Hommage à ... - 13.01.2022

Hommage à Arbi Mellakh: Une vie au service de la cité, d’autrui et de la famille

Par Habib Mellakh - Mon oncle Arbi Mellakh est né le 1 avril 1929 à Ras Jebel dans une famille d’agriculteurs  aisés, pieux  et assoiffés  de savoir. Son  père Hadj Hédi vouait un grand respect, voire une grande admiration aux fins lettrés, en particulier et en premier lieu,  l’imam de Jamaa El Kébir, Sadok Boufahja, ensuite le Cheikh  Mohamed Berhima, un parent par alliance, le mari de sa belle-sœur Beya Ben Nejma puis le bel-oncle de sa seconde femme Néjia Ben Nejma, réputé à l’époque, chez les Jebeliens –  qui préfèrent le gentilé de Ghwalbia – pour sa parfaite connaissance de l’islam et son excellente exégèse du Coran.

Le savoir et l’altruisme, clés du paradis

Ces relations ont permis à Hadj Hédi d’être initié à un islam ouvert, respectueux des rites mais ils l’ont  aussi  et surtout  ancré dans son idée que les valeurs morales transmises par la religion étaient  aussi importantes que la pratique du culte musulman lui-même et convaincu de la valeur du savoir.  Il a ainsi exhorté ses enfants à ne pas se lasser à faire le bien pour rendre les gens heureux autour de soi et les a aussi incités à la quête de la connaissance.  Le jeune Arbi a été  ainsi élevé dans l’idée  que le savoir ainsi que la philanthropie et l’altruisme  étaient les clés du paradis, au sens du  jardin  céleste ainsi que dans le sens métaphorique du paradis sur terre que le lettré a le pouvoir de construire grâce au savoir  et dans le sens  du bonheur que le fidèle procure aux pauvres et aux déshérités grâce à ses bonnes actions.

Son frère Hmaida, qui a fait le lycée Carnot, l’assurait d’ailleurs, en lui apprenant à lire, qu’il aurait une maison au paradis chaque fois qu’il lirait correctement les textes de son manuel de lecture. C’est avec l’un de ces traits d’humour fins et succulents, dont il était coutumier, que mon oncle commente cet épisode de sa vie : « Motivé par la récompense promise, je me suis appliqué au cours de me mes études et enfant, je me suis mis à rêver de maisons au paradis. C’est sans doute, pour cette raison que je suis devenu promoteur immobilier ».

Le parcours scolaire et universitaire et l’apport du collège Sadiki

Arbi Mellakh  était ainsi prédisposé à faire de brillantes études, d’abord à l’école franco-arabe du village, puis  au collège Sadiki. Brillamment admis à Sadiki et au lycée Carnot, il a préféré poursuivre ses études au sein de la prestigieuse institution fondée par Kheireddine. C’est au milieu de son parcours scolaire sadikien que disparaît son frère Hmaida.  Son grand-père maternel Béchir Ben Nejma lui recommande alors d’abandonner ses études pour se consacrer à la gestion des biens familiaux, lui certifiant  que l’important patrimoine agricole familial légué par son père était la source d’une richesse inépuisable et qu’il lui permettrait de vivre ainsi que les générations successives de ses descendants comme un roi. Il suivra les conseils de son grand ami et alter ego, son frère Moncef  qu’il aimait beaucoup et admirait et qui le convaincra que le savoir et les diplômes constituent des biens extrêmement précieux dont on ne peut être dépossédé, qu’ils sont la source d’une richesse à la fois spirituelle et matérielle alors que les aléas peuvent nous priver des biens familiaux, à l’origine sans doute d’un bien-être matériel mais dont la pérennité n’est jamais garantie. L’histoire familiale donnera raison à sa préférence pour le chemin ardu et parsemé d’embûches mais ô combien passionnant des études puisque la propriété de ces biens est aujourd’hui un souvenir lointain. Le baccalauréat obtenu en 1950, il rejoindra    la Faculté de pharmacie d’Aix- Marseille où  il obtiendra le diplôme de pharmacien en 1955.

