News - 29.06.2022

Aïd Al Idha, ou comment concilier fête religieuse et bienêtre animal

Par Ridha Bergaoui - Le mouton est l’un des premiers animaux domestiqués par l’homme. Depuis des milliers d’années, il ne cesse de nos rendre de précieux services. Il est présent partout sur terre. Sa taille, relativement modeste, son adaptation aux différents climats, son caractère docile et ses performances intéressantes font de lui un excellent animal d’élevage. Il permet de produire des produits de haute qualité : viande, lait peaux et laine.

C’est un allié important pour l’agriculteur-éleveur. Il permet de valoriser des déchets de cultures (chaumes, paille…), des sous-produits divers, des parcours et jachères qui ne peuvent être exploités autrement. Il est utilisé dans certains pays pour nettoyer les sous-bois, lutter contre la multiplication des mauvaises herbes et l’entretien des espaces forestiers.

Toutes les religions consacrent une place privilégiée au mouton. Dans les religions monothéistes, le mouton est l’animal de sacrifice par excellence. La religion musulmane lui accorde une place très importante. Pour les musulmans, la fête de l’Aïd Al Idha avec l’Aîd El Ifitar sont les deux fêtes les plus importantes. L’Aïd Al Idha, appelé également Aïd El Kébir (qu’on peut traduire par « la plus grande fête ») se réfère au sacrifice que Dieu demanda à Abraham, pour éprouver sa foi, en sacrifiant son fils Ismaïl. 

En ce jour de fête musulmane, des centaines de millions de moutons sont sacrifiés, partout sur la planète pour commémorer cette journée mémorable. Le sacrifice est, par ailleurs, l’un des piliers importants du pèlerinage à la Mecque et chaque pèlerin devait s’acquitter de ce rite pour valider son pèlerinage.

Symbolique du mouton

Le mouton désigne l’ensemble des animaux de l’espèce « ovis aries » appelés communément « ovins ». Il désigne ces animaux indépendamment du type, de la race… En fonction de l’âge on parle plus précisément d’agneau (pour désigner les petits mâles et femelles de moins d’un an), des antenais et antenaises (de 10 à 18 mois), des brebis et de béliers pour les moutons adultes.

Dans la littérature et les arts, le mouton a toujours fasciné et a été une source d’inspiration. Dans la mémoire populaire sa symbolique dépend du type de mouton: agneau, bélier ou brebis.

L’agneau est synonyme d’innocence, de douceur, de faiblesse, de timidité et de naïveté.  Au contraire, le bélier est le symbole de force, d’énergie et de puissance. Son poids et sa musculature peuvent prendre des proportions importantes. Ses cornes, parfois très longues et en spirale, peuvent être véritablement impressionnants et représentent une arme redoutable. Les cornes de béliers ont été utilisées, durant de nombreuses générations, comme symbole de force et de puissance qu’on retrouve sur les casques des guerriers et des motards, les armes et pour orner les bateaux ou les bâtiments architecturaux. Il symbolise également la virilité et la fertilité. Le bélier est l’un des signes du zodiaque (pour ceux qui sont nés du 21 mars au 20 avril) qui se caractérise par le courage, la détermination, le dynamisme et de défi.

Le bélier est victime de sa réputation. Sa réputation de guerrier a conduit de nombreuses personnes à l’entrainer pour les combats de béliers ou béliomachie. Ces combats peuvent se terminer par des blessures graves et même mortelles. La béliomachie est classée comme un « sport sanglant ». Elle est dénoncée par les associations de défense des animaux. En Tunisie, elle doit être interdite et ces pratiques lourdement sanctionnées.

L’antenais est l’animal sacrificiel par excellence. Quant à la brebis, elle représente la prolificité, l’instinct maternel et évoque généralement, la production d’un lait très riche, doux et de qualité.

Enfin, le mouton est un animal grégaire qui vit en groupe et imite ses congénères. L’expression « les moutons de Panurge » vient de l’histoire racontée par Rabelais où le personnage, pour se venger d’un berger désagréable, jeta en mer le mouton qu’il avait acheté et qui a été suivi par le reste du troupeau.

Le Tunisien et le mouton

Le tunisien garde une belle image du mouton, celle d’un produit d’un élevage naturel, extensif presque biologique. Sa viande, et même son gras, est très appréciée et la cuisine traditionnelle réserve une place importante dans différentes recettes de plats nationaux de réputation (couscous à l’agneau, rôti à l’agneau, chorba…). Sa laine a été à la base d’un artisanat de réputation de nombreuses régions de notre pays (tapis de Kairouan, klim, margoums…).

L’Aïd Al Idha est l’occasion de côtoyer de très près cet animal et une grande partie des familles tunisiennes se déplace, quelques jours avant la fête, pour aller aux marchés aménagés à l’occasion pour choisir et acheter leur mouton. Les petits participent à cet événement important et leur avis est parfois décisif.

Des manquements au bienêtre animal

A l’occasion de ces rassemblements, le mouton est, parfois d’une façon involontaire, malmené et subit de nombreux mauvais traitements. Cela commence par la capture des animaux dans les champs pour les amener à la vente. Les conditions de transport (généralement une simple camionnette) ne sont généralement pas de tout repos pour ces bêtes. S’ensuivent l’exposition des moutons, généralement en plein air (été comme hiver), dans un enclos de fortune aménagé pour l’occasion, l’examen, parfois très brutal, par les acheteurs qui ignorent complètement les règles élémentaires du respect et de la manipulation des animaux. Le transport par l’acheteur se fait, généralement, le mouton avec les pattes attachées, dans la malle de la voiture ce qui est inconfortable, angoissant et peut entrainer la mort de l’animal. Les conditions de détention du mouton, en attendant le jour de l’Aïd, sont stressantes. Enfin les conditions de l’abattage laissent très souvent beaucoup à désirer.

