News - 06.06.2022

De la mystification de Ali Turki (1)

Par Hussein Bey Benhassine - Note de lecture du livre de Abdelaziz Bey : « Ali Turki, père fondateur de la dynastie des beys husseinites » (Editions IHET), par Hussein Bey Benhassine, chercheur en droit des affaires et petit-fils de l’auteur.

Mon premier contact avec l’histoire d’Ali Turki remonte au temps où je n’avais exactement que 12 ans, par une sortie en sa compagnie au Kef pour visiter la sépulture de ce lointain ancêtre en une journée hivernale de décembre 2010. A ces instants j’été loin d’imaginé que cette visite sera une pierre d’angle pour ce qui devient aujourd’hui un livre objet de cette cérémonie.

Durant les visites que nous eûmes au Kef, un constat s’était toujours imposé ; celui de la présence de sépultures de saints et marabouts, hommes ou femmes, de tous siècles confondues coiffés de coupoles blanchâtres et éparpillés un peu partout dans les dédalles de la vielle ville du Kef, ses environs et sa campagne. N’oublions pas que jusqu’à près d’un siècle le Kef était un haut lieu du soufisme tunisien comptant la présence de chefs de confréries caractérisés par une influence spirituelle et politique considérable, à un point où les clés de la ville du Kef furent remises à l’occupant français le 25 avril 1881 suite à l’intervention du Chef de la confrérie des Qadria(2). Cette aura du soufisme dont jouie le Kef la surnommera « El Kef El Mahroussa » (الكاف المحروسة) ce qui signifie la « bien gardée » par ses santons locaux.

A vrai dire la ville du Kef mérite cette qualification de « Bien gardée » par deux composantes. Quiconque regarde le sommet de la vielle ville remarquera sans doute l’imposante forteresse de la Kasbah, qui veille militairement sur la ville. Un peu plus bas, toujours dans les hauteurs de la vielle ville, à quelques pas de la Kasbah, l’élégant minaret octogonal de la zaouïa de Sidi Bou Makhlouf, saint patron de la ville, veille spirituellement sur cette cité. Ainsi, la protection du Kef est double ; il y a la protection militaire ; assuré par la Kasbah et la protection spirituelle assurée par la Zaouïa du saint. Un aspect militaire et maraboutique ; deux composantes que nous retrouvons dans le personnage de Ali Turki.

Ali Turki de son vivant fit une brillante carrière militaire dont une grande partie s’est réalisé au Kef où il termina sa vie et fut inhumé dans l’une des zaouïas - oratoire du quartier chérifien de la vielle ville « حومة الشرفيين » du Kef, plus précisément l’oratoire de Sidi Ali El Mlayah. A sa mort, Ali Turki n’est plus perçu comme le vaillant militaire qui veille sur les frontières tuniso-algériennes, mais plutôt comme un marabout.

Le tombeau de Ali Turki a fait l’objet d’une vénération semblable à celle de son compagnon de sépulture Sidi Ali El Mlayah, on le vénère par l’allumage de cierge sur son tombeau les veilles du vendredi, par bruler de l’encens sur la pierre tombale ou encore par lui donner le titre du « cheikh » Sidi Ali Turki, comme dégagé des actes notariés d’Habous du monument funéraire contenant la tombe des deux saints. La tradition orale et populaire a totalement effacé l’antécédent militaire de notre personnage, même son patronyme « Turki » ou « El Hanafi » n’est pas retenu. Si l’on demande à un habitant de la ruelle où se trouve le mausolée « Qui est cet homme enterré à l’arrière de la salle ? » il répondra « c’est un saint homme qu’on appelle Sidi Ali » ! C’est d’ailleurs ce que Si Abdelaziz Bey a relaté quant à ses visites du mausolée et c’est la réponse qu’il a eu de la gardienne même du sanctuaire(3). Dans ce cadre, je me permets de citer Mme la Professeur Leila Blili dans son excellent ouvrage « Les femmes de la maison Housseynite » qui relate la même situation pour la sépulture de Kebira Memia, grande épouse de Ali Pacha, qui est inhumé  au Maqam de Sidi Belhassen au Djellaz, les adeptes de la tariqa chadhlia ont vite fait de s’approprier le souvenir de cette dame, en effaçant son lien avec la sphère du pouvoir, et en faisant d’elle une convertie placée sous la protection de Sidi Belhassen(4).

