News - 12.09.2022

Prof. Naceur Ammar - Le futur des métiers : des risques, mais aussi des opportunités pour notre pays

Par Prof. Naceur Ammar. Ingénieur diplômé de l’école polytechnique et de l’école des mines de Paris, Ph.D.
Expert, consultant, président de l’Advisory Board et membre du Board of Directors de Pristini Knowledge Group
Ancien ministre

• Des études et des enquêtes sur le futur des métiers

Sommaire

Une interview de

Fethi Sellaouti Ministre de l’Éducation

et les analyses de

Hédi Larbi

Riadh Zghal

Naceur Ammar

Mohamed Jaoua

Kamel Ben Naceur, et

Mohamed Hedi Zaiem

Dans ce papier, nous allons évoquer tour à tour les transformations globales en cours, le futur des métiers et les compétences clés au XXIe siècle, déclinées à l’aune d’un monde du travail en perpétuelle métamorphose. Evoquer le futur pourrait paraître de prime abord un peu prétentieux. De surcroît on pourrait se poser la question du lien entre ce qui se passe dans le monde à un niveau global et la réalité de notre pays et de notre système éducatif. Pour cette dernière question, la réponse est vite faite. Notre pays ne vit pas en autarcie, comme il n’est pas non plus à l’abri, à l’instar de tous les pays développés ou en développement, des transformations mondiales. En ce qui concerne le futur, certes nous ne détenons pas de boule de cristal pour l’y scruter. Toutefois, ce sujet d’actualité a fait l’objet de plusieurs études et enquêtes menées par de grands cabinets et d’éminents chercheurs. Qu’elles soient prospectives ou rétrospectives, ces études évoquent des tendances, qui sont parfois controversées, voire contradictoires, de l’évolution du monde du travail. D’aucuns pourraient alors contester l’intérêt d’évoquer ces visions futuristes du moment qu’elles ne font pas l’unanimité auprès de la communauté des experts dans le monde. La vérité est que malgré les dissonances dans la vision du monde à l’horizon 2030 ou 2050, ces études convergent au moins sur un point, celui des politiques publiques et des actions à mener dès aujourd’hui dans tous les pays, qu’ils soient développés ou en développement, pour accompagner les mutations en cours et faire en sorte que le futur soit mieux que le présent. En effet, le futur est aussi et surtout façonné dans une large mesure par l’engagement présent à agir en toute intelligence pour apporter des solutions ad hoc aux multiples problèmes de développement humain. 

• Le contexte : des transformations profondes induites par les NBIC

Nous vivons aujourd’hui des transformations profondes et sans précédent dans le monde, des transformations qui impactent tous azimuts tous les domaines, politique, économique, social, technologique, environnemental, etc. Ces transformations sont induites entre autres par la convergence des NBIC: nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives, ou encore par l’interconnexion croissante entre l’infiniment petit, la fabrication du vivant, les machines pensantes et l’étude du cerveau humain, et accélérées durant ces deux dernières années par la crise sanitaire en relation avec la pandémie de Covid-19.

Plus que jamais, le travail et les emplois sont au cœur de ces changements tant au niveau de la création ou de la destruction qu’au niveau de leur contenu décliné en qualifications et compétences ou de leur forme et leur mode. Aussi, la problématique (nouvelle/ancienne) de l’emploi suscite-t-elle un débat dans la communauté des économistes, mais aussi des scientifiques et des leaders dans le monde des affaires. Il faut préciser que ce débat est très ancien, datant même de la première révolution industrielle au XIXe siècle, et ayant nourri la réflexion de grands économistes et de penseurs, de Smith, Marx, Zola à Keynes. Le débat actuel est ravivé à l’aune de la 4e révolution industrielle et de la prééminence du numérique, de la data et de l’intelligence artificielle. La nouveauté est que l’automatisation touche désormais des emplois qualifiés, à fort contenu intellectuel, dans l’industrie comme dans les services. La fin du clivage manuel/intellectuel ou physique/cognitif dans les métiers automatisables, l’étendue des secteurs d’activités concernés, et le risque d’un chômage de masse, sont plus que jamais au centre des préoccupations.

