Opinions - 19.07.2022

Karim Ben Kahla - Référendum : face aux dilemmes et aux incertitudes, voter c’est faire un pari pascalien

Dans une précédente publication sur les réseaux sociaux, j’avais pris position pour le « non » au référendum pour une raison principale : l’élection du Président d’une République dans un régime présidentiel – pour ne pas dire présidentialiste- ne doit pas se faire en un seul tour.

Après avoir corrigé les erreurs qui s’étaient  « glissées » dans le projet, le président est revenu à des élections à deux tours.

Et pourtant, même si cette réserve - qui était majeure à mes yeux - a été levée, je n’arrive toujours pas à me faire une conviction. J’ai beau écouter, lire et analyser, plus j’y pense moins j’ai des certitudes.

Plutôt que de me permettre de donner des consignes de vote, j’aimerais essayer de comprendre cette difficulté que nous avons tous à choisir et à nous prononcer. J’aimerais également convaincre les lecteurs que de toute façon, il faudra faire un pari en toute conscience des limites de notre rationalité et des faiblesses d’un texte que certains s’empressent de glorifier alors que d’autres se donnent un malin plaisir à critiquer.

C’est l’embarras de nombreuses personnes que je rencontre, leurs hésitations et leur incapacité de se décider, qui me semblent devoir être « déconstruits » pour ensuite affronter le vote avec plus de sérénité.

1. Le piège du juridisme

Malgré les corrections qui lui ont été apportées, le projet de constitution reste contestable. Ce projet fait peur et  soulève de nombreuses difficultés aussi bien au niveau de sa forme, que des ambiguïtés et des choix qu’il comporte. 

Mais là n’est pas le seul problème et ceux qui s’arrêtent à la lecture et à l’interprétation du texte nous rejouent la litanie du juridisme qui nous a conduit là où on est.

Avec tout le respect que je dois aux uns et aux autres –et notamment aux collègues et ami.es juristes-, il me semble qu’il ne s’agit pas de faire de la philologie, ni de l’herméneutique juridique pour produire de longs commentaires abscons qui analysent le projet de constitution et s’interrogent sur le sens des notions et les intentions de son auteur.

Faut-il rappeler qu’avec une « bonne constitution » on peut très bien détruire un pays et que des fictions de démocraties ont accéléré le délitement de nombreux Etats dits en développement ? Faut-il également rappeler qu’avec la « meilleure constitution du monde », on s’apprêtait à enterrer la Tunisie ?
Les définitions et les interprétations sont importantes, mais  une constitution n’est pas qu’un texte juridique. Elle est d’abord le vecteur d’un projet politique. Et c’est l’essentiel.

Cette addiction constitutionaliste et ce juridisme rationaliste mais aveugle à la complexité du réel, ont constitué l’une des causes de la maladie d’une jeune démocratie qu’on a voulue standardisée, contractualisée et, en fin de compte, dévoyée.

La question n’est donc pas de savoir si le projet de  constitution est « bon » ou « mauvais », mais d’évaluer, dans un premier temps, s’il est moins mauvais que celui de 2014. Plus exactement, est-ce que ce projet peut nous aider à entrer dans une nouvelle République meilleure, ou alors moins mauvaise, que la précédente ? C’est cela le véritable enjeu escamoté et c’est cela la question principale que l’on devrait se poser avant de se décider.

Maintenant, au risque de décevoir ceux qui cherchent des réponses sous forme de raccourcis, je dois avouer qu’il est quasiment impossible de répondre par un simple oui ou par un non à cette question.

En effet, aucun texte ne saurait être isolé de son contexte, et il y a trop de variables, trop d’inconnues pour se faire une opinion réellement fondée. Comparer deux articles ne va pas de soi, que dire de comparer deux constitutions mises en situation et deux projets de République en gestation. Le choix est kafkaïen, le dilemme est insoluble. Si jamais nous entrons dans une nouvelle République, sera-elle meilleure que la précédente ? Sera-t-elle pire ? Avec quelles probabilités ? Une fois qu’on se débarrassera de l’illusion de l’unique interprétation, il faudra en faire autant avec celle de la modélisation.

2. Dilemmes, incertitude radicale et limites de notre rationalité

Disons-le sans ambages : S’agissant de la Tunisie, je pense qu’un régime présidentiel pourrait être meilleur que le parlementarisme des marionnettistes d’Ennahdha. Mais quelles seront les makassids  (les intentions) de celui qui nous dictera les makassids de l’islam ? Quelles seraient toutes les conséquences d’un « non » ou d’un « oui » ? La Tunisie pourra-t-elle redresser son économie ; retrouver la sérénité nécessaire à son sauvetage ; définitivement tourner la page des premiers responsables de son naufrage ? Une fois qu’ils auront voté, les Tunisiens accepteront-ils de faire les sacrifices nécessaires pour donner de la chaire et des ressources à la nouvelle République ? Ne sommes-nous pas en train de valider le passage d’une partitocratie ayant détricoté les institutions de l’Etat pour mieux les instrumentaliser, à une populocratie, qui satellise les institutions au nom du peuple et concède que l’Etat n’a pas de religion pour en faire un instrument au service d’un islamisme rampant ? Voyez-vous, je n’ai pas de réponse simple ni définitive à ces questions. 

