News - 16.05.2022

Musée du Bardo (2012-2022) : la décennie de tous les malheurs

Par Houcine Jaïdi - Pour ce 18 mai, Journée internationale des musées (JIM), le Conseil international des musées (ICOM) a choisi comme thème ’’Le pouvoir des musées’’. Ce thème est abordé par l’organisation à travers ’’trois optiques’’ : ’’Le pouvoir d’aller vers la durabilité’’, ’’Le pouvoir d’innover en matière de numérisation et d’accessibilité’’ et ’’Le pouvoir du renforcement de la communauté par l’éducation’’. Notre Musée national du Bardo, qui aurait pu fêter, ce mois-ci, son 134e anniversaire, est à mille lieues de ces considérations, réduit qu’il est à s’occuper de son salut suite à la fermeture qui lui a été imposée depuis près d’un an. Sa détresse incommensurable est d’autant plus affligeante qu’elle achève une décennie au cours de laquelle l’établissement a essuyé des coups de tous genres, aussi douloureux qu’humiliants.

Le 25 juillet 2012 : l’inauguration d’une œuvre inachevée et indéfendable

L’extension-rénovation qui a été effectuée au Musée du Bardo dans les années 2009-2012 a suscité un espoir immense tant le vénérable établissement en avait besoin. Financée, en grande partie, par un prêt accordé par la Banque mondiale en 2001 au profit du ’’ Projet de gestion et de mise en valeur du patrimoine culturel’’, l’opération avait trois objectifs principaux : agrandir la capacité d’accueil du musée tout en fluidifiant ses circuits de visite ; développer les commodités offertes aux visiteurs ainsi qu’au personnel technique et scientifique travaillant dans l’établissement et moderniser la présentation des collections, particulièrement dans les nouveaux espaces. La grande cérémonie d’inauguration du ’’Nouveau Musée du Bardo’’, organisée dans la soirée du 25 juillet 2012, en présence de nombreux hauts dignitaires de l’Etat et d’invités étrangers laissait espérer une œuvre de grande qualité, dévoilée le jour anniversaire de la proclamation de la République.

Dès les premières visites, les amis du Musée du Bardo, spécialistes ou simples amateurs du Patrimoine ont vite déchanté. Mis à part quelques rares améliorations indéniables, l’inachèvement, l’amateurisme  et les absurdités étaient criards : des espaces restaient fermés ; des statues étaient couchées par terre, le restaurant n’était pas ouvert ; la climatisation des locaux n’avait pas été prévue ; des vitrines étaient vides ; aucun équipement moderne n’offrait aux visiteurs une documentation différente de celle des cartels traditionnels ; les circuits, peu visibles sur le plan offert aux visiteurs, étaient incompréhensibles…

Que ces tares, pour le moins choquantes pour des réalisations qui ont coûté aux contribuables plusieurs dizaines de millions de dinars, aient perduré au fil des années, dénotait des mystères sur lesquels l’autorité de tutelle refusait de communiquer, préférant plutôt s’enfoncer dans l’autocélébration et le tapage médiatique concernant quelques réalisation mineures telle que l’application ’’Bardo Up’’, inaugurée en 2019 et qui ne concerne encore qu’un très petit nombre d’objets. Le souci du tapage médiatique n’a-t-il pas été à l’origine, en 2016, de l’organisation par l’Agence de Mise en Valeur du Patrimoine et de Promotion culturelle des ’’Nuits du Musée du Bardo’’, entièrement consacrées à la musique dans un établissement qui souffre cruellement du manque d’animation en rapport avec ses collections qui sont archéologiques avant tout ?

C’est surtout par le projet de restauration et de présentation des sculptures de la Salle de Carthage, mené, depuis 2011, par une équipe du Musée du Louvre et comprenant un chantier-école, que le Musée a continué à donner l’impression qu’il cherchait quelque peu à améliorer sa facture sur des bases sûres et prometteuses. Plusieurs belles expositions temporaires organisées par des pays amis ont apporté au musée une dynamique qui lui manquait depuis très longtemps.

Il a fallu attendre le 32e rapport annuel de la Cour des Comptes, relatif à l’année 2020 et rendu public au début de l’année suivante, pour bien comprendre l’origine et l’étendue du mal subi par le musée à l’occasion du projet qui devait l’agrandir tout en le modernisant. Le rapport consacré à ’’La gestion du patrimoine archéologique’’ a rappelé les lacunes et les recommandations consignées dans un premier rapport datant de l’année 2014. Il a aussi mis au jour des fautes de conception et de suivi des réalisations inaugurées en 2012 ainsi que des manquements dans les conditions de conservation allant jusqu’à menacer l’intégrité de certains objets. L’un des points noirs les plus saillants du rapport concerne les réserves du musée qui, entre autres défauts, n’offrent pas l’espace nécessaire pour héberger tous les objets qui devraient y être conservés. Cette lacune a eu pour conséquence la conservation, depuis plus de dix ans, de très nombreux objets du Musée national du Bardo dans une aile du Musée national de Carthage, sans respect des règles de sécurité et d’accessibilité et au mépris de l’intégrité de l’établissement d’accueil, lui-même en grande souffrance depuis longtemps.

