Opinions - 08.01.2022

Tunisie: De l’incertain à l’absurde

Par Riadh Zghal - Lorsque l’esprit tente de déchiffrer la situation actuelle du pays, il est envahi par le souvenir du théâtre de l’absurde de Taoufik Jbali «كلام الليل» où l’association de mots évacue toute rationalité et où des personnages entrent dans une querelle sans fin, parce qu’ils ne s’entendent pas sur le nom donné à une espèce de légume ! Mais klem Ellil c’était pour rire et la situation du pays génère plutôt amertume et angoisse, on ne rit plus.

Après le soulèvement de 2010-2011, l’avènement d’une nouvelle classe politique et les troubles qui l’ont accompagné, on était dans l’incertitude, les espoirs étaient permis et l’avenir était ouvert sur plusieurs possibles, y compris un nouveau régime autoritaire. L’évolution qui a suivi, durant une décennie, a conduit le pays vers un désastre annoncé. Les déficits rongent plus d’un domaine: déficits des ressources de l’Etat, de l’investissement, de la performance des services sociaux, de la gouvernance urbaine… appauvrissement de la population et rétrécissement comme peau de chagrin de la classe moyenne. L’incertitude de l’avenir touche plusieurs catégories sociales. Parlant de la pauvreté aux USA, Bryant en décrit le vécu en ces termes: 

«L’Amérique a une classe chancelante de gens de tous les horizons de la vie, vivant avec un sentiment vacillant d’incertitude stupéfiante. Ils ne sont pas juste pauvres. Ce sont les pratiquement pauvres, les presque pauvres, ceux qui pourraient être pauvres, ceux qui étaient pauvres, ceux qui sont réellement pauvres, les plus ou moins pauvres, les temporairement pauvres, et bien sûr les pauvres en permanence(1)

Une telle catégorisation semble bien s’appliquer à la classe moyenne tunisienne.

La domination d’Ennahdha sur le paysage politique, l’incapacité de s’associer des partis qui se disent démocratiques, modernistes, rationnels, truffés de technocrates, ont fait perdre au pays l’occasion de trouver un équilibre permettant de freiner la course vers les dégâts de l’islamisme politique frériste. Tout cela a balisé le terrain pour l’initiative présidentielle salvatrice du 25 juillet. Que de soulagement, que d’espoirs nourris par cet acte qui a nettoyé le paysage politique d’un parlement si mal géré par son président nahdhaoui, un parlement qui offre un spectacle désolant de querelles incessantes, de mesquinerie et de violence !

Mais voilà, cinq mois après l’initiative du 25 juillet, tous les espoirs virent à la déception. Pire, c’est un courant de l’absurde qui s’installe. Alors que la crise pluridimensionnelle s’accentue de jour en jour, que les caisses de l’Etat se vident, au lieu de s’attaquer aux vrais problèmes nationaux, on rediscute de la constitution comme si les trois années de délibérations, ponctuées par des mouvements sociaux qu’elle a coûté au pays ne suffisaient pas ! Le Président nous promet non la révision mais la réécriture de la Constitution par une commission de son choix ! Encore une fois, on retombe dans un juridisme assourdissant qui n’a rien réglé des problèmes de chômage et de dignité des démunis.

Certes la Constitution de 2014 n’est pas parfaite, mais c’est elle qui a permis votre élection, Monsieur le Président ! Vous promettez des mois pour acquiescer la version qui émergera de votre commission puis un référendum. Pensez-vous qu’un référendum sur un texte que peu pourront saisir le sens et les conséquences reflètera sérieusement la volonté du peuple ? Si volonté du peuple de réviser la Constitution avant de mettre fin au désastre socioéconomique il y a ! Et peut-on penser que la majorité que dégagera le référendum programmé aura un sens ? Et que faire si les forces vives du pays vous refusent le droit de décider d’une nouvelle Constitution ? Ils le font déjà savoir et la colère gronde.

Les temps ont changé, Monsieur le Président. Les régimes autoritaires n’ont plus de chance de durer, les réseaux sociaux, à travers lesquels tout un chacun peut donner de la voix, constituent le prélude d’une démocratie à réinventer. Le processus de sa réinvention a commencé et comme l’écrit le sociologue français Michel Maffesoli, «rien n’arrête une idée dont le temps est venu»(2). Même le président des USA a déclaré lors de sa conférence d’ouverture du Sommet de la démocratie organisé le 8 décembre : «Ici, aux États-Unis, nous savons comme tout un chacun que le renouvellement de notre démocratie et le renforcement de nos institutions démocratiques exigent des efforts constants.»

Oui Monsieur le Président, la démocratie est à «renouveler» ou à réinventer. Elle est loin d’être une affaire essentiellement juridique. Elle est aussi sociologique et pédagogique. La pédagogie c’est pour que la démocratie ne demeure plus une abstraction aux yeux du citoyen moyen. La démocratie nécessite une vision stratégique, beaucoup de communication, beaucoup de dévolution des pouvoirs d’autant plus que la défiance vis-à-vis de la gouvernance concentrée au sommet de l’Etat n’est plus à démontrer.

Riadh Zghal

(1) John Hope Bryant, (2014), How the Poor Can Save the Capitalism. Rebuilding the path to the Middle Class Berrett-Koehler Publishers Inc., p.44

(2) Michel Maffesoli (2021), L’ère des soulèvements. Émeutes et confinements, les derniers soubresauts de la modernité, Editions du Cerf. Édition du Kindle, p.21
 

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