Opinions - 15.05.2022

Sommet du Néguev ou sommet de la désertification de la sagacité des Arabes

Par Mohamed Ibrahim Hsairi - Le dimanche soir et le lundi matin 27 et 28 mars 2022, à deux jours seulement de la commémoration annuelle de la journée palestinienne de la terre, les ministres des Affaires étrangères d’Israël, des Etats-Unis d’Amérique et de quatre pays arabes qui sont les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et l’Egypte, se sont réunis à Sde Boker, un kibboutz du désert du Néguev où a vécu et est enterré David Ben Gourion, le fondateur d’Israël. Appelée, au mépris de la tradition bien établie, «Sommet du Néguev» pour souligner son importance, cette réunion a été qualifiée par les Israéliens d’exceptionnelle, d’inédite et d’historique. Elle a porté essentiellement sur le prochain retour à l’accord de 2015 sur le programme nucléaire de l’Iran et le retrait du corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien de la liste américaine des organisations terroristes.

L'Iran est devenu, ces derniers temps, la préoccupation centrale pour Israël et certains pays du Golfe. Outre que leur posture diverge avec celle des États-Unis à l’égard de Téhéran, ils s’inquiètent de la volonté de Washington, de plus en plus préoccupé par la montée de la Chine et le retour en force de la Russie, de se retirer de la région du Moyen-Orient, et craignent que la levée des sanctions infligées à l’Iran ne donne un nouveau souffle à l’économie iranienne et permette à Téhéran de financer son programme de missiles, et ses affidés en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen…

Ils redoutent également qu’un arrêt de la mise à l’index des Gardiens de la Révolution, qui sont le bras armé du régime iranien, n’encourage Téhéran à poursuivre sa politique d’expansion au Moyen- Orient.

Si pour certains analystes ce sommet n’est qu’une simple opération de communication du ministre israélien des Affaires étrangères et une simple cérémonie destinée à célébrer les accords d’Abraham, pour d’autres, il est bel et bien un événement extraordinaire, en raison sinon de ses résultats, du moins de ses visées.

Par sa tenue, dans un lieu si symbolique, Israël visait, en effet, à sceller avec les pays arabes y ayant pris part une alliance contre l’Iran. Et même si cet objectif n’a pas pu, semble-t-il, être atteint totalement, il est clair, selon les déclarations du ministre israélien des Affaires étrangères, que la rencontre a permis aux participants d’envoyer un message fort à  l’Iran. A ce titre, «la photo de famille» de la rencontre où l’on voit les six ministres alignés, main dans la main, formant ainsi une sorte de chaîne humaine, est éloquemment parlante. 

En tous les cas, il est sûr qu’elle a constitué un premier pas vers la création de cette alliance, que d’aucuns assimilent à une «Otan israélo-arabe» qui devrait permettre à ses membres de coordonner leurs positions et leurs actions afin de contrer la menace iranienne.
Concrètement, les participants ont décidé de développer un système de communication commun qui permettra à chaque partenaire de se prévenir en temps réel, en cas de détection de drones de l’Iran ou de ses mandataires. Selon le ministre israélien des Affaires étrangères, le partage des capacités de défense devrait permettre «d’intimider et de dissuader nos ennemis communs, en premier lieu l’Iran».

En outre, le secrétaire d’État américain a tenté d’apaiser les craintes de ses alliés israéliens et arabes. Lors d’un point de presse avec son homologue israélien, il a notamment déclaré que «accord ou non, nous allons continuer de travailler ensemble, et avec nos autres partenaires, pour contrer les agissements de l’Iran visant à déstabiliser la région». Il a expliqué que «les États-Unis pensent que le retour à la mise en œuvre complète de l’accord sur le programme nucléaire iranien de 2015 est la meilleure façon de remettre ce programme dans la boîte où il était avant qu’il ne s’en échappe lorsque les États-Unis ont quitté l’accord en 2018». Et d’ajouter que «lorsqu’il est question des choses les plus importantes, nous logeons à la même enseigne: nous sommes chacun engagés, déterminés à faire en sorte que l’Iran n’obtienne jamais l’arme nucléaire».

Apparemment non convaincu par les propos de son homologue américain, le ministre israélien des Affaires étrangères a répliqué en affirmant que bien qu’Israël et les États-Unis travaillent ensemble pour empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, «Israël va, à la fois, faire tout ce qui doit être fait pour stopper le programme nucléaire iranien».