• Une revue des positions : un débat d’idées très controversé

Jeremy Rifkin, penseur américain, dans son essai «La fin du travail » en 1995, a nourri de façon prémonitoire un courant de gauche en pleine cogitation sur le partage du travail. Erik Brynjolfsson et Andrew MacAffe, professeurs au MIT, évoquent de façon disruptive en 2015 l’automatisation des cerveaux, après celle des muscles humains et animaux, dans « Le 2e âge de la machine ». Des personnalités des mondes scientifique et de l’entreprise, comme Noam Chomsky, Stephen Hawking, Elon Musk, Steve Wozniak, faisaient partie des signataires d’une lettre ouverte intitulée « Armes robots automatiques », lors d’une conférence internationale sur l’intelligence artificielle en 2015 à Buenos Aires, mettant en exergue les risques de la robotisation excessive sur le développement humain. Martin Ford, essayiste américain, évoque que les machines deviennent désormais elles-mêmes des travailleurs dans « L’avènement des machines » en 2018. Pour ce courant de pensée, on assiste à un remplacement progressif du travail humain par les robots dans les usines, et les algorithmes dans les bureaux. A l’inverse, un autre courant majoritaire, se référant à Schumpeter et à son concept de la destruction créatrice, considère que le travail finira par s’adapter et se réinventer comme il l’a fait par le passé.

• L’ampleur de la controverse: un chômage de masse?

Un futur paradoxalement de plus en plus imprévisible et un retour sur la question de la machine ne cessent d’alimenter la crainte «d’un chômage technologique» de masse, expression empruntée à Keynes, provoqué par les progrès technologiques. Les Américains ont inventé l’expression terrifiante « Useless people » pour désigner cette nouvelle classe d’hommes inutiles, pas seulement sans emploi, mais inemployables pour cause d’obsolescence face à la déferlante annoncée de robots, d’imprimantes 3D et d’intelligence artificielle dans l’industrie et les services. Cette vision est poussée à l’extrême par les adeptes du transhumanisme, qui annoncent l’avènement d’une époque où l’intelligence humaine sera augmentée par celle des machines. Tollé immédiat de certains économistes, attachés mordicus à l’idée que si la croissance de nos besoins n’a pas de fin, le travail non plus. Rien ne sera pire que de brimer l’innovation en adoptant la proposition malthusienne d’une taxe sur les robots pour financer un revenu universel d’existence pour les perdants de l’automatisation. Pourtant, Bill Gates et Elon Musk, qu’on ne pourrait nullement cataloguer dans un quelconque courant de gauche, ont exprimé clairement leur position pour une redistribution des richesses produites par les machines via une taxe et appuient le principe d’un revenu universel pour tous ceux qui vont perdre leur emploi. Des prises de position qui contrastent avec le conservatisme prudent de la plupart des politiques.

• Quels sont les emplois en risque? 

80% des emplois les plus recherchés sur le réseau LinkedIn aujourd’hui correspondent à des métiers qui n’existaient pas il y a 10 ans !

Une équipe de chercheurs à Oxford University a mené une étude en 2013 visant à quantifier la part des emplois potentiellement automatisables, le potentiel d’automatisation des métiers (plus de 700) étant évalué à l’aune des tendances technologiques à moyen et long terme. Le verdict: 47% des emplois aux États-Unis présentent un risque élevé (plus de 75% de probabilité) d’être automatisés à l’horizon de 20 ans, soit en 2033. Exemples, les télémarketeurs remplacés par des «Chatbots» à 99%, les caissiers et les caissières remplacés par des machines à 97%, etc. Cela ne veut pas dire que la numérisation va créer des chômeurs en plus. Cette approche vise avant tout à mesurer un risque et un impact sur l’ampleur de l’évolution des métiers, le potentiel d’automatisation réel étant contraint par les arbitrages économiques sous-jacents à la substitution du travail humain, à la difficulté de mise en œuvre, et aux autres facteurs exogènes (politiques, sociaux, réglementaires, etc.).

• Dans les pays développés comme dans les pays en développement: relocalisation versus globalisation

Le phénomène serait encore plus destructeur dans les pays en développement où, selon l’ex-président de la Banque mondiale Jim Yong Kim (2019), deux tiers des emplois actuels risquent d’être supprimés en raison notamment de mouvements de relocalisation provoqués par l’essor de l’industrie 4.0. 70% des emplois seraient en risque en Inde, 80% en Chine et 85% en Ethiopie. Jusqu’où ira ce mouvement dont toutes les études s’accordent à prédire un impact majeur et global?

Les schumpetériens ont la réponse : ils répètent en boucle que les pays où la robotisation des usines est la plus avancée enregistrent un taux de chômage plus faible et une industrie mieux préservée, comme c’est le cas en Allemagne et en Corée du Sud. Les pays bien pourvus de robots présentent des potentiels de croissance et de création d’emplois plus importants, selon l’agence de notation Moody’s. La raison : des gains de productivité générés par la robotisation qui bénéficient en retour aux activités de services connexes aux industries. Selon Nicolas Bouzou, économiste libéral, « Dans l’histoire humaine, la création l’a toujours emporté, quelle que soit l’ampleur de la destruction. Le sujet, c’est celui de la mutation du travail, pas sa fin !».

