News - 13.07.2022

Hédi Ben Abbes – Tunisie : Instinct primaire contre patriotisme

On veut une Constitution qui ne soit pas contre quelqu’un mais pour la Tunisie. Une Constitution qui traduit le souci de bâtir une nation réconciliée, solidaire, capable de se dépasser pour exister et réaliser sa souveraineté. Toute autre manœuvre n’est que fuite en avant et danger pour le pays.

Une hystérie collective s’est emparée d’une bonne partie de la société tunisienne concernant le projet de Constitution et quelle position adopter, « pour », « contre » ou «abstention ». La question a fait couler beaucoup d’encre, susciter de multiples réactions sur les réseaux sociaux devenus l’Agora des temps modernes. Il n’est pas question ici de traiter de la pertinence du projet, ni de la procédure qui l’a jalonnée tant l’absurde le dispute au ridicule. Nous allons tenter de comprendre les motivations qui animent, consciemment ou inconsciemment, certaines de ces réactions.
Parmi ces motivations, il y en a une qui traverse toutes les couches sociales et toutes les catégories socio-professionnelles dans des proportions non-négligeables, celle dictée par un instinct primaire qui remonte aux origines culturelles du peuple tunisien.

Binarité et instinct grégaire

La distinction entre les personnes, se mesure entre autres à l’aune des nuances qu’on peut mettre dans la réflexion, l’évaluation et le jugement. Moins il y a de nuances et plus le jugement devient sommaire voire arbitraire. La binarité qui préside au jugement et à l’action de certains, polarise la réflexion et ce quel que soit le sujet à traiter. Cela va d’un simple sujet relevant de la vie privée à un phénomène social, jusqu’à donner son avis sur des questions très complexes telle que la Constitution d’un pays. A partir de quelle matrice culturelle et psychologique on émet un jugement qui parfois se traduit par un engagement collectif aux conséquences incommensurables ?

La binarité est une technique de communication et de manipulation simpliste, qui exclut la réflexion profonde et clive la société en faisant appel à l’émotion, aux fausses valeurs et à l’instinct primaire. Sur le plan religieux, la ligne de démarcation se fait sur la base du « halel » vs « haram », dans la sphère politique c’est « pour » ou « contre ». Comme si malgré la complexité de la vie et les changements qui lui sont inhérents cela ne suscite aucune remise en question, aucun effort d’adaptation, aucune subtilité. A cela s’ajoute l’instinct grégaire celui dénoncé par Rabelais et qui voit la foule se diriger docilement vers les abattoirs.

Faire appel à la raison et donc à la réflexion dans une volonté de tendre vers la justice nécessite hauteur de vue, abnégation, et maîtrise de ses propres instincts. Toute autre démarche n’est que soumission et abdication de sa souveraineté d’Homme.

Constitution et instinct primaire

Le bruit fait autour du projet de Constitution est révélateur des traces culturelles et psychologiques d’une population encore en partie soumise au diktat de ses instincts. Parmi les symptômes de ces instincts, il y a celui de la vengeance, ou comment voir son « ennemi » terrassé, piétiné, souffrir jusqu’à en mourir.

Suite à un sondage personnel, sans aucune valeur scientifique, posant une question très simple à ceux qui veulent voter « pour » le projet de Constitution, il s’avère qu’il y a un lien qui traverse toutes les couches sociales sans nuances ni distinction à savoir : assouvir le besoin de se venger d’Ennahdha qui va chez certains jusqu’à les faire disparaître de la face de la terre. La motivation première relève de ce « besoin » personnel, ce plaisir sadique que la vengeance peut procurer chez les personnes dominées par leurs instincts et dont la raison est reléguée au second plan et la vision obscurcie par la haine. Dans cette course vers la satisfaction de cet instinct primaire, les véritables causes peuvent être perdues et les nobles objectifs desservis.

Dans le cas d’espèce, dépasser l’instinct primaire implique le fait d’aller au-delà de la satisfaction personnelle et égoïste et aller chercher l’efficience d’une action dans l’intérêt général. Certes, personne ne peut nier la responsabilité d’Ennahdha dans la destruction des valeurs et la ruine de la Tunisie. Nous pouvons en dire autant de M. Marzouki, M. Kaid Essisbi et la plupart des acteurs politiques avec toutes les nuances qu’on peut observer. De là à céder à ce réflexe pavlovien en politique, il y a des nuances à faire.

