News - 11.09.2022

Riadh Zghal: Quelle stratégie de restructuration du système éducatif ?

Par Riadh Zghal. Professeur émérite,  Docteur d’Etat en sciences de gestion et Docteur 3e cycle en sociologie de l’université Aix-Marseille.

Sommaire

Une interview de

Fethi Sellaouti Ministre de l’Éducation

et les analyses de

Hédi Larbi

Riadh Zghal

Naceur Ammar

Mohamed Jaoua

Kamel Ben Naceur, et

Mohamed Hedi Zaiem

Il semble que tous les Tunisiens sont d’accord au moins sur une chose : la nécessité de revoir le système éducatif non pas à coups de réformettes mais en reconsidérant ses fondements pour une restructuration dans toutes ses dimensions pédagogique, professionnelle, environnementale et de gouvernance à l’échelle nationale et celle des institutions. Seulement, les motifs de cet appel au changement sont mus par des considérations diverses. Et c’est peut-être la reconnaissance de ces motifs divers qui reflètent les maux dont souffre le système actuel, qui devra servir de point de départ d’un nouveau concept. Il s’agit de

La baisse vertigineuse et cumulée du niveau des sortants, depuis le primaire jusqu’au supérieur.

Une telle baisse conduit les parents à se saigner soit pour payer des cours particuliers à leurs enfants, soit à leur financer des études dans des institutions privées dans plus d’un cycle de formation, ou bien à l’étranger pour des études universitaires.

Le chômage des jeunes, diplômés ou non, et le clivage social qui se creuse entre « ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas », « the haves and the havenots ».

La pédagogie désuète qui n’attire plus les enfants d’un monde qui a changé encourage au décrochage scolaire, à la violence dans les établissements scolaires, la désaffection pour l’école et l’université. En témoignent les milliers d’élèves qui quittent l’école et la décroissance du nombre d’étudiants (es) qui a débuté dès 2009.

Le malaise à la fois des formateurs et des apprenants, généré par l’inadaptation du système éducatif aussi bien au niveau des conditions matérielles au sein des établissements, des programmes que des méthodes pédagogiques et souvent du manque de compétence des enseignants.

L’intérêt porté pour les diplômes davantage que pour le savoir. En conséquence, tous les moyens deviennent bons pour obtenir des diplômes ou des certificats de niveau sans avoir le niveau, ouvrant une grande avenue devant la corruption et la triche aux examens.

L’absentéisme des apprenants, particulièrement ceux des cycles secondaire et tertiaire qui, paradoxalement, bénéficie d’une tolérance et une impunité inouïes.

Finalement, toutes les défaillances, le déficit cumulé de performance du système éducatif rejaillissent sur le capital intellectuel et humain national. Cela entraîne des conséquences d’autant plus dramatiques que le nouveau contexte économique mondial en mutation est tiré principalement par la connaissance, l’innovation technologique en plus de la concurrence globalisée. Dans ces conditions, une restructuration du système éducatif devrait s’appuyer sur une vision stratégique du profil dont disposeront les sortants du système éducatif afin de s’intégrer aisément dans le contexte économique et au monde du travail qui sera le leur à court, moyen ou long terme. Si les réformes visent à répondre à l’urgence des problèmes du moment, la vision stratégique est d’abord prospective, elle prépare l’avenir. On sait que cet avenir est fait de mutations profondes et accélérées poussées par l’appui de l’activité économique et de l’organisation des institutions sur la créativité.

L’avenir de la jeunesse est conditionné par les orientations stratégiques données au système éducatif. Il semble évident aujourd’hui que ce sont trois urgences qu’il faut prendre en considération par une stratégie de restructuration de l’éducation dans notre pays :

Offrir une formation à même de multiplier les chances d’insertion professionnelle des apprenants.

Neutraliser les tendances à l’émigration et arrêter l’hémorragie de la fuite des cerveaux.

Préparer et motiver pour la création d’emplois à travers le développement de l’esprit d’entreprise et d’innovation.

Si ces urgences sont considérées dans l’établissement des orientations stratégiques du système éducatif, il faudra ensuite apporter des réponses à la question : quelles compétences développer chez les apprenants et avec quelle pédagogie ?
J’évoquerai dans ce qui suit quelques éléments de réponse à cette question :   

Les langues, étant le véhicule de la connaissance, doivent occuper une place aussi importante qu’il est nécessaire pour les maîtriser. En l’absence d’une maîtrise d’une ou de plusieurs langues, l’accès à la connaissance est problématique et encore plus les capacités de compréhension et de conception. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément », écrivait Nicolas Boileau.

Se rappeler que l’esprit ne s’accommode pas d’abstraction pure pour s’approprier les connaissances. En conséquence, la pédagogie appliquée à tout le cursus de l’éducation devra associer la pratique à l’abstraction, le concret à la théorie.

La main étant le prolongement du cerveau, elle contribue aussi à l’accès à la connaissance, sa maîtrise et son utilisation. C’est pourquoi ce que l’on appelle formation professionnelle, autrement dit formation à forte dose pratique, devra faire partie du cursus d’apprentissage. A cet égard, il devient opportun de prévoir des passerelles entre les cursus de formation professionnelle et ceux de l’enseignement général et particulièrement celui de l’enseignement universitaire. Cela permettra aux talents divers de trouver, chacun à son rythme, les voies qui lui permettent de s’épanouir.