A Sadiki, l’uléma Fadhel Ben Achour, professeur attitré d’instruction religieuse mais chargé, pendant une courte période, de l’enseignement de la versification, ne résiste pas parfois à la tentation  d’aborder avec ses élèves toutes les questions religieuses et philosophiques qui leur tiennent à cœur. Il ancre en lui l’islam éclairé de son enfance tandis que d’autres enseignants enracinent chez lui la défense  du projet moderniste tunisien initié par Kheireddine et repris par le Néo-Destour auquel il adhérera dès son plus jeune âge. Les années Sadiki lui donnent l’opportunité de confronter, pendant l’année du baccalauréat, l’expérience du doute radical d’Abou Hamed El Ghazali et l’expérience cartésienne du doute, la première aboutissant au mysticisme, la seconde au cartésianisme et de rapprocher Pascal et Ghazali qui concluent à l’incapacité de la raison à comprendre l’absolu et l’infini et qui accordent la primauté à l’intuition sur la raison et les sens. Il s’est également  imprégné de la philosophie des lumières et des valeurs de la Révolution française. L’enseignement sadikien lui permet, grâce à son bilinguisme et son biculturalisme, de s’ouvrir  à la modernité occidentale incarnée par les Lumières  et les grands principes  de 1789, sans reniement de la religion, des croyances héréditaires transmises par la famille et du legs  progressiste de la culture arabo- musulmane même si l’influence de la philosophie des Lumières a pu remettre en cause, pendant les années de jeunesse, la stricte observance des rites religieux.

La fibre patriotique, sociale, altruiste et moderniste d’un acteur engagé dans la vie de la cité

Son parcours de nonagénaire –  il s’est éteint  le 9 décembre dernier à l’âge de 92 ans -  se  confond avec  l’histoire des sept dernières décennies du XXème siècle et des deux premières décennies du XXIème. Mon ami Mohamed Hédi Zaiem ne croit pas si bien dire dans son message de condoléances et d’hommage quand il écrit : « Celui qui a vécu et accompagné son parcours mesure l’ampleur de l’événement. C’est un siècle qui tourne la page ». Arbi Mellakh a été effectivement  le témoin  privilégié et l’acteur engagé d’un siècle d’événements majeurs,  d’épisodes historiques  qui ont changé la Tunisie.

Fervent patriote, il a milité, en tant que lycéen puis comme étudiant au sein du Néo-Destour, pour l’indépendance du pays. Militant de la première heure, il a été, au début des années 50, le secrétaire général adjoint de la cellule destourienne de Marseille et le secrétaire général de la section de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) dans la cité phocéenne. Installé à Menzel-Bourguiba, le jeune pharmacien, apprécié pour sa générosité et son altruisme, a participé avec beaucoup d’enthousiasme et de dévouement à la vie politique de la cité. Militant de base au sein de la cellule destourienne de la ville, il s’est fait élire au début des années 60 au bureau de cette dernière et au sein du  conseil municipal de l’ancienne Ferryville, présidé par le militant Taïeb Tekaya. Son respect scrupuleux des valeurs, son patriotisme constamment cité en exemple, son souci constant de l’intérêt général lui ont permis d’être élu en 1965 comme secrétaire général du Parti socialiste destourien (PSD)  à Bizerte, poste électif qu’il a occupé, sans discontinuer, jusqu’en octobre 1973. Il a animé pendant cette période la vie politique du gouvernorat, contribué à la réalisation de nombreux projets à Bizerte dont le pont mobile mais aussi à Ras Jebel et dans toute la région et mobilisé les citoyens pour la modernisation du pays, toujours en symbiose avec les gouverneurs successifs de cette période, et particulièrement Hédi Baccouche, grâce à son calme olympien, son sens de la mesure,  son tempérament conciliant et sociable, son entregent et ses manières fines et élégantes . C’est une époque où, présidant la section régionale de l’Union tunisienne de solidarité sociale et une coopérative de production, la Coopérative régionale de motoculture (COREMO), il cumulait jusqu’à douze heures de travail par jour, et même plus, consacrées aux tâches administratives, à l’écoute des doléances  des citoyens toujours reçus avec beaucoup d’égards, aux réunions et aux meetings politiques, travaillant en été même, pendant les après-midis  dans un superbe dédain de  la séance unique.