En effet, la binarité est à l’origine du balancier que nous vivons. En 2010 pour se débarrasser de Ben Ali, les Tunisiens ont majoritairement porté aux nues Ennahdha sous prétexte qu’ils allaient redresser les torts !  2014 pour se venger d’Ennahdha et de ses abus, certains ont basculé dans les bras de Nidaa Tounis et M. Kaid Essibsi qui leur a promis « vengeance » contre ceux dont le sang était qualifié de « bleu » !. En 2019 pour se venger d’Essibsi et de toute la classe dite politique et leur supercherie, certains ont cru bon de voter contre M. Karoui et accordé le pouvoir à M. Kais Said. Ces mêmes personnes sont prêtes à lui donner un blanc-seing pourvu qu’il les aide à assouvir ce même instinct primaire de sadisme politique.

Qu’importe si M. Kais Said peut les conduire aux abattoirs, l’essentiel c’est l’horizon personnel et le plaisir sadique de voir « l’ennemi » terrassé, agonisant voire meurtri. Il y en a même qui sont prêts à voter pour une feuille blanche pourvu qu’Ennahdha soit éliminée ! Comme si pour se débarrasser d’un virus on s’injecte un poison qui peut détruire le corps en entier. Et demain ils seront prêts à plébisciter un autre faut prophète pour se venger des méfaits de Kais Said. Certains voient dans Mme Moussi l’antidote contre M. Kais Said ! Quelle absurdité ! Peut-on construire un projet commun avec une telle soumission à son instinct primaire ? Peut-on construire une nation solidaire ? La réponse est contenue dans ces questions rhétoriques.

L’horizon indépassable

Si l’on change d’angle de vue et donc de paradigme et pour nous demander, quel est l’intérêt de la Tunisie dans cette guerre des instincts primaires et ce cycle infernal de vengeance et de vengeance contraire ? Comment peut-on dépasser cet horizon personnel et penser la Tunisie et l’intérêt général avant d’émettre un jugement et prendre des décisions ? M. Kais Said aurait-il pu avoir une telle popularité s’il n’avait pas répondu à un tel besoin primaire de vengeance et donc de règlement de compte quitte à ce que le supposé remède soit plus nocif que le mal qu’il prétend extirper ? Ne voyez-vous pas que la matrice qui produit ce projet de Constitution est la même qui répond à cet instinct primaire de vengeance traduite en sadisme politique ? Une telle attitude est à la portée de tous, mais un responsable politique digne de ce nom, doit s’extraire à cette logique, voler plus haut dans le souci de préserver l’essentiel à savoir l’intérêt général dans une Nation solidaire et juste.

La responsabilité et la reddition des comptes sont les piliers de la démocratie et chacun doit être jugé à l’aune de ces deux principes. Mais la subtilité réside dans la méthode sans jamais perdre de vue l’intérêt général en sortant de la logique de la binarité celle qui a fait le lit de l’exploitation de l’Homme par l’Homme.

On ne construit pas l’avenir d’une Nation sur les ruines de la logique de « Nous » contre « Eux ». Dans cette dualité infernale se perd la Nation. Cette même logique qui a dominé la politique opportuniste et criminelle d’Ennahdha pendant une décennie et que M. Kais Said est en train de reproduire sans se rendre compte que dans ce cercle vicieux la Nation est en train d’être disloquée et l’avenir de plusieurs générations hypothéqué.

N'est-il pas grand temps de sortir de ce cycle infernal et de penser la Tunisie avant de penser à soi-même et à ses instincts primaires ? Cela passe parfois par l’acceptation de l’inacceptable et par le pardon de l’impardonnable comme le dit Jacques Derrida.

On veut une Constitution qui ne soit pas contre quelqu’un mais pour la Tunisie. Une Constitution qui traduit le souci de bâtir une nation réconciliée, solidaire, capable de se dépasser pour exister et réaliser sa souveraineté. Toute autre manœuvre n’est que fuite en avant et danger pour le pays.

Hédi Ben Abbes

Universitaire

 

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2 Commentaires
Les Commentaires
Touhami Bennour - 13-07-2022 11:17

Alors que faire. A quelle constitution? de la quatrieme Republique

Nabil khouja - 20-07-2022 06:28

Vous voulez réaliser la souveraineté ? La souveraineté tunisienne été réalisée en 1957 et elle a duré jusqu'à 2011. Et ce sont des gens comme vous qui l'ont sacrifié. Vous devriez vous faire oublier et cesser de nous faire croire que Kais Saied est une menace.

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