News - 21.07.2022

Joe Biden au Moyen-Orient : Une tentative de remise en ordre régionale avortée

Par Mohamed Larbi Bouguerra

« Ne croire qu’en la force, c’est la faiblesse des forts. Se refuser d’y croire, c’est la force des faibles » Régis Debray

Il est clair que le président américain est venu dans la région avec en tête les élections de mi-mandat dans son pays. Ces consultations s’annoncent fort ardues pour le parti démocrate et risque de faire du président Biden «un canard boiteux» (lame duck) vivant avec un Congrès hostile. Ses nombreux cadeaux et préventions à l’adresse de l’Etat sioniste et de ses dirigeants le prouvent amplement: le président Harry Truman (1945-1953) ne disait-il pas déjà au sujet de la Palestine «Mon électorat compte des citoyens juifs et pas d’Arabes»?)  Le poids des lobbys pro et anti-Israël est toujours à l’œuvre de nos jours.

C’est ainsi que le lobby farouchement pro-israélien AIPAC aux EU vient de dépenser la somme record de 4,26 millions de dollars pour les primaires du parti démocrate au Sénat dans l’Etat du Maryland afin de faire battre l’ex-représentante afro-américaine Donna Edwards. «Dépensant plus qu’elle ne l’a fait dans n’importe quelle compétition électorale à ce jour, l’AIPAC a ciblé Donna Edwards affirmant qu’elle « saperait activement » les relations américano-israéliennes si elle était élue.» (Haaretz, 20 juillet 2022) Quant au lobby juif libéral critique de la politique israélienne J Street, il a dépensé 720 000 dollars contre l’adversaire d’Edwards, l’afro-américain Glenn Ivey auquel il reproche d’avoir accepté le soutien de l’AIPAC. Bien entendu, Glenn Ivey a de fortes chances de gagner cette primaire. C’est l’argent qui décide dans la démocratie américaine !

Assimilant probablement la leçon de Harry Truman, M. Biden parla à son arrivée en Israël de «liens inébranlables» avec l’Etat sioniste affirmant : «La relation entre le peuple israélien et le peuple américain est si profonde qu’elle va au tréfonds de nos os» (The Jerusalem Post, 17 juillet 2022)

Voilà pour Israël.

Versant Arabie Saoudite, il s’agissait pour M. Biden encore de politique essentiellement intérieure, là encore. Il lui faut absolument une baisse des cours mondiaux des hydrocarbures pour amadouer les Américains et les amener à voter pour son parti, à l’heure où l’économie américaine est sous la menace de l’inflation et de celle de ses concurrents russe et chinois. Face à MBS et à son pays jadis qualifié de « paria » par un Biden caracolant sur les sentiers de la campagne électorale, ces considérations économiques ont conduit l’Américain à fermer les yeux sur les droits de l’homme et sur l’affaire Khashoggi….comme d’ailleurs sur l’affaire de l’exécution par Israël de la journaliste américano-palestinienne Shirin Abou Akl. Mais ce dernier crime israélien a été cependant beaucoup moins évoqué dans les médias traitant  de la visite de M. Biden au Moyen-Orient que celui de Khashoggi.

Un mot imprononçable: Paix

Que le président américain en visite en Israël soit Barack Obama – lors de son discours en 2009 à l’Université du Caire notamment où il annonçait «un nouveau commencement» dont on n’a jamais vu la couleur- ou Donald Trump, le mot paix a toujours copieusement saupoudré les discours, même lorsqu'il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait d'un geste sans consistance, d'une feuille de vigne. Mais lors de la cérémonie d'accueil du président Joe Biden, mercredi 13 juillet 2022 à l'aéroport international Ben-Gourion, ce mot était, plus que jamais, aux abonnés absents.

En fait, M. Biden ne le prononça qu’une seule et unique fois cet imprononçable mot «paix» en Israël. Il fit appel au mot «intégration» à la place de celui de paix, affirmant clairement le rôle de fondé de pouvoir des EU dévolu à Israël : "Nous continuerons à faire progresser l'intégration d'Israël dans la région." Sûr, M. Biden est pour la solution à deux Etats, «même si je sais que ce n'est pas à court terme».

Ainsi, M. Biden est en deçà des déclarations des présidents Obama et même en deçà de celles de Trump!

Attendons-nous donc à plus de vols de terre palestinienne et à plus d’attaques meurtrières de colons protégés par l’armée d’occupation contre les Palestiniens. La Palestine n’est pas l’Ukraine pour M. Biden ! Deux poids, deux mesures.

