News - 21.09.2022

Tahar Bekri: Evocations de Saint-John Perse

Cela commença par une erreur d’interprétation dans un poème. Au lycée, je devais expliquer, à l’examen blanc du Baccalauréat, un texte de Saint-John Perse. Jamais je n’avais imaginé qu’une plante carnivore pût exister, réellement. Où voulez-vous qu’un jeune Tunisien, comme moi, ait pu imaginer une chose pareille ? Bien sûr,  j’ai pensé tout de suite à une métaphore. La mondialisation n’était pas encore arrivée et je n’avais pas le souvenir d’avoir vu en ces temps-là,  un fruit comme l’avocat ou une mangue, ou tout autre fruit exotique, dans un marché de la ville... Passé l’examen, ce qui m’impressionna d’abord, c’est le nom du poète lui-même. Rien de tel dans les manuels scolaires. Comment s’appeler Perse, quand on est poète de France ou des Antilles? Mystère. Grâce à un professeur de lettres, coopérant français, en Tunisie, libre dans ses choix, certainement, - car Saint-John Perse n’était dans les programmes - j’ai pu découvrir l’œuvre d’un poète qui n’allait plus me quitter.

A Sfax, grande ville pourtant, pas de trace des livres de ce poète, ni en français ni en arabe, malgré mes recherches à la bibliothèque du lycée, à la Bibliothèque municipale, au Centre Culturel Français… J’aurais pu demander de l’aide au professeur examinateur, mais cette histoire de contresens et l’existence réelle de plante carnivore, m’ont vexé et m’ont éloigné de toute explication auprès de lui, fierté oblige. C’est l’orgueil des humbles. J’en déduisais que la poésie était un savoir et une connaissance. Toute écriture qui porte une vision riche exige de nous de savoir nommer son contenu. Et cela avant les sentiments ou la langue. Combien de textes me sont-ils restés inaccessibles car leur univers m’était étranger! Imaginaire comme réalité. Nous avons besoin de tant de clefs pour ouvrir la maison-texte!
Après mon Bac en Lettres Modernes, je m’inscris à la Faculté des lettres du 9 avril, à Tunis. A côté de mes études universitaires, je fréquente les Clubs littéraires de la capitale, les auteurs en herbe, polémistes de choc, chahuteurs à loisir. Bien que je sois, en général, méfiant des voix qui font trop de bruit. Mais nous sommes après Mai Soixante-huit, et tout est agitation, contestation. Le monde arabe n’est pas en reste.

Voici qu’éclate une grande polémique autour d’une traduction en arabe de poèmes de Saint-John Perse par le poète Adonis ! Revoilà le poète que je cherchais à lire, au cœur d’une bataille littéraire, des plus enflammées et passionnées. L’écrivain, Ali Louati est allé jusqu’à écrire dans une critique virulente: «Le crime d’Adonis contre Saint-John Perse!». Rien que ça! Sur des colonnes, il publie les poèmes de Perse, à côté de la traduction d’Adonis, démontrant contresens et failles. Pourtant, le gand mérite d’Adonis, était d’avoir introduit ce grand poète dans la langue arabe. Qu’à cela ne tienne! La bataille est digne des grandes querelles de l’Histoire littéraire! Qu’Adonis me pardonne pour ces souvenirs. Ils sont écrits dans l’amour de la littérature et la fougue rebelle. A vrai dire, il y avait une autre traduction, dans une merveilleuse langue de facture coranique, par le Marocain, Mustapha Al-Kasri «Etroits sont les vaisseaux, étroite notre couche», parue à cette période-là, à Tunis. Comme Perse, Adonis, El Kasri ont occupé mon esprit, déjà chargé par la contestation universitaire!

Je me suis plongé ainsi dans l’œuvre de Perse, en français, en arabe. Allant de l’une vers l’autre, comparant les traductions, tentant de mieux saisir ce souffle grandiose des vents et des mers, dans le règne de la sensualité et de la dignité. Eloges, Amers, Anabase, Exil, devinrent vite mes lectures favorites, répétées, revisitées. Ce rythme nouveau, cet orgueil dans l’écriture, cet éloge des éléments, de la noblesse des corps et des mouvements, devinrent mes chants. Les Antilles, si présentes, pour moi, déjà avec Aimé Césaire et son Cahier de retour au pays natal, autre texte fondateur et fondamental, devinrent les poèmes que je lisais et relisais. Plus une image réelle de Perse ne devait m’échapper, plus une réalité de son poème ne devait m’être étrangère. Il fallait accéder à la beauté du monde, à l’interpénétration des imaginaires, voyager dans des vaisseaux qui ouvraient les paysages et les sensations, les chemins vers le lointain. Chez Saint-John Perse, que je relis toujours, la beauté est violente, et comme le dit le poète, Lorand Gaspar, elle nous rend libres ou esclaves. L’intensité vient de ce conflit, de la célébration de l’univers, des élans sur la haute mer, de la grandeur à fournir, de la liberté à conquérir. Je ne suis pas certain d’avoir été, dans ma génération, seul à avoir fait le chemin avec l’œuvre de Saint-John Perse. Quelques auteurs en Tunisie en furent tout aussi imprégnés. Dès lors, je ne fus pas étonné de recevoir un jour du poète et éditeur,  Khaled Najjar une traduction en arabe de Chant pour un Equinoxe qu’il a faite avec le poète et journaliste, Ridha Kéfi, (Tawbad, Tunis, 2004). Je ne pouvais lire la traduction sans me souvenir de ces années où le poème était comme un cheval ailé. Nous montions l’Utopie, l’imagination, voguions sur de hautes mers, les horizons largement ouverts sur la littérature mondiale, que nous découvrions grâce à la revue Alif dont le premier n° parut en 1971 et qu’animaient Lorand Gaspar et Jacqueline Daoud.

J’ai rencontré pour la première fois Mustapha El Kasri à Marrakech et lui avais fait part de ma dette à l’égard de sa traduction de Perse. L’homme était fin et courtois.  La beauté d’un texte nous réunissait dans l’amour de la littérature, où qu’elle fût!

Quand, des décennies plus tard, Edouard Glissant situa l’œuvre de Saint-John Perse dans «L’errance enracinée», j’étais doublement heureux, pour l’errance, pour l’enracinement, mais surtout, pour leur association, dans cet antagonisme fécond, salutaire à la poésie, comme aux Humains. 

Tahar Bekri
 

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