administration inefficace

L’Administration avec ses lourdeurs, son formalisme étouffant, ses paperasses et ses multiples intervenants représente un véritable handicap. Avec son laxisme, son laisser aller, ses agents peu motivés et disposant de très peu de moyens, l’Administration n’arrive plus à gérer ses dossiers et le citoyen est fortement pénalisé.

Au sein même des gouvernements, l’agriculture se trouve tiraillée entre un Ministère de l’Agriculture dont l’objectif est de promouvoir l’agriculture et améliorer la situation des agriculteurs et un Ministère du Commerce qui n’hésitait pas à importer les produits agricoles pour baisser les prix. Durant les bonnes années, la production est importante et les prix sont trop bas. Durant les années de sécheresse, la production est faible, les prix sont élevés et le Ministère du Commerce importe pour casser et diminuer les prix. Dans les deux cas l’agriculteur est pénalisé et sacrifié.

Mal organisée, jouissant de très peu de moyens humains et matériels, la vulgarisation, jadis élément de cohésion du monde rural, moteur du progrès et précieuse source de l’information scientifique et technique et de l’innovation est devenue presque inexistante. Le petit agriculteur se trouve ainsi isolé, sans aucun encadrement technique et à la merci des commerçants, des charlatans et des intermédiaires spéculateurs sans scrupules. Il est carrément également souvent exclu du système de crédits agricoles.

La réconciliation nécessaire

Avec une guerre, qui risque de mal tourner, surtout en cas d’utilisation de l’arme nucléaire, la situation mondiale est difficile. Le monde est actuellement en pleine crise, à la recherche de nouveaux repères, de nouvelles alliances et un nouvel équilibre.

Il est indispensable de tirer les leçons de la crise et particulièrement celle en rapport avec notre souveraineté alimentaire. Il est désormais important de compter sur nous même et d’encourager nos productions locales.

Il faut revoir notre vision de l’agriculture et du monde agricole pour leur accorder la place qu’ils méritent. Le tourisme est une activité à risques, liée aux contextes géopolitiques complexes. Pour l’industrie, nos possibilités demeurent limitées. L’agriculture est la seule voie de secours pour résoudre nos problèmes d’approvisionnement en aliments, de chômage, de croissance économique et de développement et bienêtre social.

Il est grand temps de parler un peu moins d’agriculture mais surtout d’agir beaucoup plus pour redonner à l’agriculture ses lettres de noblesse.

Il faut faire bouger le monde rural pour le rendre plus attrayant et plus agréable à vivre. Ci-dessous quelques idées:

Concevoir et mettre en place des stratégies pour développer nos filières de productions,

Écouter les agriculteurs, les aider et les encadrer.

Développer les infrastructures en milieu rural (routes, écoles, dispensaires, lieux de loisir, transport…).

Encourager éleveurs et agriculteurs et les aider à s’organiser.

Pratiquer une politique de prix juste et raisonnable qui puisse assurer aux producteurs un revenu convenable afin de les maintenir en activité…

S’occuper du bienêtre des agriculteurs et faciliter la vie des agricultrices pour lui éviter les corvées (eau, ramassage du bois…) et lui garantir la couverture sociale et le transport dans des conditions dignes est indispensable en ce début du XXI siècle qui repose sur les technologies et les progrès scientifique.

Développer l’amour de la terre

Il est nécessaire de cultiver chez tous nos concitoyens l’amour de la terre et un minimum d’éducation et de connaissances du monde agricole. Il faut également les encourager à cultiver des plantes et élever des petits animaux. Chaque école doit avoir un petit jardin pour donner l’occasion aux élèves de cultiver des plantes et des fleurs, d’arroser, identifier et enlever les mauvaises herbes, observer la nature et les cycles de vie et les transformations des êtres vivants…

Encourager et donner également l’occasion, pour le citadin, de cultiver des plantes soit pour sa nourriture soit pour la décoration. Mettre des fleurs dans son balcon coute très peu et représente une activité passionnante, agréable et très instructive. Avoir des parcelles collectives, cultiver quelques plantes utiles dans son jardin ou même sur la terrasse (l’agriculture urbaine est en plein essor dans de nombreux pays), valoriser l’eau peu sale et composter les déchets de sa cuisine sont des activités intéressantes et même rentables.

Le numérique et les nouvelles technologies ainsi que la disponibilité d’une jeunesse instruite, dont le seul souci est de trouver un emploi digne et une ambiance (sociale, culturelle et professionnelle) motivante, sont deux atouts importants pour développer notre agriculture et garantir la santé et le bonheur de vivre à nos citoyens.

Ridha Bergaoui
 

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1 Commentaire
Les Commentaires
dl - 23-09-2022 22:20

merci pour cet article. je pense que le salut de notre économie passe par résoudre le pb de l'eau donc le paturage »» le cheptel + production agricole »» baisse des prix et moins de devises à dépenser.

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