Si l’on (se) pose les bonnes questions, on se retrouve devant des réponses incomplètes ou biaisées, des logiques contradictoires, des dilemmes politiques et une incertitude radicale.

Les psychologues vous diront que tout dépendra de votre aversion au risque et de vos biais cognitifs. Les économistes affirmeront que la gestion de ces risques constitutionnels  pourrait relever de l’économie de l’incertain, des probabilités voire de l’actuariat.  Bref,  la décision individuelle (du vote) et le mouvement collectif (du sauvetage du pays) sont bien éloignés des textes juridiques et des exégètes de ces textes.

L’issue de ce projet de constitution relève autant de la psychologie collective que du droit. De l’émotion autant que de la raison. Bref, du politique et non de la simple addition d’interprétations d’articles juridiques. Il faudrait garder cela en tête en lisant les analyses et les jugements de nos constitutionnalistes.

3. Les deux paris

Face à cette complexité et à une incertitude radicale, il faudrait d’abord avoir la lucidité de reconnaitre les  limites de notre propre rationalité, et se convaincre que la seule voie pour échapper aux dilemmes qui nous paralysent est de faire un pari sur l’avenir. Un pari quasi pascalien sur un avenir ouvert à toutes les possibilités et à toutes les contingences.

Les théoriciens des organisations vous diront que tout choix et plus particulièrement le vote, comporte une part importante d’irrationalité. Dans notre cas de figure, la participation au référendum sera donc moins un choix  parfaitement éclairé, qu’un pari sur l’avenir. Un exercice contraint, certainement biaisé, limité, mais nécessairement instructif. Un exercice de liberté dans un univers aléatoire et indéterminé, une conscience de sa propre responsabilité dans ce qui va advenir bien après le vote et à partir de ce vote.

Pour celles et ceux qui désirent une nouvelle République, deux types de paris me semblent possibles.

Si on vote oui, on fait le pari que le peuple tunisien sera un rempart contre les éventuelles dérives d’un hyper président. Il s’agit d’un pari de confiance envers le peuple Tunisien. C’est lui l’acteur, le rempart, le gagnant ou le perdant de toute l’opération. Le statu quo n’est pas possible, et la route est semée d’embûches et d’aléas. On fait le pari de la confiance envers un peuple qui saura « gérer » les conséquences de son « oui » et qui, de toute façon, aura mérité son sort. Après tout, la démocratie n’est qu’un pari sur la vigilance voire la lucidité des citoyens.

Si on vote non, on fait le pari, qu’un président même affaibli, saura résister aux tentatives de retour des opportunistes. Le spectre du retour à la constitution de 2014 sera d’autant plus fort, qu’Ennahdha et ses idiots utiles se sentiront légitimés et qu’ils s’empresseront de confondre la minorité des abstentionnistes actifs avec la majorité des absents que leur propre gestion a désespéré, dépolitisé et neutralisé. Avec un non,  si jamais l’ancienne constitution est toujours en vigueur et que le système du 24 juillet risquait de revenir, c’est le président qui serait le rempart. Ce pari de la peur, c’est celui du non à la nouvelle constitution mais également au retour au système précèdent.

Individuellement, aucun de ces paris n’est nécessairement gagnant. Mais collectivement, nous pouvons gagner, ne serait-ce qu’en citoyenneté et engagement pour et dans le cadre d’une nouvelle République.

Au cœur de ces deux paris, il y a une grande inconnue : le président de la République qui a quasiment refusé de nous parler pour s’expliquer, révéler ses véritables intentions et lever les ambigüités.

Nous avons donc été mis dans la situation de devoir faire un pari. De jouer l’avenir de la nation sur un référendum qui ressemble, pour chacun des citoyens, à un coup de dés. Pouvait-t-il en être autrement ? Oui j’en ai l’intime conviction. Faut-il refuser de participer ? Non parce que ceux qui réclament une nouvelle République ne peuvent pas se défiler de leurs responsabilités et parce que de toute façon, la démocratie c’est toujours un pari sur des garants et non pas seulement sur des gagnants.

4. Les absents ont doublement tort

Il peut arriver qu’une action exceptionnelle et aux frontières de la légalité, devienne nécessaire pour sauver un Etat. Ce « coup de force », Ennahdha l’avait très bien compris en préparant le renversement de Bourguiba pour le 8 Novembre 1987 et en saluant le coup d’Etat « médical »  de Ben Ali un jour avant.

Aujourd’hui, alors que l’action de Kais Saied a sauvé cette même Ennahdha et permis au pays de retrouver une bouffée d’oxygène, continuer de clamer l’illégalité du processus pour appeler à son boycott relève  de la mauvaise foi ou du calcul politique. Par contre, il est extrêmement urgent et important de sortir de l’état d’exception et de faire en sorte que cette sortie se fasse dans des conditions démocratiques. C’est donc le respect de la feuille de route qui compte et le prochain référendum constitue un moment crucial de celle-ci.  Contre le statu quo et contre les marchands de la peur, castrateurs de toute volonté de changement, il faudra avoir le courage de voter. De dire oui ou non, mais voter.