La rencontre a, par ailleurs, été une occasion pour esquisser quelques premiers traits du nouveau Moyen-Orient ou du Moyen-Orient recomposé voulu depuis longtemps par les Etats-Unis et où Israël émergera comme la puissance protectrice de la région. A son issue, le ministre israélien des Affaires étrangères l’a bien souligné  lors de la conférence de presse qu’il a tenue aux côtés du secrétaire d’État américain et de ses homologues arabes en disant : «Nous écrivons ici l’histoire, bâtissons une nouvelle architecture basée sur le progrès, la technologie, la tolérance religieuse, la sécurité et le renseignement […] Cela intimide, dissuade nos ennemis communs, en premier lieu l’Iran».

En somme, on peut dire qu’après cette rencontre, nous nous trouvons en face d’une nouvelle donne au Moyen-Orient. Donne dont les caractéristiques seront précisées progressivement dans le futur, car le sommet du Néguev devrait être régulièrement réédité, d’après le ministre israélien des Affaires étrangères qui a affirmé que les participants à sa première édition auraient décidé de faire du  «Forum du Néguev un rendez-vous régulier pour discuter des questions régionales,  ouvrant des fenêtres à tous, y compris les Palestiniens».

D’ailleurs, il n’est pas exclu que la deuxième édition de cette rencontre se tienne au Sahara occidental puisque le ministre marocain des Affaires étrangères a déclaré en clôture du sommet: «J’espère que nous nous reverrons bientôt dans un désert différent, mais dans le même esprit».

Sur un autre plan, il faut relever que le grand absent de cette rencontre, ce sont les Palestiniens et l’affaire palestinienne. Non seulement le conflit israélo-palestinien a été exclu de son ordre du jour, mais aucun des quatre ministres arabes présents n’a pris la peine de se déplacer à Ramallah. Seul le secrétaire d’État américain a rendu visite à Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, et a souligné, lors de la conférence de presse, l’importance de résoudre le conflit israélo-palestinien, en disant que «les gains liés aux accords d’Abraham ne sont pas un substitut à des progrès entre Palestiniens et Israéliens».

Mais tout le monde sait que ce ne sont là que des paroles creuses  et des vœux pieux, car Antony Blinken, qui a réaffirmé le soutien des Etats-Unis à la solution à deux Etats, sait pertinemment que l’espoir d’une résolution politique du conflit israélo-palestinien est devenu extrêmement mince, et qu’un Etat palestinien viable aux côtés d’Israël n’est plus possible, d’autant plus que les Israéliens le rejettent catégoriquement, continuent leur politique de colonisation à outrance, et ne montrent aucune disposition à reprendre le processus politique avec les Palestiniens.

En tout cas, par cette exclusion du conflit israélo-palestinien de son ordre du jour, le sommet a réaffirmé, encore une fois, que la cause palestinienne n’est plus une priorité pour certains pays arabes et surtout pour certaines monarchies du Golfe pour qui la seule et unique urgence est, désormais, de faire face à l’Iran.

Force donc est d’admettre que la solidarité arabe avec la légitime résistance des Palestiniens à l’occupation israélienne a fait son temps et qu’elle laisse sa place à une morbide «realpolitik» pro-israélienne, qui ouvre la voie au «Deal du Siècle» par lequel Donald Trump a voulu enterrer la cause palestinienne.

Compte tenu de ce déplorable bilan, il ne sera pas erroné, à mon avis, de dire qu’autant ce sommet tenu, à dessein, dans le désert du Néguev constitue une nouvelle et énorme percée pour Israël qui pourra, dorénavant, jouer un rôle pivot dans la région, autant il traduit ce que j’appelle le sommet de «la désertification» de la sagacité des Arabes, ou du moins de certains Arabes.

En effet, par leur alliance anormale avec Israël pour faire face à l’Iran qui est leur voisin pour l’éternité, ils ne font qu’aggraver l’instabilité de la région et augmenter les risques de son embrasement, sans aucun doute à leur détriment. Ils contredisent, ainsi, les propos du secrétaire d’Etat américain qui a voulu faire croire que «la normalisation avec Israël est la nouvelle normalité» dans la région, ainsi que les propos du ministre marocain des Affaires étrangères qui s’est montré outre zélé et a appelé à ce que fleurisse un «esprit du Néguev, celui de la coexistence».

D’ailleurs, un vigoureux démenti à ces assertions n’a pas tardé à venir sur le terrain, avec la reprise, en force, de la courageuse lutte des Palestiniens contre l’occupation israélienne, en ce mois sacré de Ramadan.

Mohamed Ibrahim Hsairi
 

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