Accorder une place aux savoirs hérités dans tous les domaines, qu’il s’agisse d’éducation, de formations pratiques ou théoriques car ces savoirs sont générés par les contextes locaux et renferment des potentiels de développement scientifiques et technologiques et, par la suite, de génération d’activités productives et créatives, contribuant ainsi au développement économique inclusif.

Stimuler la curiosité des enfants, des adolescents et des jeunes adultes et entretenir leur motivation d’apprendre et de découvrir. C’est la curiosité qui alimente le désir d’apprendre, motive pour la poursuite de l’apprentissage dans le monde d’aujourd’hui où les changements technologiques accélérés et des métiers qui vont avec nécessitent un apprentissage tout le long de la vie

Reconnaître que l’erreur est aussi le moyen d’apprendre et pas seulement l’objet de sanction. « …si vous n’êtes pas prêt à vous tromper, vous ne trouverez jamais rien d’original. Lorsqu’ils deviennent adultes, la plupart des enfants ont perdu cette capacité. Ils craignent d’avoir tort. », écrivait Sir Ken Robinson (anobli par la reine du Royaume-Uni en reconnaissance de son apport révolutionnaire à la pensée pédagogique.)

La mise en œuvre d’une stratégie de restructuration du système éducatif depuis l’école de base jusqu’à l’université en passant par la formation professionnelle, nécessite des enseignants qui disposent du niveau idoine de compétences, à la mesure des exigences de la restructuration envisagée. Toutefois, les compétences ne suffisent pas à assurer l’engagement des enseignants pour la réalisation de bonnes performances. Il faudra aussi qu’ils soient motivés aussi bien par un salaire à la mesure de leur mission stratégique pour l’avenir du pays que par un statut social adéquat qui les soutient dans cette mission. Le statut de celle et celui qui transmet un savoir, éduque à des valeurs, stimule la révélation des dons et des talents des jeunes générations, ne peut être valorisé si l’environnement social ne ressent pas de besoin pour la connaissance, la créativité, la maîtrise de la technologie comme vecteurs du développement économique, le tout associé à une éthique de progrès social juste et équitable.

De ce fait, la restructuration d’un système éducatif nécessite parallèlement une restructuration du système d’information et une pédagogie grand public permettant de diffuser l’intérêt pour la science, une éthique valorisante de talents et du rôle stratégique de ceux qui diffusent le savoir et cultivent les vocations. Ainsi, une restructuration du système éducatif ne peut se réaliser, dans l’état actuel de notre pays, sans un changement culturel au niveau des politiques et de la société en général.

Riadh Zghal
Professeur émérite,  Docteur d’Etat en sciences de gestion
et Docteur 3e cycle en sociologie de l’université Aix-Marseille

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2 Commentaires
Les Commentaires
Bechir - 11-09-2022 19:04

Un excellent article tout comme celui du professeur Hedi Larbi. Toutefois, l'urgence préconisée d'arrêter la fuite des cerveaux est à mon avis un objectif exagéré qui est essentiellement d'ordre économique et social et ne pourrait pas être réalisé uniquement par la restructuration de l'éducation. Par ailleurs, je pense que la restructuration préconisée de l'éducation peut être réalisée en parallèle avec d'autres restructurations.

Pierrot Lefou - 12-09-2022 13:49

Madame Zghal a éludé la raison qui renvoie aux calendes grecques la réforme du système éducatif que nous appelons de tous nos vœux et qui la rend quasiment impossible : la rivalité qui oppose les conservateurs aux progressistes et les enjeux idéologiques qui motivent chaque camp. Les conservateurs, majoritairement arabophones, sont pour un enseignement qui se prête au conservatisme arabo-musulman et au repli identitaire et religieux, tandis que les laïques, plutôt francophones, veulent prodiguer un enseignement libéral et respectueux des valeurs universelles et de liberté. La question des langues, et particulièrement la place de la langue française dans le système éducatif tunisien, soulève les passions, quoique ceux qui sont pour la réhabilitation de la langue de Molière constituent aujourd’hui une infime minorité dans le milieu de l’éducation. D’aucuns veulent arabiser toutes les matières, d’autres souhaitent substituer l’anglais au français pour de diverses raisons : - les islamo-conservateurs veulent intégrer l’anglais en Tunisie, et ce n’est pas pour profiter du génie Shakespearien en lisant les textes originaux. Ils se servent de l’anglais pour que les Tunisiens abandonnent définitivement le français, langue subversive à leur yeux et à l’origine d’un début de sécularisation et de l’occidentalisation des mœurs sociales. C’est ce que nous pourrions appeler la « débourguibisation de la Tunisie à travers la défrancisation ». - D’autres, au nom d’un pseudo-pragmatisme, pensent que le remplacement du français par l’anglais ouvrira à la Tunisie des perspectives économiques plus larges. Ces « réalistes » se veulent en phase avec leur temps et allèguent comme prétexte l’hégémonie de la langue anglaise et l’américanisation planétaire. En somme, la question de la réforme du système éducatif tunisien est dominée par des antagonismes qui reposent sur des considérations identitaires ; c’est une guerre larvée entre deux visions du monde, entre deux Tunisie.

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