C’est à cette date qu’il est nommé, à la suite du remaniement du 28 novembre 1973, au gouvernement de Hédi Nouira, comme secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Equipement  où il a été chargé de l’habitat  parce qu’il  avait une connaissance parfaite du secteur et qu’il en maîtrisait les dossiers pour les avoir étudiés au sein de la commission de l’habitat à l’Assemblée nationale. Il est, à ce titre, le fondateur, en 1974, de l’Agence foncière d’habitation(AFH) et de la Caisse nationale d’épargne logement (CNEL), actuellement Banque de l’habitat, qui ont permis à de nombreux Tunisiens appartenant à la classe moyenne, voire de condition modeste, d’acquérir des terrains à bâtir vendus avec une très faible marge bénéficiaire et de bénéficier de crédits à la construction ou pour l’achat d’un logement, à des taux d’intérêts préférentiels. Il était en cela mû par sa fibre sociale et par la politique sociale de Bourguiba qui veillait à assurer aux citoyens le droit au logement comme il le rappelle, en revenant sur ces années,  dans un entretien du 10 décembre 2018 sur les colonnes du quotidien Echourouk. Il prend, au cours de ces années, son bâton de pèlerin pour mobiliser les compatriotes vivant dans la région de Nice et d’autres régions européennes en faveur de l’épargne logement. 

Il a modernisé, pendant cette période, en sa qualité de secrétaire d’Etat chargé de l’habitat et sous l’égide du ministre de l’équipement, Lassaad Ben Osman, la promotion immobilière grâce à de nouvelles normes qui, ajoutées aux mesures précitées d’incitation à la construction et à l’acquisition d’un logement, ont permis, pendant les années 70 et par la suite  un boom immobilier sans précédent. Il a également contribué à l’élaboration du premier code tunisien de l’urbanisme publié en 1979. Il a participé, pendant cette période, en tant que représentant de la Tunisie à la conférence des ministres arabes de l’habitat tenue à Bagdad  en 1977, année il fut nommé secrétaire d’Etat auprès du ministre des transports. Il n’est pas reconduit  par Hédi Nouira au gouvernement  à la suite du remaniement intervenu le  7 novembre 1979 consécutif aux élections de l’Assemblée nationale du 3 novembre 1979, où il est élu pour un troisième mandat consécutif. Il quitte sans doute le  gouvernement parce qu’il s’est opposé au nouveau mode de scrutin adopté pendant ces législatives. Le PSD avait décidé de présenter deux listes par circonscription et Arbi Mellakh  avait jugé cette mesure préjudiciable à l’unité du parti. Favorable à une démocratisation de la vie du parti – il avait fait partie du groupe des démocrates au 8ème    congrès de 1971 – il aurait souhaité l’organisation  d’élections internes au sein du Destour pour le choix des candidats. 

Député de 1969 à 1989, presque sans interruption, à l’exception d’un bref intermède de 1981 à 1986, il s’est fait distinguer par son activité débordante et ses propositions judicieuses au sein des commissions de l’Assemblée nationale dont il a été souvent le rapporteur ou le président et au sein du bureau de l’assemblée dont il a fait presque toujours partie. Il a, à ce titre, représenté la Tunisie, à plusieurs conférences interparlementaires,  dont celle  de Vancouver et celle tenue au Guatemala. Ce cheminement remarquable, dû à une pratique  qui a redonné de la noblesse à la politique, perçue comme  un moyen de servir la cité et non de se servir et à un bilan très positif, a été couronné par sa nomination au bureau politique du PSD en 1977 et il a fait partie de son comité central pendant presque deux décennies au cours desquelles il a été intraitable quand l’intérêt général était en jeu, n’hésitant pas monter au créneau pour exprimer, au sein de cette instance, son opposition courageuse  à des mesures qu’il jugeait néfastes pour le pays comme la suppression, sous la pression du fonds monétaire international, de la compensation du prix des céréales et de leurs dérivés à la fin du mois de décembre 1983 et pour mettre en garde contre les émeutes que pareille mesure risquait d’entraîner. L’histoire lui donne immédiatement raison. Du 29 décembre 1983 au 6 janvier 1984, la révolte du pain embrase le pays.

Formé à Sadiki, il défendra sans relâche, comme ses condisciples, le projet moderniste tunisien,  applaudira à la généralisation de  l’enseignement ainsi qu’à son unification et celle de la justice ainsi qu’à la promulgation du code du statut personnel et combattra l’obscurantisme sous toutes ses formes. Il soutiendra en 2012 le combat de la Faculté des lettres, des arts et des humanités de la Manouba (FLAHM) contre les salafistes et il signera l’Appel de 130 intellectuels tunisiens pour la défense des libertés académiques et de soutien à la FLAHM publié sur les colonnes du quotidien arabophone Al-Maghrib le 17 avril 2012.  Il assistera également  le 15 janvier 2013, à la librairie Art-libris au Kram, à la présentation de mes Chroniques du Manoubistan qui relatent ce combat.

