News - 14.08.2022

Abdelmajid Chétali: Le talent, la passion, la gloire…

Cet ouvrage est le fruit d’une longue gestation. Un jour de 2014, Abdelmajid Chétali m’informa, chez lui à Sousse, que plusieurs personnes dans le domaine de l’édition et du journalisme ont sollicité son accord pour lui consacrer un livre relatant sa longue et brillante carrière, ajoutant que tout en les remerciant de leur intérêt, il ne pouvait y répondre favorablement. La raison ? Il estime que cette mission doit m’incomber pour restituer sa carrière telle qu’il l’a vécue, sentie et accomplie, l’ayant accompagné de près, à plusieurs titres, depuis mon incursion dans le journalisme sportif en 1973. L’échange n’a pas été suivi d’une réactivité de ma part, et le projet est demeuré latent. Ce n’est qu’en novembre 2021 que la question a rebondi à l’occasion d’un échange téléphonique entre Chétali et moi-même, peu après sa maladie au Covid. Et c’est son désir dissimulé qui a relancé le projet, d’autant que mon livre sur Hamadi Agrébi, sorti un an plus tôt, lui a fait vivre des émotions fortes en raison de la dimension du joueur et de leur histoire partagée.

Le résultat, c’est cet ouvrage qui retrace l’itinéraire d’un homme prédestiné à un lien permanant, voire fusionnel, avec le football où rien n’a manqué : joueur, entraîneur, instructeur, directeur technique, dirigeant, consultant de télévision, conseiller, etc. Le lecteur est donc promis à un long voyage en compagnie d’un être atypique : dans sa propre philosophie, dans sa vision du sport, dans le jeu, dans ses relations, et dans son interprétation très particulière des événements. A travers la longue et édifiante biographie de Chétali, c’est tout un pan de l’histoire du football tunisien qui est porté à la connaissance du public.    

Ce travail s’imposait déjà beaucoup plus tôt tant les faits ayant jalonné le parcours de l’homme suffisaient largement à équiper un ouvrage accrocheur. Cette entreprise se propose par ailleurs de révéler les facettes ignorées du personnage, ou quelques péripéties demeurées méconnues, même par ses proches. Vénéré, voire idolâtré par ses admirateurs, encensé par certains, critiqué quand il s’y prête par d’autres, Chétali lui-même retrouvera sa propre personne devant ce miroir assez fidèle et, tout au moins, nullement déformant. Foncièrement fair-play, il ne manquera pas de valider ce portrait où tout est dit sur son parcours, avec ses réalisations avérées et ses faiblesses inavouées.

Abdelmajid Chétali
Le talent, la passion, la gloire…
Par Mohamed Kilani
176 pages

Bonnes feuilles

L’événement inoubliable de la Coupe arrachée

La saison 1958-59 est pour Magid celle de la confirmation. Le revers de la Coupe est rapidement évacué par la reprise du championnat. Les ténors sont encore compétitifs et le retour de Mourad Boudhina, le virtuose gaucher, après une année sabbatique en raison de ses études en mathématiques donne du punch à l’attaque. Pour Magid, ce sont les attaquants rapides et opportunistes qui valorisent sa vision de jeu, ses ouvertures millimétrées et ses balles arrêtées vicieuses. Il devient l’autre pendant de Béji Abdou, le gaucher, dans ce registre, ce qui constitue pour l’équipe une arme sûre. Le parcours en championnat est à l’identique de la saison précédente sauf dans les duels directs avec l’Espérance. Cette fois-ci, c’est au tour du club tunisois de battre l’Etoile à l’aller et au retour pour remporter le titre et se préparer au doublé. Abdelmajid Chétali et ses camarades ressentent le désir de prendre une revanche en finale de la Coupe et de mettre fin à ce signe indien qui les a privés de ce trophée deux saisons successives.

