News - 19.11.2021

Une flotte ottomane à Toulon au XVIe siècle

Par Mohamed-El Aziz Ben Achour - Traditionnellement, lorsqu’on évoque le monde méditerranéen du Moyen Âge et des premiers temps de l’époque moderne, une image vient à l’esprit : le face-à-face de la Chrétienté et de l’Islam. Certes, la volonté d’en découdre au nom de la foi était réelle et les affrontements armés pour la suprématie maritime et terrestre nombreux ; sans parler de l’activité corsaire, cette «guerre seconde», selon l’expression de Fernand Braudel, à laquelle s’adonnaient allégrement Maghrébins et Européens. Ce que l’on sait moins, c’est que, parallèlement à la compétition majeure, il existait des conflits où la raison d’Etat, voire l’intérêt personnel des princes, conduisait ces derniers à taire leurs scrupules religieux et à trouver des accommodements avec les principes sacrés de la lutte contre les infidèles ; c’est-à-dire les chrétiens pour les musulmans et vice-versa. Ces entorses à la règle imposée par la religion apparurent très tôt aussi bien en Orient, en Méditerranée occidentale qu’en Europe.

Ainsi, au Moyen Âge, au temps des Croisades, assista-t-on à des alliances entre chrétiens et musulmans contre d’autres chrétiens et d’autres musulmans. L’historienne Anne-Marie Eddé, auteure en 2016 d’une biographie de Saladin, résume parfaitement cette réalité lorsqu’elle écrit : «Les combats qui se préparaient [circa 1191] n’avaient rien d’une guerre religieuse comme les discours voulaient le faire croire. Ce n’était pas l’islam et le christianisme qui s’affrontaient, mais des souverains confrontés à des difficultés intérieures et extérieures qui tentaient de se trouver des alliés – quelle que fût leur religion – contre ceux qui les menaçaient. C’est ainsi que les chrétiens byzantins recherchaient l’alliance de Saladin contre d’autres chrétiens siciliens ou allemands […] et que les Seljoukides n’hésitaient pas à offrir leurs services aux Allemands pour combattre celui-là même [Saladin] qu’ils venaient de féliciter pour avoir pris Jérusalem aux Francs.» En Espagne musulmane, la Reconquista pour la réunification sous la bannière du Christ fut un affrontement de l’islam et du catholicisme : mais là-bas, aussi, les impératifs de la politique conduisirent à des alliances entre princes chrétiens et musulmans, sans compter les liens de vassalité. A l’autre extrémité de la Méditerranée, en 1346 à Byzance, la guerre civile amena un prétendant (le futur empereur Jean VI Cantacuzène) à se rapprocher des Turcs et même à marier sa fille au sultan Orkhan.  En Europe centrale, soumise, dès le XIVe siècle, à une forte pression militaire des Ottomans, le scénario des querelles de succession se reproduit. En Hongrie, un des frères rivaux, Jean 1er, appuie les envahisseurs ottomans. C’est dire combien les enjeux territoriaux et la soif de pouvoir, ou, en d’autres termes, ce qu’on appellera bien plus tard la realpolitik, réussissaient fréquemment à faire taire les scrupules religieux.

L’épisode que nous proposons de présenter ici se situe au XVIe siècle. Sur mer, l’affrontement oppose les puissances chrétiennes et l’Empire ottoman, alors à son apogée. L’enjeu est essentiellement la possession des îles des bassins oriental et occidental de la Méditerranée et du littoral maghrebin. Sur terre, en Europe, l’expansion turque, commencée au XIVe siècle, s’étend aux Balkans et vers le Danube et à une grande partie de la Hongrie, ce qui fait des Ottomans les ennemis des Habsbourg. Mais à l’Ouest, la grande rivalité oppose deux puissances, toutes deux catholiques: l’Espagne dirigée par Charles de Habsbourg, connu sous le nom de Charles Quint ou encore Charles V (1500-1558), et la France gouvernée de 1515 à 1547 par François 1er de Valois-Angoulême.

