News - 16.07.2022

Tunisie: Le chemin chaotique vers la démocratie recherchée

Par Riadh Zghal - Depuis janvier 2011 combien de tournants dans le processus d’instauration d’un nouveau pouvoir? Combien de gouvernements ? Combien de ministres? Combien de lois et de décrets suivis et souvent non suivis de décrets d’application ? Combien de crédits contractés ? On ne les compte plus mais c’est comme si on tournait en rond, alors qu’une vague déferlante de dégradation s’abat sur tous les domaines : écologique, éducatif, sanitaire, économique et financier. En revanche, les tenants du pouvoir qui se sont succédé ne semblent pas concernés par les crises multidimensionnelles qui s’amplifient, ni pressés d’agir, mais font des promesses alléchantes lorsqu’il s’agit de réunir les conditions de gagner des élections en vue. En effet, il est plus difficile de régler des problèmes économiques et sociaux que de préserver des intérêts propres ou comme l’écrit Max Borders : «Le pouvoir politique tend à s’autoalimenter. Et il se développe grâce à des mécanismes de dette, d’imposition ou de capture d’intérêts spéciaux. Lorsque ces mécanismes sont combinés, il devient presque impossible pour le pouvoir de reculer»(1).

Si on n’avance pas dans le traitement des problèmes à l’origine du soulèvement de 2010-2011, on recule sur plusieurs plans. Le grand pas en arrière a été le retour à la rédaction d’une nouvelle constitution. Et voilà que l’on s’interroge, à raison, sur la capacité des électeurs à saisir le sens et la portée des tenants et aboutissants du projet de constitution qui sera soumis à référendum, et sur la légitimité de ceux qui re-rédigeront la constitution. Et puis arrive l’éternel recommencement des querelles byzantines sur l’identité tunisienne et la «religion de l’Etat». Pendant ce temps, le rouleau compresseur de déconstruction des institutions créées selon les termes de la constitution de 2014 continue son petit bonhomme de chemin. Le «peuple» est idéalisé, car supposé s’exprimer en connaissance de cause sur un texte juridique fondateur. Or ce peuple, tant éprouvé, subit une inflation galopante, des pénuries épisodiques de produits de première nécessité, un environnement troublé par l’insalubrité et les grèves récurrentes du service public. Il se trouve finalement enchaîné à une courbe ascendante d’appauvrissement.

Le processus de la transition vers la démocratie ressemble désormais à un élastique que l’on a tiré avec force puis lâché d’un coup, alors il revient au point de départ, cela à plusieurs reprises. Et l’on se retrouve, à chaque fois, plongé dans l’incertitude sinon dans le désarroi. La désaffection à l’égard de la démocratie gagne du terrain, alimentée par un discours politique dominant qui attise les conflits et la division. Certains en profitent pour faire l’apologie d’un régime autoritaire. Il est significatif de constater l’engouement pour les célébrations de Bourguiba. Tout se passe comme si la société était en panne de générer un leadership porteur d’une vision traduite en objectifs précis vers lesquels il dirige d’une main forte l’ensemble du pays. Néanmoins, malgré toutes les difficultés du vécu au quotidien, le besoin de démocratie persiste et opère comme une lame de fond qui traverse la société. En témoignent les levées de bouclier chaque fois que le pouvoir s’attaque à la liberté d’expression ou à la liberté de mouvement des organisations politiques. En témoigne également la dynamique des organisations de la société civile qui reste vibrante malgré les divisions.   

Dans un tel contexte, la question stratégique qu’il va falloir poser est : comment entretenir ce besoin de démocratie et comment consolider les pas franchis dans sa direction? Croire en la magie des effets transformationnels des changements de textes juridiques dont la constitution est illusoire. On en a fait l’expérience et payé le coût en temps et en argent. Mais on a sous-estimé la dynamique sociale qui, avec ou sans constitution, évolue et se transforme.

Cette dynamique se poursuit tantôt mue par des forces rétrogrades, tantôt par des forces de progrès. Le tout en fonction des rapports de force et de la distribution des cartes du pouvoir. Et le pouvoir n’est pas entre les mains de ceux qui se hissent au sommet de l’Etat et s’installent dans l’inaction lorsqu’il s’agit de servir l’intérêt général. C’est vers ces forces qu’il faut diriger le regard pour déchiffrer les tendances, identifier celles qui sont morbides, empêcher le mal de s’installer et booster les forces favorables à un mieux-être des citoyens. Ce n’est pas un modèle rationnel concocté par des experts ou sortant des travaux d’une commission ad hoc qui va imprimer le cours des changements. Les meilleurs juristes et experts peuvent élaborer les textes de loi les mieux pensés, mais cela ne résout pas les problèmes ni n’améliore les conditions de vie des citoyens, si on ignore les forces motrices en présence qui conditionnent le fonctionnement du système Tunisie. Ce n’est pas en concevant un modèle économique rationnel que l’on éradique la pauvreté. Ce n’est pas non plus en organisant des élections libres et transparentes que l’on assure l’enthousiasme des gouvernants à servir l’intérêt du plus grand nombre.

Penser un modèle économique, assurer les bonnes conditions de l’élection des députés et d’un président, cela est nécessaire mais insuffisant. C’est lorsqu’on arrive à l’application que les défaillances apparaissent et au lieu de s’améliorer, la situation empire. Quand on s’occupe de la forme et qu’on ignore allègrement le sens vers lequel se dirige le comportement des acteurs influents, que l’on se préoccupe des textes et qu’on oublie d’élaborer une stratégie qui fait sens, qui soit diffusée et appropriée par les acteurs sociaux, on ne peut transformer la situation dans le sens souhaité. Analysant le changement social en Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin, David Stark soulignait: «Le nouveau ne vient pas du nouveau ou de rien, mais une reconfiguration ou remodelage des ressources existantes. C’est pourquoi la transformation ressemblera davantage à de l’adaptation innovante qui combine des éléments en apparence disparates - du bricolage- plutôt qu’à un plan d’architecte»…«l’échec du socialisme réside précisément dans la tentative d’organiser tous les processus économiques selon un grand design.»(2)

Le changement de régime politique est une rupture, mais il n’est pas nécessairement suivi d’un changement social que l’on peut attendre d’une révolution. Les forces conservatrices restent prégnantes et nourrissent une dynamique conduisant vers de nouvelles formes de dictature. En revanche, si on reconnaît que la société tunisienne demeure résiliente, il faudra identifier le bon angle d’attaque pour mettre la démocratie sur le chemin conduisant à sa consolidation. A notre avis, seule la décentralisation méthodique permet à une société devenue complexe d’échapper au retour des formes de concentration des pouvoirs au sommet et la tentation d’une nouvelle autocratie qui ne peut se prémunir contre la corruption.

Riadh Zghal

(1) Max Borders (2018), The Social Singularity. A Decentralist Manifesto. How decentralization will allow us to transcend politics, create global prosperity, and avoid the robot apocalypse, pp. 124-125, Édition du Kindle.

(2) David Stark “The Great Transformation? Social Change in Eastern Europe. From System Identity to Organizational Diversity: Analyzing”, Contemporary Sociology, Vol. 21, No. 3 (May, 1992), pp. 299-304, American Sociological Association.
 

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