L’animation sociale dans la ville de Sousse montre déjà à Chétali l’importance du football et la place de l’Etoile chez ses supporters. Il détecte leur souffrance après chaque contre-performance, qu’ils soient nantis ou démunis, jeunes ou âgés. Il n’est pas loin de percevoir dans le football un prolongement de l’exercice du pouvoir, par joueurs interposés, entre le Sahel et la Capitale. Chemin faisant, lui-même sera perçu comme acteur politique déguisé en footballeur puis entraîneur ou consultant. La finale de la Coupe face au champion se présente alors comme une illustration enveloppée.

Un drame, un échec

Il retrouve le championnat avec un gant blanc et un moral reconstruit. Sa passion pour le football, son sens du défi et sa recherche inlassable de la performance lui facilitent la rédemption. Il retrouve sa place naturelle avec à ses côtés un joueur talentueux, Amor Méziane. Le coude à coude avec le Stade Tunisien est très serré, avec une victoire pour chaque équipe dans les duels directs. Mais l’équipe du Bardo tire profit des déplacements chez ses adversaires de Tunis pour remporter le titre. Le Stade Soussien se qualifie néanmoins en finale de la Coupe aux dépens de …l’Espérance. Le nul à Tunis 2-2 permet à Chétali d’entrevoir la revanche au Maarouf. Elle a lieu, mais sur un coup de dés : le nul 2-2 qualifie les Soussiens grâce au premier but marqué. Le 13 mai, c’est un nouveau rendez-vous avec l’équipe stadiste. Dans la tribune officielle, le président du club, Dr Okbi, retrouve Bourguiba sans blouse blanche avec un aparté qui sera ébruité et portant sur la réhabilitation de l’Etoile. Sur le terrain, le match est très disputé avec comme benjamin Mohieddine Habacha. Le nul sanctionne le match et offre à Chétali l’opportunité de croire en ses chances. La malchance est de nouveau au rendez-vous: avant la deuxième édition, Mohieddine Habacha décède d’une pneumonie. Chétali et toute l’équipe sont endeuillés, son frère Mohsen est inconsolable. Tout le Sahel, et même ailleurs, pleure ce joueur génial promu à une carrière prodigieuse et disparu à la fleur de l’âge. Le 10 juin, avec une pensée ininterrompue envers le défunt, les joueurs se battent à fond lors du second match et ne s’inclinent qu’à la 109e minute sur un éclair de Moncef Chérif. Pour Chétali, les finales se succèdent donc et se ressemblent, à une exception près, celle de 1959.

Après cette déconvenue, l’été 1962 lui réserve un événement inattendu : Chedly Zouiten cède, à son insu, la présidence de la FTF à Mohamed Mzali, directeur des sports. Chétali en est déçu puisqu’à l’intransigeance naturelle, fondée et acceptée du premier succède une fermeté surfaite frôlant l’autoritarisme chez le second. Chétali lui-même en pâtira après la CAN 1963.

Le rêve devenu réalité

Le jour du dernier match face à l’Egypte, l’accueil du public donne du frisson à Chétali qui doit lui pardonner, sans les oublier, quelques quolibets quand certains matches, amicaux surtout, ne répondaient pas à son attente. L’effervescence dans les gradins l’excite et le dope autant qu’elle le terrorise. Il a conscience qu’il a le rendez-vous le plus important de sa vie sportive. Comme il ressent sur ses épaules le poids de tout un peuple qui rêve de Coupe du monde, y compris ceux qui ne comprennent rien au football, ou ceux qui l’exècrent pour ses excès découlant du chauvinisme, de la violence et même du triomphalisme primaire.

