Opinions - 31.08.2022

L’édito de Taoufik Habaieb: Écouter et respecter les contre-pouvoirs

En criant «Dégage !», les Tunisiens ont-ils inventé une nouvelle puissance du contre-pouvoir ? Face à la dictature féroce qui sévissait, ce mouvement spontané qui a fait basculer le sens de l’histoire s’est prolongé en mode d’emploi contre toute autorité établie, à tous les échelons. Plus qu’une dénonciation et une défiance, le dégagisme aura été un recours… efficace.

Il tombe sous le sens que tout détenteur de pouvoir est tenté d’en abuser. Faute de barrières qui se dressent devant lui, il se complaira dans son emprise absolue, sans retenue. Si le pouvoir d’Etat est au premier plan, il en va également des systèmes économiques, sociaux et autres.

Les contre-pouvoirs, multiformes, institutionnels ou informels, sont les corollaires d’une saine démocratie. La Tunisie en a connu récemment diverses expressions, parfois excessives, souvent manipulées, mais toujours édifiantes quant à leurs effets.

Au sommet de l’Etat, la séparation des pouvoirs si chère à Montesquieu se trouve confrontée à de nouvelles pratiques. La Constitution de Kaïs Saïed ne semble pas favoriser un système institutionnel à même de porter en son sein des contre-pouvoirs agissants. L’Assemblée des représentants du peuple et le Conseil des régions et districts qui en naîtront risquent d’être réduits à des chambres d’enregistrement.

Le plus grave, c’est lorsque Saïed entend incarner tous azimuts la volonté du peuple. On sait que le pouvoir absolu corrompt. De plus, le populisme dont le président est le héraut favorise la clameur montante de la rue, la vox populi, et les réseaux sociaux font alors foi. La parole du président fait loi.

Les corps intermédiaires, pourtant essentiels, sont marginalisés, laminés. Déjà les partis politiques tiraient la langue. Ils ont été mis à la touche depuis le 25 juillet. En tête des organisations professionnelles, l’Ugtt se bat pour conserver son statut et exercer sa fonction. La magistrature connaît des moments difficiles. Quant aux médias, ils n’arrivent pas tous à faire aboutir leur transition. Si les journalistes défendent bec et ongles leur liberté, de nombreux médias restent tributaires de leurs «mécènes», se livrant à un jeu de balançoire entre les obédiences politiques et les mannes financières.

Y a-t-il de bons et de mauvais contre-pouvoirs au sein de la société civile ? Des ONG étrangères et des chevaux de Troie de la galaxie islamiste s’étaient maquillés en bonnes fées. Ils avaient profité de la porosité de la décennie écoulée pour s’infiltrer dans les interstices de l’Etat. La vigilance l’a emporté… pour limiter les dégâts.

Dans le nouveau contexte que vit la Tunisie, le rôle des nouveaux contre-pouvoirs est crucial. Il y a certes la mise en œuvre de la Constitution et la conduite des affaires publiques, mais aussi à une échelle plus réduite, un peu partout. Là où il y a pouvoir, petit ou grand, doit s’opposer à lui un contre-pouvoir : du comité des parents d’élèves dans les écoles à une association de consommateurs, un mouvement écologique, un groupement d’usagers de services publics, un collectif d’habitants d’une cité, jusqu’aux sphères syndicales, économiques et politiques. Leur voix doit porter et leur expression, rester inaliénable. La primauté revient aux contre-pouvoirs institutionnels, politiques, économiques et sociétaux, les médias en trame de fond.

Bien qu’ils peinent à émerger, se dresser, agir et se faire respecter, ils constitueront la force de vigie contre tout abus et la puissance de proposition pour les décisions appropriées à prendre.

Loin de toute anarchie destructrice, un contre-pouvoir s’apprend, s’organise, s’exerce. En immunité de la démocratie, en facteur de son épanouissement.

Accepter les contre-pouvoirs, les écouter, respecter leur expression et les insérer dans une dynamique harmonieuse sera un signe fort de maturité et une source généreuse d’avancée du pays. En parfaite concorde.

C’est de l’équilibre entre pouvoir et contre-pouvoir que se détermine désormais l’avenir de la Tunisie. Et l’avenir de ses générations.

Taoufik Habaieb
 

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