Ces deux monarques, parmi les plus illustres de l’histoire européenne, furent d’abord des rivaux dans la compétition pour obtenir le titre prestigieux d’empereur du Saint Empire romain germanique. En 1519, c’est Charles qui remporte les suffrages des princes-électeurs. A partir de cette date, il est à la tête d’un vaste empire comprenant l’Espagne, une partie de la Bourgogne, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, le royaume de Naples, le duché de Milan, des possessions autrichiennes, le nord et l’ouest de la Hongrie.  La France sur laquelle règne François Ier (avec entre autres titres celui, prestigieux, de «fils aîné de l’Eglise») est également un puissant royaume. Entre les deux grands monarques, la rivalité est féroce : la France fait obstacle à l’extension à l’ouest du continent européen par Charles Quint.  En revanche, les rois de France qui, depuis le XVe siècle, réclamaient leurs droits héréditaires sur le royaume de Naples et le duché de Milan, se trouvèrent face à l’hostilité durable des Habsbourg.  On assista alors, sous le règne de François 1er,  à une reprise des affrontements militaires connus sous le nom de Guerres d’Italie.  Si en 1515, les Français remportent la victoire de Marignan, ils sont battus en 1525 à Pavie et François 1er est même fait prisonnier. Face à cette déconfiture qui met en péril le Trône de France, la mère du roi, Louise de Savoie, et les ministres, ayant obtenu l’aval du souverain captif, n’ont d’autre choix que de se tourner vers Istanbul et demander l’appui  du sultan Soliman le Magnifique (1520-1566). Il promet une assistance financière et maritime, inaugurant ainsi une alliance de la Turquie ottomane avec la France qui allait perdurer.

L’historien Gilles Veinstein, spécialiste de l’histoire ottomane, précise que cette alliance qui, pour des raisons religieuses mais aussi d’un rapport de forces largement en faveur des Turcs, n’a jamais fait l’objet d’un traité, a été fondamentalement un appui, non dénué de condescendance, de la part du Sultan au roi de France. Bien entendu, il y avait de la part des Turcs un intérêt stratégique. En effet, l’assistance ottomane, en donnant plus de moyens militaires et financiers à François 1er, obligerait fatalement Charles Quint à immobiliser d’importants moyens à l’ouest, et à réduire ses forces sur la partie orientale de son empire, ce qui ne manquerait pas d’être profitable à la politique d’expansion des Ottomans.

A propos de cette alliance franco-ottomane, on sait que l’historiographie associe à cet épisode les Capitulations, c’est-à-dire   les avantages et privilèges commerciaux consentis par la Sublime Porte.  Il convient, avec G. Veinstein, de corriger l’idée longtemps répandue que cette faveur avait accompagné l’alliance diplomatique et militaire.  En réalité, les Capitulations n’ont été accordées par Soliman qu’en 1569, sous le règne de Charles IX, le petit-fils de François 1er. Toutefois, cette amitié, qui allait se révéler durable, permit à la France d’avoir la préséance sur les autres représentants diplomatiques européens accrédités à Constantinople.

Mais revenons en Europe occidentale.  Libéré en 1526, le roi de France signa avec Charles Quint un traité de paix qu’il ne tarda pas à dénoncer. Et la guerre entre les deux grands rois catholiques de reprendre. Chacun cherche des alliés, eux aussi très mal vus des fidèles de confession catholique et de l’Eglise. Le roi de France s’allie à des princes protestants d’Allemagne et Charles Quint à Henri VIII d’Angleterre. Mais entre 1535 et 1544, lors des troisième et quatrième guerres d’Italie, la puissance du Saint empire était redoutable et le recours à l’assistance turque de nouveau à l’ordre du jour. En 1535, un ambassadeur permanent, Jean de La Forest, est nommé à Constantinople.  La première étape de sa mission consiste à « aller d’abord de Marseille à Tunis (…) pour rencontrer le sieur Haradin [Khérédine Barberousse], ‘roi d’Alger’, qui le dirigera vers le Grand Signor [Soliman le Magnifique]. (…) Le roi «prie instamment le sieur Haradin, qui a une puissante force navale ainsi qu’un emplacement propice [Tunis], d’attaquer l’île de Corse et les autres terres, lieux, villes navires et sujets de Gênes, et de ne pas cesser avant qu’ils aient accepté et reconnu le roi de France (…) Au Grand Signor, Monsieur de la Forest doit demander un million en or.» Dans les instructions données à La Forest, il est précisé que le roi de France « reconnaîtra cette bénédiction et enverra tribut et pension» au sultan pour «le récompenser du soutien financier, ainsi que du support de sa marine.»