Il est possible que le nombre de votants soit moins important que celui des absents. Le « système » du 24 juillet, ceux qui surenchérissent dans les surinterprétations et s’égosillent du  pessimisme des  démonstrations qui font le lit à la paralysie de l’action, risquent alors de confondre abstention active et absence passive.

Ceux qui croient que le processus actuel nous conduira vers une nouvelle République, comme ceux qui croient qu’il ne nous conduira nulle part, doivent le dire à travers l’urne.

5. Quelques certitudes pour ne pas jouer notre destin à la roulette russe

Ce référendum sera  une sorte de pari pascalien où se mêlent hasard et nécessité pour accoucher du pire ou du meilleur. Mais un pari pascalien ne signifie pas forcément de jouer notre destin à la roulette russe. Et si « trop d’analyses paralyse », ne nous laissons pas submerger par l’émotion et posons-nous des questions sur les alternatives et l’offre politique du « non » et du « oui ».

En même temps que chacun d’entre nous fera son pari, et avant même que les « jeux soient faits » pour de nouveaux possibles,  il me semble qu’il y a quand même quelques certitudes autour de la configuration politique en cours de construction :

Il est nécessaire de tourner la page du 24 juillet, de la décennie noire de la Tunisie, de tous ceux qui ont détruit le pays et qui osent encore se positionner en donneurs de leçons et en chantres de l’abstention. Mais si la nouvelle République est nécessaire, il ne faudrait pas qu’elle soit confisquée comme l’a été la révolution. L’histoire n’est pas un éternel recommencement, et notre pays ne peut plus se permettre de gaspiller son temps.

Après le référendum, il est fort à parier que le pays sera encore clivé et que la crise institutionnelle ne sera pas rapidement réglée. Mais le pseudo consensus pour se partager l’Etat est, probablement définitivement, rompu. Les jeux sont clairs, « rien ne va plus ».

La crise économique et sociale risque d’aller en s’aggravant, non seulement parce que les choix paraissent peu avisés, mais surtout parce que l’incertitude est le pire ennemi de l’économie et que quel que soit l’issue du référendum, il restera encore des béances d’incertitudes

En mettant les tunisiens dans la position du parieur, l’hyper président prend de gros risques. De façon globale, il fonde un régime hyper-présidentialiste sans véritables contre-pouvoirs, mais également sans contre-feux, sans  intermédiaires, sans modérateurs, sans « amortisseurs » et sans issues de secours. Dans le vocabulaire des parieurs, il joue « quitte ou double »

Le fond de l’air est populiste et il le sera encore plus après un éventuel oui massif. Mais en ayant raison de refuser le consensus mou, les compromissions et les « tawafoukat », le président aurait tort de croire qu’une éventuelle victoire du « Oui » serait une victoire du bien contre le mal. Cela consacrerait le manichéisme, le refus et parfois la haine de l’autre et notamment des élites du pays. Pour espérer réussir, la nouvelle République aura besoin de tous ses enfants.

6. Conclusion: La liberté c’est l’obligation et la responsabilité de faire un pari

Choisir un « oui » ou un « non » compte moins que de s’engager et de se sentir pleinement responsable de son choix. Du coup, cette complexité, cette incertitude et ces dilemmes pourraient devenir une chance pour un surcroît de citoyenneté.

Contrairement à ceux qui veulent caricaturer ou délégitimer le recours au référendum, la consultation directe d’un peuple peut-être une opportunité d’apprentissage et un exercice de responsabilité démocratique. Encore plus que lorsqu’on lui demande de choisir ses représentants, la consultation d’un peuple le met face à d’énormes responsabilités qui vont bien au-delà de l’expression ponctuelle d’un choix. S’il est important de le rappeler, il faudrait également préciser que c’est le camp du « oui » qui risque d’être le plus piégé par la tentation de s’en remettre à un sauveur pour le rassurer et le protéger de tout ce qui pourrait lui résister. Il est également important que le référendum ne vire pas au plébiscite anti-démocratique et que les engagements démocratiques du président soient parfaitement respectées en mettant un bémol aux excès et aux mauvaises pulsions de ses thuriféraires.

Si les incertitudes, les dilemmes et la complexité nous rendent incapables de décider rationnellement, il faudra faire un pari et s’engager pour sa réalisation.

Qu’il s’agisse du « oui » ou du « non », ce référendum nous oblige donc à prendre des risques et nous rappelle que la politique est l’art du possible et non la science de ce qui serait probable. Prendre des risques est le début de l’émancipation et l’ingrédient essentiel de la liberté et de la responsabilité.

Pr Karim Ben Kahla

 

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1 Commentaire
Les Commentaires
Chokri Fendri - 21-07-2022 18:39

Merci beaucoup, pour cette analyse qui exprime bien le dilemme devant lequel nous nous trouvons à l'approche de ce référendum, mais au moins pour ma part je vais laisser tomber l'abstention.

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