L’appropriation mystique d’hommes, et même des femmes, issues de l’autorité politique et militaire n’est pas une chose anodine. Ali Turki n’est pas le seul, nous avons cité le cas de Kebira Memia, mais citons également le cas de la nécropole de la dynastie des Beni Khorassen, qui régna sur la ville de Tunis au XIème siècle qui au fur et à mesure fut assimilé au tombeau d’un saint dit Sidi Bou Khrissan qui est une déformation du nom de cette dynastie. Il en est de même pour Youssef Dey (qui occupa la fonction de Dey de Tunis de 1610 et se maintient au pouvoir jusqu’à son décès en 1637). Après sa mort Youssef Dey devient Sidi Youssef, son mausolée situé dans la cour de sa mosquée au souk el Bchamkia était jusqu’à certaines années honorés de visites pieuses surtout les journées de vendredis(5). Un quartier de la Médina de Tunis honore encore la mémoire de ce personnage en l’assimilant à un saint ; il s’agit de « Houmet Sidi Youssef » à l’intra- muros de Bab Mnara au voisinage de la mosquée el ksar(6).

Enfin un autre dey fut sanctifié à sa mort, bien que sa mystification n’a pas eu une ampleur considérable, mais les faits ont bien été rapportés par le chroniqueur El Wazir El Sarraj sous forme d’anecdote. Il s’agit de Mustapha Karakouz (dey de Tunis pendant moins d’une année de 1665 à 1666). El Wazir Essaraj rapporte dans sa chronique que Mustapha Karakouz s’était distingué par une politique sévère à l’égard de la criminalité usant de la peine de mort contre de simple soupçon de vol ; à sa mort, quelques mois après sa déposition, il fut inhumé à l’intérieur de la Kasbah dans une sépulture tenue secrète pour éviter sa profanation par les familles des victimes du dey. Le chroniqueur relate qu’un jour une veille femme de la campagne s’était présentée au Diwan demandant de lui indiquer le chemin vers la tombe du « saint homme Sidi Mustapha Karakouz » afin de lui allumer des cierges, car après sa déposition son bétails lui fut volé chose qui aurait été impossible durant le gouvernement de Mustapha Karakouz(7).

Tout ceci pour souligner que la mystification ou la sanctification d’Ali Turki s’inscrit dans le même cadre de cette ferveur populaire envers certains personnages du pouvoir. Toutefois, nous nous posons la question quelle sont les causes de cette sanctification pour Ali Turki alors qu’il n’y a aucun texte hagiographique qui nous parle de miracles ? Qu’est ce qui fait qu’un militaire d’origine étrangère se fond dans la croyance populaire locale du Kef en tant que saint ?

A cette question, nous pouvons dégager quelques éléments de réponses ;

1- Le rôle protecteur d’Ali Turki vis-à-vis de la région

Notre personnage est assimilé à son fonction militaire au Kef, il était chargé de la protection des frontières ouest et dont le Kef était l’une des premières cibles des intrusions des troupes algériennes. Ali Turki faisait figure du saint personnage assurant le guet afin de protéger les femmes, les enfants et les faibles. Ce qui nous renvoi à la figure traditionnelle du marabout littéralement « المرابط » c'est-à-dire celui qui assure le guet. Ce terme est lui-même tiré du ribat qui désigne l’institution ou la forteresse construite généralement sur les frontières et les hauteurs(8). Ali Turki rejoint ainsi d’illustres saints personnages s’étant illustrer par le guet sur les hauteurs des montagnes et des forteresses ; Sidi Abi Said El Beji, Sidi Abdelaziz El Mahdoui et autres.

Par l’aspect sécuritaire, nous pouvons également émettre l’hypothèse d’Ali Turki ayant joué le rôle d’arbitre et médiateur afin de mettre terme à des conflits tribaux, qui étaient récurant dans la région. Les sources médiévales citent par exemple le saint Sidi El Kadidi conciliant deux villages du Sahel ou encore Sidi El Jedidi assurant un arbitrage entre deux villages côtiers de Mahdia(9). Ceci est conforté par ce qu’a souligné si Abdelaziz Bey, selon lui Ali Turki était muni d’un verbe évoquant et convainquant(10), et aidé par un charisme déterminant, ce qui lui aurait facilité la conciliation des éventuels conflits apportant une paix sociale locale.

Ainsi, Ali Turki après sa mort devient une figure de protection, de sécurité pour la population locale, à l’instar de la fonction qu’il assurait de son vivant. Ali Turki ayant été protecteur de la ville de son vivant le restera par son aura spirituelle après sa mort.

2- L’affiliation d’Ali Turki à une confrérie soufie influente de la région

Nous avons parlé au début de cette intervention de la place particulière qu’occupent les confréries soufies au Kef. Trois confréries y sont particulièrement influentes ; les Aissaouia, les Rahmania et les Qadria. Au Kef cette tariqa dispose de plus d’une zaouïa, dont la principale fut construite vers 1878 et se trouve encore à quelques pas du mausolée d’Ali Turki près de l’entrée qui mène au quartier des Achraf. Sidi Abdelkader El Jilani dispose également d’un catafalque honorant sa mémoire dans la synagogue même du Kef !