La conclusion la plus inquiétante du rapport de la Cour des Comptes est certainement l’absence de toute autorité effective du ministère des Affaires culturelles sur l’Institut national du Patrimoine et l’Agence de Mise en valeur du patrimoine et de Promotion culturelle qui affichent, au Musée du Bardo comme partout ailleurs, une mésentente notoire. A ce tableau très alarmant, il faut ajouter l’instabilité à la tête du musée et son environnement très peu avenant : des pièces archéologiques tassées pêle-mêle au fond du parking situé en face de l’entrée de l’établissement, le rond-point du Bardo qui est devenu une véritable balafre urbaine et une station de métro doublée d’un passage souterrain pour piétons, dont l’état lamentable est une affliction pour les usagers, riverains ou visiteurs des lieux.

Le 18 mars 2015 : une cible bien étudiée des terroristes islamistes

En s’attaquant au Musée du Bardo, les terroristes islamistes ont commis un lâche forfait aux objectifs multiples. L’horrible attaque, perpétrée près de deux ans après les deux assassinats politiques du 6 février et du 25 juillet 2013, marquait un tournant majeur. Ouvrant, en Tunisie, la série macabre des attentats de l’État islamique, elle visait un établissement culturel prestigieux, très fréquenté par les touristes occidentaux, et source de revenus importants. A travers elle, les terroristes espéraient sans doute saper le tourisme qui peinait déjà à retrouver le niveau des entrées touristiques d’avant janvier 2011, difficilement amélioré depuis l’attaque de la Synagogue de la Ghriba en 2002. Assurément, les assaillants et les commanditaires du crime cherchaient aussi à couper le pays de cet Occident vecteur, à leurs yeux, de tant de maux, et de salir l’image de la Tunisie plurielle à laquelle un coup très dur avait été porté treize ans plus tôt à Jerba. Souiller et faire déserter le Musée du Bardo, grande vitrine de la diversité culturelle qui a toujours marqué l’histoire de la Tunisie, ne pouvait être que de bonne guerre pour les obscurantistes sanguinaires.

Depuis l’attentat, une plaque commémorative installée dans le hall d’entrée du musée rappelle douloureusement, le souvenir des 21 touristes étrangers et de l’agent de l’ordre tunisien victimes de l’attaque. On ne compte plus les personnalités étrangères qui, représentants de leurs communautés installées en Tunisie ou de passage dans le pays, se sont rendus au Musée du Bardo pour rendre un hommage bien mérité aux victimes de l’attentat. Mais force est de constater que les responsables du musée n’ont pas fait un effort palpable pour donner une image positive de l’établissement, qui mette en valeur ses trésors et attire de nouveau ceux qui le connaissent depuis longtemps tout en gagnant de nouveaux visiteurs. Depuis l’attaque du 18 mars 2015, trois expositions temporaires étrangères de grande qualité, programmées certainement depuis longtemps, ont été organisées en 2017 et 2018. Depuis, les autorités tunisiennes en charge du musée n’ont rien proposé pour relayer les manifestations qui avaient été régulières pendant cinq ans, à partir du printemps 2015. Se figer dans l’immobilisme ou substituer l’agitation à une animation entreprise dans les règles de l’art n’est-ce pas faire, objectivement, le jeu des ennemis de la culture superbement illustrée par les collections du musée ?

Le 25 juillet 2021 : une fermeture provisoire qui a trop duré

L’ampleur des décisions prises le 25 juillet dernier et la configuration des lieux où se situe le Musée du Bardo pouvaient expliquer une fermeture subite du Musée du Bardo. Une telle mesure n’aurait pas été grave et serait passée inaperçue ou presque si elle avait été de très courte durée. Mais il se trouve que la fermeture dure depuis près d’un an sans que les autorités aient présenté des justifications pertinentes ou une voie de sortie.

Il va de soi qu’en toutes circonstances les considérations relatives à la sécurité des lieux et des personnes sont du ressort des responsables qui veillent sur les intérêts supérieurs du pays. Mais ces considérations autorisent-t-elle une fermeture sine die du musée ? S’il avait été décidé de procéder à sa réouverture, le plus tôt possible, une solution aurait certainement été trouvée pour clôturer son périmètre et lui aménager une entrée indépendante de l’accès à l’Assemblée des Représentants du Peuple. Cette solution, bien qu’hâtive, temporaire et incompatible avec les règles de l’art, aurait été provisoirement acceptée dans la mesure où elle permettait la réouverture du musée tout en sécurisant son environnement.