• Un critère discriminant pour les métiers en risque: la routine

Si les progrès en cours suscitent autant d’angoisses et de fantasmes, c’est parce qu’à l’inverse des précédents, ils sont multisectoriels et ubiquitaires. Pour les experts, le degré de vulnérabilité des métiers aux progrès technologiques n’est plus tant lié au fait que l’on exerce un travail manuel ou intellectuel, des tâches physiques ou cognitives, qu’à leur caractère plus ou moins routinier. Comme le disent les informaticiens, «si tu fais 2 fois la même tâche, un logiciel le fera à ta place la 3ème fois», «à l’inverse du XXe siècle, fait remarquer Daniel Cohen, économiste et professeur à l’ENS Paris, où pour perdurer un emploi devait être répétitif et complémentaire à la machine». Résultat : ce ne sont plus seulement les cols bleus qui sont concernés mais également les cols blancs, cadres des professions intermédiaires et même supérieures, comptables, traducteurs ou encore traders, etc. Goldman Sachs, la célèbre banque d’affaires new-yorkaise, n’emploie plus que deux traders dans son desk training action depuis 2017, alors qu’elle en comptait 600 à son pic en 2000. Elle a mené un basculement vers le trading électronique à haute fréquence, qui représente aujourd’hui 99% des transactions, grâce au recrutement de 200 ingénieurs, avec des salaires 5 fois moins importants, qui pilotent désormais des algorithmes pour gagner des sommes certes infinitésimales mais sur des millions d’opérations quotidiennes en limitant au maximum le risque !

La tendance actuelle est de surcroît à la polarisation du marché du travail, avec des emplois intermédiaires tenus par la classe moyenne qui ne cessent de décliner et un grand écart qui s’amplifie aux deux bouts de l’échelle : des activités précaires, peu qualifiées, mal payées et non délocalisables d’un côté, et une super élite très bien rémunérée avec de hauts niveaux de qualification de l’autre. Un processus déjà alimenté par le mouvement de globalisation et qui s’est traduit, notamment aux États-Unis, par un creusement abyssal des inégalités. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, l’équation ne fait que se corser.

• Une compétence purement humaine: l’empathie 

En dépit de leur diversité, toutes les études s’accordent sur un fait: un haut niveau de qualification reste la meilleure garantie de l’emploi. Dans ce contexte, la part de la formation initiale deviendra plus relative par rapport à celle de la formation tout au long de la vie afin de s’adapter à des cycles d’innovation de plus en plus rapprochés. Toutefois, le niveau de qualification est loin d’être suffisant pour assurer une protection contre le risque d’automatisation. Sont préservés de l’automatisation les métiers dits empathiques, les métiers manuels ou intellectuels, qualifiés ou non, mais qui requièrent de la créativité, du sens artistique, de l’intelligence sociale et du contact humain. Les métiers à forte intelligence sociale et empathique seront toujours pérennes.

Parallèlement à la disparition de nombre de métiers, d’autres – nouveaux -  apparaissent, à commencer par le fameux data scientist, mais aussi tous les métiers autour de la data et de l’économie numérique : data architect, data analyst, data engineer, spécialiste cloud, spécialiste cybersécurité, développeur, gestionnaire de médias sociaux, expert IA, spécialiste réseaux de communication, etc.

Selon des chercheurs canadiens, la bonne grille de lecture des emplois en progression consiste à croiser l’empathie avec la matière grise. En tête, les emplois à haut niveau de qualification et beaucoup d’empathie seront les plus prisés, arrivent ensuite les emplois empathiques mais sans une qualification poussée. Néanmoins, les emplois qualifiés avec très peu d’empathie vont décliner et les autres emplois sans qualification, ni empathie sont voués à l’extinction.

• Quid de la forme: est-ce la fin de «l’emploi à temps plein»?