Mais bel et bien avant l’institutionnalisation de cette confrérie au XIXème siècle, plusieurs tribus notables de la région étaient affilées au rite de la Qadria principalement la tribu des Cheren(11), dont Ali Turki était un allié par son union avec une fille de la tribu. Le chroniqueur Hussein Khodja relate la ferveur de Hussein Ben Ali aux rites du cheikh Abdelqader El Jilani(12). Ce Bey n’a-t-il pas dédié une zaouïa à cet illustre saint irakien à Sousse, son petit-fils Hammouda Pacha ne fut-il pas le protecteur de la confrérie et a encouragé son implantation à Menzel Bouzelfa. Ali Turki aurait certainement été l’un des adeptes initiés à cette tariqa, auxquelles ses descendants se sont affiliés après lui. Il est probable qu’Ali Turki fut honoré par ses confrères soufis, qui sont en même temps ses alliés par le mariage.

3- Le mode de vie d’Ali Turki

Sur le mode de vie d’Ali Turki nous sommes certes mal renseignés, mais s’il y avait un miroir sur la vie de notre personnage ça serait certainement son fils Hussein Ben Ali qui s’était distingué par un train de vie austère et dénudé du faste habituel des gouverneurs des provinces ottomanes. Hussein Ben Ali aurait parfaitement pu hériter ces caractères de son père Ali Turki.

D’ailleurs, l’imagerie populaire du XXème siècle a retenu une figure assez caractéristique de Ali Turki. Nous la voyons dans la couverture même du livre de Si Abdelaziz Bey ; un homme d’un certain âge, avec des traits de sagesse, un visage apaisé coiffé d’un turban blanc et enveloppé dans un burnous. Il ne porte aucun insigne ou vêtement d'apparat. Une sobriété qui nous renvoie à la figure de l’ascète.

Je ne voudrais pas m’attarder encore plus, bien que le sujet mérite plus de développement ; on pourrait parler de la doublure de sépulture, la présence de sa tombe dans l’une des plus anciennes mosquées du Kef et l’influence de cette situation sur sa maraboutisation, le questionnement sur une éventuelle intervention de l’autorité husseinite dans la création d’un culte autour de la sépulture de Ali Turki, mais le temps qui m’est accordé ne le permet pas.

Hussein Bey Benhassine
Chercheur en Droit des Affaires
et petit-fils de l’écrivain

1- Discours prononcé à l’occasion de la cérémonie de la présentation du livre “Ali Turki, père du fondateur de la dynastie Husseinite” de Mr Abdelaziz Bey. Centre Culturel Fadhel Ben Achour à la Marsa, le 28 mai 2022.

2- العجيلي التليلي، الطرق الصوفية والإستعمار الفرنسي بالبلاد التونسية (1881-1939)، منشورات كلية الأداب بمنوبة، 1992، ص.116.

3- BEY Abdelaziz, Ali Turki ; Père du Fondateur de la Dynasties des Beys Husseinites, IHE Editions, 2022, P.43.

4- BLILI TEMIM Leila, Les Femmes De La Maison Houssaynîte, Editions Script, 2022, P.45.

5- احمد بن ابي الضياف، اتحاف اهل الزمان بأخبار ملوك تونس وعهد الأمان، الدار العربية للكتاب، جزء1، ص.34

6- محمد بن الخوجة، تاريخ معالم التوحيد في القديم وفي الجديد، دار الغرب الإسلامي، 1985، ص.225

7- الوزير السراج، الحلل السندسية بالأخبار التونسية، دار الغرب الإسلامي، الجزء 2، ص.426.

8-نللي سلامة العامري، الولاية والمجتمع: مساهمة في التاريخ الإجتماعي والديني لإفريقية في العهد الحفصي، دار الفرابي، طبعة 2، 2006، ص.100.

9- AMRI SLAMA Nelly, «Zawiya et territoire en Ifriqiya du VIIe/XIII siècle à la fin du
IXe/XVe siècle», Les sanctuaires et leur rayonnement dans le monde méditerranéen de
l’Antiquité à l’époque moderne, Cahiers de la Villa Kérylos, N°21, Boccard, 2010, p. 259, n 75.
(Disponible en ligne : https://laam.tn/Article/Nelly/Zawiya%20et%20Territoire%20en%20Ifriqiya%20-%20Nelly%20Amri.pdf – consulté le 25/05/2022).

10- BEY Abdelaziz, Op.cit, P.38.

11- العجيلي التليلي، نفس المرجع، ص.42.

12- حسين خوجة، ذيل بشائر اهل الإيمان بفتوحات ال عثمان، دار الكتاب العربي، ص.134
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