News - 21.09.2022

Tunisie: L’urgence pour une alimentation durable

Par Yousser Hamza - Un vent de panique souffle sur la sécurité alimentaire des Tunisiens. La résilience que les secteurs agricole et agro-alimentaire ont toujours montré lors des différentes crises, commence à être sérieusement menacée. En effet, au vu des problèmes liés au contexte externe (guerre en Ukraine, forte inflation...) et interne du pays (pénurie de denrées de base, érosion du pouvoir d’achat...), les risques d’effondrement de certains acteurs et filières sont bien réels. Cette situation sera préjudiciable pour notre sécurité alimentaire.

La question de l’alimentation s’est toujours posée d’une manière épineuse après la révolution mais peu de solutions ont été déployées pour améliorer la sécurité alimentaire. La question de la durabilité qui permet d’assurer cette sécurité, a encore moins fait l’objet de réflexion, dans un contexte national miné par les situations d’urgence.

L'alimentation durable peut se définir comme «l'ensemble des pratiques alimentaires qui visent à nourrir les êtres humains en qualité et en quantité suffisante, aujourd'hui et demain, dans le respect de l'environnement, en étant accessible économiquement et rémunératrice sur l'ensemble de la chaîne alimentaire». Cette définition donne déjà une idée sur la consistance de la question et sa complexité aussi.
Quand on regarde ce qui se fait en dehors de nos frontières en matière de développement d’une alimentation durable, le constat est amer: la Tunisie est très en retard. Ceci n’est pas une raison pour rester dans l’attentisme et voici quelques pistes de réflexion.

Tout d’abord, la priorité des priorités est de revoir la gouvernance de l’alimentation en plaçant l’agriculture et l’agro-industrie sous la tutelle d’un même ministère. Les deux maillons étant indissociables, et cette configuration est celle qui est suivie dans la majorité des pays dans le monde, usuellement sous la tutelle du ministère de l’Agriculture.

Il va falloir en effet que l’on définisse la vision que la Tunisie veut donner à l’alimentation pour les décennies à venir: doit-on parler de sécurité alimentaire uniquement ou également de souveraineté alimentaire dont les défenseurs favorisent le maintien d'une agriculture de proximité destinée en priorité à alimenter le marché national?

Une autre priorité: mesurer l’impact du secteur agricole et agro-alimentaire sur l’utilisation des ressources, notamment l’eau, le sol et l’énergie. Dans une démarche de durabilité, il faudra mesurer les empreintes carbones et eau afin de définir les stratégies à mettre en place pour réduire leur impact.  Notamment, quelles cultures développer et surtout les quelles délaisser (cas des cultures fortement consommatrices en eau) ? Faut-il par exemple continuer à planter des oliveraies en intensif avec des variétés espagnoles?

L’autre priorité est aussi de renforcer les liens entre le secteur agricole et le secteur de la transformation dans une logique de chaine de valeur, laquelle logique commence à se développer ces dernières années, du moins au niveau des réflexions menées au niveau des filières. L’agro-industrie peut en effet jouer un rôle important pour accompagner les agriculteurs à la mise en place de bonnes pratiques durables, et pour soutenir des filières d’approvisionnement durables. Ce lien de partenariat est par exemple relativement bien développé dans notre filière lait.

Nous ne pouvons pas parler de durabilité sans évoquer l’énergie; des agro-industriels ont commencé à agir sur l’efficacité énergétique avec un impact bien mesuré sur le coût de l’énergie. L’Etat pourra soutenir le développement de ces initiatives pour la PME notamment par des mécanismes de financement. Il faudra travailler sur les secteurs prioritaires consommateurs d’énergie comme les activités de raffinage des corps gras ou les industries utilisatrices de froid (congélation/surgélation, stockage, etc.). 

Dernier aspect et non des moindres si on veut développer une alimentation durable: sensibiliser et impliquer le tunisien pour une consommation plus responsable. C’est cet acteur en bout de chaine qui va faire bouger les lignes en fin de compte, comme on le voit dans les pays développés.

Premier champ d’action: réduire le gaspillage alimentaire qui impacte la bourse du consommateur. En dehors de sa sensibilisation, toute une politique doit être définie le long de la chaîne alimentaire depuis la production agricole (réduction des pertes, valorisation des surplus de production) jusqu’à la distribution (développement des banques alimentaires et gestion des invendus).

L’éducation pour une alimentation plus saine est par ailleurs primordiale pour réduire le taux de prévalence de certaines maladies comme le diabète. Des pays comme le Venezuela ont mis en place une réglementation drastique de l’étiquetage nutritionnel des denrées alimentaires pour réduire le taux de cette maladie. La réduction voire la suppression de la subvention du sucre est déjà une première action à mettre en place chez nous. Tout ceci devrait être initié dans le cadre d’une politique de nutrition visant la santé du tunisien mais aussi la réduction des dépenses en matière de santé.

Pour conclure, le chantier est certes vaste et complexe mais il n’est jamais trop tard pour l’entamer à condition qu’il y ait une réelle volonté politique pour définir une vision et une stratégie pour le futur de notre alimentation. Il est aussi important de définir les priorités en impliquant les acteurs publics et privés, ainsi que la société civile. L’implication du consommateur étant primordiale si on veut évoluer vers un modèle alimentaire durable.

Yousser Hamza
Ingénieur Agro ParisTech / Consultante en Agro-Industrie

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