L’homme-orchestre

Homme-orchestre, il a présidé aux destinées  du Club athlétique bizertin. L’élève, à qui son frère promettait des maisons au paradis,  fonde en 1980  une société de promotion immobilière.  Il a ainsi permis, grâce à des prix abordables et avantageux, à de grandes facilités de paiement et à des remises substantielles aux jeunes,  à de nombreux citoyens d’acquérir des logements de bonne qualité dont ils lui sont reconnaissants.

Avec sa disparition, la Tunisie perd l’un de ses derniers dinosaures, l’un des bâtisseurs de l’Etat national et l’un de ses plus fidèles serviteurs. L’histoire se souviendra de cette disponibilité à nulle autre pareille pour autrui, pour la cité, pour la famille au sens le plus large, pour Ras jebel, la terre natale,  de son point de vue bénie et bienveillante qu’il a remarquablement et admirablement servie même si ses services ne supportent pas la comparaison quand on les met en balance avec ceux rendus  par des personnalités natives du village, très proches de Bourguiba.

Le legs inestimable d’un homme valeureux

L’amour de la patrie, de la famille et  le respect des valeurs, mais non leur dogmatisation, sont des biens précieux qu’un père lègue à son fils ou sa fille, qu’un frère aîné transmet à son cadet, qu’un oncle inculque à son neveu, un ami véritable à son ami. Honneur à toi, qui a su me (nous) transmettre le legs de ton père Hédi et celui de ton père spirituel, frère et grand ami, Moncef, mon propre père. Tus as été la bonne fée qui s’est penchée sur  mon (nos) berceaux et qui a toujours veillé sur moi (nous). Tes vertus innombrables, ton dévouement exemplaire pour la patrie et pour la famille, ton altruisme  à nul autre pareil – vivre pour autrui est pour toi la source d’un bonheur indicible– m’ (nous) ont balisé le chemin.

Merci d’avoir accompagné notre parcours, d’avoir été toujours omniprésent pour nous soutenir et pour veiller sur nous, d’avoir constamment été l’homme de devoir qui ne s’est jamais dérobé à ses obligations, d’avoir considéré le bonheur de chacun des membres de notre smala comme le tien et d’avoir toujours exprimé ta grande joie par ce sourire radieux et merveilleux qui ne te quittait pas dans ces moments heureux !  Tu es le phare qui a guidé nos pas et illuminé nos vies . Aujourd’hui que tu n’es plus parmi nous, je mesure l’ampleur du vide que tu laisses. Les vacances  familiales à Aïn Charchara, à Ras jebel pendant les étés 63 et 64 du siècle dernier, l’hospitalité que tu nous a offerte, des années durant, à la Corniche, à Bizerte, pendant les vacances d’été, les rencontres fréquentes, devenues malheureusement rares en temps de pandémie –  la dernière, ardemment voulue, ayant eu le 10 novembre dernier quelques jours avant ton hospitalisation –  (était-ce prémonitoire?)  ainsi que les  échanges féconds et affectueux, sur plus de six décennies entre  l’oncle et son neveu, dans tous les domaines, et particulièrement la politique, l’histoire de la patrie et celle de la famille, m’ont permis d’admirer le destourien que tu étais et t’ont donné l’occasion d’être  amusé par mes jugements à l’emporte-pièce mais surtout  d’apprécier « l’opposant » que j’ai été et d’être même fier de lui parce que nous partagions les mêmes valeurs et que l’amour de la patrie nous unissait. Ils m’ont beaucoup appris et  m’ont procuré beaucoup de bonheur.    Ils  me manqueront terriblement.

Que Tata Zakia, mes cousins Samia, Hédi, Halim, Riadh et Sihem, qui ont intériorisé les valeurs que tu incarnes et qui sont aujourd’hui les dépositaires de ce legs précieux, puissent surmonter la dure épreuve de ta disparition !

Paix à ta noble âme et mon éternelle gratitude pour toute ton œuvre !

Habib Mellakh

Ce texte est une version développée de deux textes déjà publiés en hommage à Arbi Mellakh. Le premier a paru  sur le site de Leaders et il est accessible par le lien : https://www.leaders.com.tn/article/32749-hommage-a-larbi-mallakh-cet-homme-etait-l-incarnation-de-la-vertu. Le second a été publié sur les colonnes du N° 128 du magazine leaders paru en janvier 2022.

 

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