La forme du travail va évoluer dans le sens de la remise en question de la notion de travail à temps plein. Le salariat, comme composante essentielle de la croissance économique, avec notamment la stabilité de la relation entre employeur et travailleur, et les droits sociaux qui lui sont attachés, est aujourd’hui profondément fragilisé, par trois tendances:

Une tendance technologique d’abord, tirée par la numérisation et les possibilités d’externalisation du travail intellectuel. De nouvelles formes de «travail à la demande» se développent. Internet permet l’émergence de nouvelles places de marché «C2C», et de nouveaux modèles d’intermédiation à travers des plateformes. C’est une sorte d’uberisation du travail, induite par le développement d’une économie collaborative et de partage. Autre impact du numérique : l’expertise n’a plus besoin d’être locale, un mouvement accentué par le travail à distance grâce aux réseaux virtuels;

Une tendance à la flexibilité ensuite, avec la nécessité de s’adapter aux fluctuations du marché quasi en temps réel, qui pousse les entreprises à une gestion plus souple et une personnalisation plus grande de la prestation;

Une tendance sociétale enfin, avec de plus en plus de travailleurs recherchant autonomie et flexibilité dans leur travail, notamment parmi les professions de services plutôt qualifiées. La montée en puissance de l’autoentrepreneuriat répond à cette tendance. Ce phénomène est d’autant plus vrai que les travailleurs appartiennent à la génération Y ou Z.

Ces tendances amènent à repenser le contrat de travail et le financement de la protection sociale.

• Des leçons à tirer, impacts sur les systèmes de formation

Dans cette controverse sur le futur du travail entre les pessimistes, d’un côté, qui pensent que les transformations technologiques en cours sont radicalement différentes et qu’elles ne pourraient pas créer suffisamment de nouveaux emplois que les hommes exercent mieux que les robots et les algorithmes, et les optimistes, de l’autre, les schumpétériens, qui, se fondant sur les précédentes révolutions industrielles, pensent que la technologie crée toujours plus d’emplois qu’elle n’en détruit et qu’elle ne pourra jamais remplacer les aptitudes humaines hors de portée de son intelligence, qui a raison ? La réponse reste très ouverte et se situe probablement entre les deux. Toutefois, les deux courants de pensée convergent sur un point au moins : la nécessité impérieuse de repenser entièrement l’éducation et la formation, une tâche qui incombe à la fois aux décideurs politiques et aux entreprises. C’est l’unique parade dans le cas où les pessimistes auraient vu juste quant à un impact bien plus rapide et massif des progrès technologiques sur l’emploi que n’attendent les optimistes.

Le capital humain est désormais au centre des enjeux dans le nouveau monde. La performance économique et sociale des nations dans les décennies à venir est en effet largement dépendante de leur capacité à mettre en œuvre une stratégie ambitieuse pour former le capital humain en conséquence. Paradoxalement, l’école au sens de système de formation et d’apprentissage est restée anachronique par rapport aux transitions en cours et notamment la 4e révolution industrielle. Son modèle ressemble davantage aux usines du début du siècle dernier et s’inspire plus du taylorisme pour former la masse. Le raccourcissement des cycles d’innovation impose aux systèmes de formation d’être exigeants, agiles, et transposables dans une perspective tout au long de la vie. Les écoles doivent changer de paradigme de formation afin de tirer profit des potentialités du numérique notamment, pour augmenter la qualité de leurs modèles pédagogiques, et améliorer l’insertion professionnelle des apprenants tout au long de la vie. Il s’agit donc d’opérer une révolution au sein de l’école, de migrer d’une ingénierie de la formation à une ingénierie des compétences, d’écarter toute logique «adéquationniste», et d’imaginer un modèle qui soit façonné par l’esprit du siècle, un système qui valorise la créativité individuelle et le travail collectif, la pensée de rupture, le goût de l’expérimentation, les parcours transdisciplinaires, et l’hybridation des métiers et des compétences. Favorisant les valeurs humaines en opposition au transhumanisme, la formation ne devrait pas être pensée uniquement de façon utilitaire, et devrait mettre l’accent sur l’initiation à la pensée complexe et à la réflexion éthique.

En ce qui concerne notre pays, la Tunisie, nous ne sommes certes pas à l’abri de ces transformations globales, mais notre chance réside dans le fait que nous pesons à peine 0,15% de la population mondiale. Autrement dit, sans que soient remises en question les grandes tendances au niveau global et la loi des grands nombres, notre pays pourrait être une singularité à l’instar des pays scandinaves et de Singapour. Notre histoire, notre situation en Afrique et dans le bassin méditerranéen, notre ouverture culturelle, notre appétence pour l’innovation, sont autant d’atouts pour ce faire, pour peu que l’environnement politique et socioéconomique soit plus apaisé et stable.

Prof. Naceur Ammar
Ingénieur diplômé de l’école polytechnique et de l’école des mines de Paris, Ph.D.
Expert, consultant, président de l’Advisory Board et membre du Board of Directors de Pristini Knowledge Group
Ancien ministre

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