Mondial 1978

La première mi-temps face au Mexique inquiète l’entraîneur qui constate la fébrilité de ses joueurs et leur attentisme. Cette prudence exagérée est mise à profit par les Mexicains qui attaquent et obtiennent un penalty heureux à la 45e minute, Jebali ayant trop ouvert les bras. Furieux, Chétali entre aux vestiaires avec une idée insolite. Au lieu de recourir à sa boîte à outils tactiques, il fait appel à un réservoir proprement tunisien : le langage cru, à la limite de la vulgarité qui surprend les joueurs autant qu’il les remue. Ils peuvent en déduire que tout individu est complexe et multiple et que chaque catalyseur révèle une facette de sa personnalité. A ce moment précis, ils s’assurent que chez Chétali, le personnage a surclassé la personnalité.

Le bilan est jusque-là sportivement positif, mais le dernier match sera lui aussi chargé de défis : face à l’Allemagne qui a écrasé le Mexique (6-0), jouer la qualification n’est pas une mince affaire. Abdelmajid Chétali sait que seule la victoire autorise une telle perspective. Le dilemme est cornélien d’autant que sa parfaite connaissance du mental allemand lui laisse peu de marge. Il prônera la prudence sans renoncer au jeu offensif. Le déroulement du match le rassure avec une tenue d’ensemble conforme au schéma préconisé, chaque joueur appliquant à la lettre les consignes. Les chances de victoire, et donc de qualification, même minimes, offrent à Chétali des moments magiques, lui le technicien imprégné par la formation reçue à Cologne. Epoux d’une Allemande, il vit une sensation ambivalente. Il a même la quasi-certitude que chez lui à Sousse, sa chère Marion a cessé, le soir d’un match de football, d’être supportrice de la Mannschaft. Et si l’arbitre péruvien Orozco ne s’était pas détourné de la faute commise de Russmann sur Agrébi dans la surface interdite, le sort de la participation tunisienne au Mondial aurait probablement changé. A quarante-huit ans révolus, cet arbitre ne siffle que ce seul match au Mondial, c’est dire… La Fifa sait sans doute à qui servir ses privilèges de manière sournoise. Le nul blanc face au champion du monde en titre constitue néanmoins une consolation pour un entraîneur réalisant qu’en trois ans et quatre mois, le destin lui a permis de vivre un conte de fées.

Le souvenir qui reste

Si le football n’avait pas existé, Abdelmajid Chétali aurait difficilement trouvé un autre chemin à sa vie. Pratiquement prédestiné à vivre pour le football et du football, il aura honoré ce sport et ressenti la fierté de l’avoir servi avec passion, de toutes ses forces, le génie en prime. Pour résumer sa carrière de joueur, il se contente de dire à l’auteur en 1998 pour la réalisation de Mémoire de foot : « Je me suis fait plaisir, et je crois avoir donné du plaisir. » Même ses caprices de joueur et, plus tard, d’entraîneur figurent à son actif, tant l’homme s’est très tôt affirmé comme un être à part, singulier, atypique, original, novateur. Son football prégnant, sa silhouette altière, ses transversales millimétrées ont fait de lui une véritable attraction là où il s’est produit. N’ayant écopé qu’un seul avertissement durant sa carrière, il a ainsi démontré d’autres qualités, dont la concentration uniquement sur le jeu, ce qui ajoute à sa respectabilité. Soussien jusqu’à la moelle, élevé par les vertus du football, éveillé très tôt aux secrets de la réussite et les clés de la performance, amoureux des plaisirs de la plage et de la mer, Abdelmajid Chétali ne pouvait gaspiller tout ce capital. Il en est devenu en Tunisie une icône du football, voire son emblème et la référence dans le monde arabe. Est-il excessif de le considérer dès lors comme figurant dans le patrimoine national sportif ? A ce sujet, chacun doit, sans doute, avoir sa propre appréciation.

Comme pénétré par une illumination, Abdelmajid Chétali s’est senti très tôt investi d’un sacerdoce pour s’acquitter de sa dette au football, à sa ville, à son pays. Il aurait sans doute souhaité offrir aux Tunisiens d’autres sagas après celle de l’Argentine, mais la nature de l’homme et le poids des circonstances en ont décidé autrement…

 

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