Au cours des dix derniers mois, quelques voix isolées et non officielles se sont élevées pour rappeler le sort tragique du musée. Le mutisme des plus hauts responsables du Patrimoine culturel, si visibles et si prolixes quand il s’agit de décisions beaucoup moins urgentes que la réouverture du Musée du Bardo, est particulièrement inquiétant. Signifie-t-il que l’affaire est secondaire, à leurs yeux ou que le sujet est tellement ’’sensible’’ qu’il vaut mieux éviter d’en parler ? On peut supposer que des démarches discrètes ont été faites, en haut lieu, pour aboutir à la réouverture du musée. Sont-elles pour autant suffisantes ? L’affaire n’est-elle pas assez importante pour mériter une communication minimale en vue de rassurer les nombreux amis du Musée du Bardo, tunisiens et étrangers ?

Au-delà de l’activité touristique dont l’arrêt au Musée du Bardo a souvent été déploré au cours de ces derniers mois, certains appels à la réouverture ont mis en garde contre la dégradation que risquent le bâtiment et ses collections, faute d’entretien régulier et suffisant notamment dans l’ancien palais. Il y a aussi à rappeler la fonction du musée en matière de recherche et de formation peu visibles pour les non spécialistes mais fondamentale pour un établissement de cette catégorie. Le Musée du Bardo a en la matière des titres de noblesse indéniables : recherches diplômantes en de nombreux domaines du savoir historique et archéologique ; formation, depuis la fin du XIXe siècle, des restaurateurs de mosaïques ; formation récente en matière de restauration des sculptures ; initiation de nombreux chercheurs aux rudiments de la muséographie, faute de formation initiale…

Taire le sort du Musée du Bardo à l’occasion de la Journée internationale des musées serait, de la part des responsables de tous bords, une prouesse rare qui ne pourrait être que tunisienne. Quel responsable concerné par l’affaire du Musée du Bardo peut-avoir bonne conscience en sachant que la vie de l’établissement est arrêtée ? L’irresponsabilité est d’autant plus condamnable que de nombreux musées tunisiens vivent, depuis de longues années, une situation bien difficile qui est allée jusqu’à la fermeture ou l’effondrement pur et simple comme l’a rappelé, récemment, la Cour des Comptes. Elle prend une tournure cocasse et scandaleuse quand on entend nos responsables, chanter, en ces temps de crise, les mérites du tourisme culturel, présenté comme une composante majeure du tourisme alternatif qui sauvera le pays. Elle est très gênante vis-à-vis de tous les pays amis qui croient ferme en cette voie et qui ne cessent de financer des programmes basés sur la richesse patrimoniale du pays et dénommés dans plus d’une langue (Tounès wijhatouna, une composante majeure du Projet ’’Patrimoine 3000 ; Visit Tunisia …). Elle est kafkaïenne quand on voit avec quelle impatience et quels préparatifs est attendu le retour des croisiéristes pour qui la visite du Musée du Bardo a toujours été une étape incontournable.

La 26è Conférence générale de l’ICOM qui sera organisée du 20 au 28 août prochain à Prague aura le même thème que la JIM 2022. C’est dire combien ce thème est à la fois d’actualité et prospectif pour la Conférence générale, rencontre triennale qui  a toujours veillé à être un moment de réflexion en rapport avec le vécu et les attentes des musées, de leurs personnels et de leurs publics. Le Comité tunisien de l’ICOM, qui existe depuis de nombreuses décennies, participera-t-il à la rencontre ? En tout état de cause, il est à espérer que d’ici-là, la crise terrible par laquelle passe le Musée du Bardo aura été dépassée et que la Tunisie n’aura pas à vivre la gêne d’une interpellation de plus à l’échelle internationale.

La décennie noire au cours de laquelle le musée a été victime d’une maltraitance culturelle officielle, d’une attaque cruelle et d’une fermeture très préjudiciable prendra-t-elle fin le 25 juillet prochain ? Cette date qui est déjà annoncée comme un grand jour pour la Tunisie sera certainement, comme de coutume, l’occasion de gracier des prisonniers. Le Musée du Bardo, grande victime collatérale des vicissitudes politiques postrévolutionnaires et pour laquelle le Mois du Patrimoine, qui s’achèvera dans deux jours, n’a apporté, jusqu’ici, aucune bonne nouvelle, fera-t-il partie des graciés de la prochaine fête de la République ?

Houcine Jaïdi
Universitaire
 

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