Le mouton est un animal qui vit en groupe. Le séparer de son groupe constitue un véritable stress qui fait souffrir l’animal qui bêle tout le temps à la recherche de ses congénères.

Par ailleurs, le Tunisien, surtout dans les grandes villes, vit de plus en plus dans un appartement. Ce type de logement collectif n’est pas adapté pour accueillir des animaux de plein air aussi bruyants que les moutons. Ces immeubles ne sont pas non plus adaptés pour permettre l’abattage et la préparation du mouton et ses multiples nuisances environnementales.

L’abattage rituel

Depuis de nombreuses années, l’abattage rituel a fait l’objet, dans de nombreux pays européens qui disposent d’une importante communauté musulmane, de débats parfois houleux entre partisans de l’abattage rituel et les associations de défense des animaux.

C’est qu’il a été communément admis que, pour ne pas faire souffrir les animaux lors des opérations d’abattage, il convient de les désensibiliser avant de les saigner. Il s’agit de les étourdir sans les tuer. Les techniques d’étourdissement sont nombreuses et varient surtout selon la taille des animaux. On peut utiliser le choc électrique, la fléchette, le pistolet…

L’abattage rituel interdit l’étourdissement. Toutefois, il doit se faire selon une procédure bien établie pour ne pas faire souffrir les animaux. Des études ont montré que, réalisé par un professionnel expérimenté, outillé d’un couteau bien aiguisé, l’abattage rituel ne fait pas souffrir les animaux. D’un seul coup de couteau bien tranchant, une incision très rapide et profonde entraine la rupture franche des carotides, de la trachée et de l’œsophage ce qui permet de vider complètement et très rapidement l’animal abattu de son sang et de conduire à l’arrêt du cerveau et du cœur. La mort est en principe instantanée, indolore et sans angoisse.

Opéré par une personne peu entrainée, l’abattage peut être pour l’animal à l’origine de très longs moments de souffrances et d’angoisses.

Malheureusement, il est très fréquent, le jour de l’Aïd, que de nombreuses personnes se transforment à l’occasion en bouchers-égorgeurs et proposent leurs services aux citoyens. Il n’est pas également rare que l’un des membres de la famille se charge de l’abattage alors qu’il n’a ni la formation ni l’expérience ni les outils nécessaires.

Par ailleurs, le reflux, provenant de l’œsophage et du contenu du rumen, au cours de l’abattage rituel, peut, dans certains cas, entrainer la contamination de la viande surtout si la carcasse reste longtemps exposée à de fortes chaleurs ce qui accélère la multiplication des germes.

El Europe, l’abattage avec étourdissement est la règle. L’abattage rituel (musulman et juif) est l’exception. Il est autorisé lors des fêtes religieuses ou pour avoir le label « halal ». L’abattoir et les sacrificateurs doivent être habilités, contrôlés et autorisés par les autorités religieuses compétentes.

L’Aïd doit profiter à tous

En Tunisie, plus d’un million de moutons sont abattus le jour de l’Aïd Al Idha. C’est une fête qui doit profiter à tous. Effectivement elle permet:

De soulager les parcours de plus en plus sur pâturés et dégradés

Des recettes pour les agriculteurs-éleveurs qui attendent cette occasion pour vendre leurs produits afin de rembourser leurs crédits, préparer la saison suivantes dans de bonnes conditions et faire des achats ou réaliser certains de leurs projets personnels

Pour certains, c’est l’unique occasion de manger la viande de mouton et de faire la fête

De dynamiser le commerce et l’emploi. De nombreux petits métiers se multiplient dans les quartiers populaires (vente de foin, de charbon, des canouns et barbecues ainsi de petits outils pour le méchoui)

Le commerce des moutons fait le bonheur des intermédiaires et les maquignons qui ont une opportunité de faire de bonnes affaires.

A cette occasion, il est impératif de limiter les effets négatifs et les atteintes à l’environnement. Des peaux qui pourrissent dans les poubelles, du contenu du rumen jeté partout, l’abattage dans les places et bathas, les nuisances olfactives et sonores suite à la détention des moutons particulièrement dans les logements collectifs… autant de comportements qui doivent être évités.

L’aspect maltraitance animale est particulièrement important à souligner. Il faut épargner au mouton, réputé doux et paisible, des maltraitances inutiles et des souffrances les derniers jours avant son abattage. C’est d’une part pour le confort de l’animal et d’autre part cela nous permet d’avoir la conscience tranquille et profiter d’une viande de qualité qui provient d’un animal abattu sans stress ni angoisse. La religion musulmane nous recommande d’abattre l’animal sans souffrance, dans la dignité et le respect.

La fête de l’Aïd est un moment de partage, de convivialité et de solidarité. Le sacrifice est en principe recommandé pour les personnes qui ont les moyens financiers de le faire et une partie du mouton doit être donnée aux pauvres et nécessiteux.

Afin de profiter pleinement et correctement de cette fête très chère à tous les musulmans, l’Aïd Al Idha doit concilier entre fête religieuse ainsi que de bonnes pratiques du bienêtre et d’abattage de l’animal dans le respect de l’environnement et des règles sanitaires.

Aïd mabrouk et bonne fête à tous

Ridha Bergaoui
 

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