L’ombre des élections at home

De son côté, Yair Lapid, durant la visite de Biden, avait en vue les prochaines élections générales israéliennes. Il n’a pas prononcé une seule fois, le mot «paix» considéré comme un vocable obscène par le Likoud de Netanyahou et par beaucoup d’Israéliens. Il ne voulait surtout pas donner des munitions à ses adversaires politiques. Exit la paix, avec la bénédiction de M. Biden, …pour que continuent les intrusions nocturnes chez les Palestiniens, les arrestations d’enfants, le vol des terres, les assassinats de jeunes, l’emprisonnement sans jugement des résistants palestiniens comme l’avocat franco-palestinien Salah Hamouri! M. Biden est pourtant parfaitement au courant de ce qui se passe sur le terrain par les diplomates accrédités en Israël, sans oublier son long passé de politicien et son poste de vice-président lorsque Obama était le locataire de la Maison Blanche. Rappelons néanmoins que 60 Palestiniens ont été tués par Israël lors des premiers six mois de 2022 contre 70 pour toute l’année 2021 et 19 pour 2020). En vérité, l’administration Biden était au courant du fait que les consignes avaient été «actualisées» permettant de tirer sur ceux qui jettent des pierres ou des engins incendiaires sur les forces d’occupation. (Editorial Haaretz, 17 juillet 2022)

A l’aéroport, Lapid a déclaré à Biden : "Au cours de votre visite, nous discuterons de questions de sécurité nationale. Nous discuterons de la construction d'une nouvelle architecture de sécurité et d'économie avec les nations du Moyen-Orient, à la suite des accords d'Abraham et des réalisations du sommet du Néguev." (Haaretz, 13 juillet 2022) Nouvelle architecture? Voilà la trouvaille israélienne pour remplacer la paix! Architecture à laquelle collaboreront le Maroc, les EAU, Bahreïn et les autres! «Words, words» disait Shakespeare !  Et que vive la Ligue arabe et la solidarité avec la Palestine!

Plus que jamais, Biden prouve qu’Israël est un porte-avion impérialiste yankee fiché au cœur de la région. Dans sa déclaration commune avec Yair Lapid, le nouveau premier ministre de l’Etat d’Apartheid, Israël devient le pivot d’une alliance anti-Iran et doit en outre prévenir le terrorisme avec des actions militaires contre les organisations de résistance libanaise et palestinienne assimilées à des appendices de Téhéran. Biden exécute ainsi une danse du ventre en direction de potentiels alliés arabes auxquels il promet monts et merveilles technologiques américaines…mais aussi israéliennes -notamment pour surveiller leurs opposants à l’instar de l’Etat du Shin Bet c.-à-d.  Israël- et de ses instruments d’espionnage peaufinés par l’ignoble firme d’espionnage NSO comme Pegasus.  

Resistance encore, résistance toujours

Biden et Lapid veulent effacer des yeux de l’univers le peuple palestinien et l’occupation. Mais ce dernier résiste: un jeune du village de Tubas a écrasé avec sa voiture samedi 16 juillet 2022, un policier israélien le tuant sur le coup au check point du village de Tubas; le lendemain du départ de M. Biden, quatre rockets ont été tirées de Gaza sur Israël et pas plus tard que mardi 19 juillet 2022, un Palestinien de Cisjordanie a poignardé un Israélien de 40 ans dans un bus à Jérusalem.

Au cours de son périple moyen-oriental, M. Biden n’a cessé de dire que le leadership américain est fondé sur «des principes» (The New York Times, 16 juillet 2022). Ne jetez que quelques miettes aux Palestiniens lors de ce voyage, sont-ce là «les principes» américains dignes d’un peuple occupé et sans défense, meurtri sous la botte des fanatiques et des racistes israéliens? Qui peut ajouter foi aux dires de M. Biden quand il affirme qu’il est pour « la démocratie contre l’autocratie » au Moyen-Orient quand on voit ses infinies largesses aux fanatiques et aux criminels de guerre qui gouvernent Israël?

M. Joe Biden est un politicien chevronné. Il a sûrement eu écho de ce mot de l’ancien ambassadeur de France à Washington après avoir été représentant permanent de son pays auprès de l’ONU, M. Gérard Araud : «Israël, Etat d’apartheid, Israël, Etat paranoïaque» (Le Canard Enchaîné, 4 août 2021, p. 7) Le président américain peut-il vraiment croire qu’il peut faire d’un tel Etat le pivot de sa politique au Moyen-Orient ?

Mohamed Larbi Bouguerra


 

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