La menace du Saint Empire se faisant de plus en plus forte, François 1er propose  à Soliman «d’assaillir»  Charles Quint  en Hongrie, dans les Flandres et en Espagne et sollicite une assistance militaire.  En 1543, Soliman répond favorablement : «A toi François qui es roi du royaume de France, je t’envoie la flotte que tu m’as fait demander par ton ambassadeur Paulin [ Antoine Escalin des Aimars] ; elle est pourvue d’hommes et de munitions. J’ai ordonné à Kheïr-el-Dine, mon amiral, de porter la guerre où tu jugeras à propos et de t’obéir comme à moi-même (…) Tu auras soin de renvoyer notre flotte en bon état à Constantinople lorsqu’elle aura contenté tes désirs. Tes vœux et les nôtres seront accomplis si tu regardes Charles Quint comme ton plus grand ennemi et si tu ne te laisses pas tromper par de spécieuses propositions de paix qu’il ne manquera pas de te faire lorsque mes troupes auront ravagé ses Etats.» (d’après Paolo Giovo, trad.fr. 1555) le Kheïr-el Dine que mentionne la correspondance du sultan, à l’époque grand amiral de l’empire, n’est autre que le fameux Barberousse des récits européens. Ce personnage emblématique de la Méditerranée de l’époque, originaire de l’île de Mytilène (Lesbos),  est né vers 1466, dans une famille pauvre peut-être convertie. Avec son frère aîné Arouj, il se met au service du Grand seigneur et, corsaire redoutable, sème la terreur sur les côtes européennes. Il conquiert Alger pour le Sultan, puis prend momentanément Tunis en 1535 avant d’en être chassé par les Espagnols. Appuyé par Soliman qui l’élève à la dignité de Kapoutan-Pacha, il perfectionne la marine ottomane. C’est à lui qu’est confiée la mission de prêter main-forte aux Français menacés d’une attaque maritime du Saint Empire et de ses alliés italiens.

Les deux flottes mènent des attaques séparément ou conjointement, comme en juin 1543, lorsque Nice, qui dépendait alors du duché de Savoie, fief du Saint Empire, est assiégée par 20 000 soldats commandés par François de Bourbon-Vendôme. Elle est bombardée par une escadre composée de 120 galères ottomanes et 60 navires français sous les ordres de Khérédine Barberousse. La ville est prise mais la résistance est tenace. La tradition rapporte qu’une jeune Niçoise du nom de Caterina Segurana réussit, grâce à l’intervention miraculeuse de la Vierge Marie, à mobiliser la population et à obliger les assaillants à se retirer. En fait, la menace italo-espagnole que représentait l’arrivée des troupes du duc de Savoie explique le repli des Franco-Turcs.

En septembre 1543, afin de protéger les côtes de Provence, François 1er a demandé au Sultan de laisser la flotte de Barberousse et ses 30 000 combattants dans la rade de Toulon, officiellement pour hivernage, en réalité pour protéger le littoral méditerranéen du royaume d’une invasion espagnole. Voilà donc les équipages, les soldats et même le harem de Khérédine installés dans la ville. Afin de limiter les risques de tension et d’incidents entre les troupes et les habitants, François 1er avait pris la précaution de faire évacuer la ville à l’exception des notables et des chefs de famille. Sur le séjour des Ottomans, les témoignages ne sont pas tous du même avis. Certains, sans doute obsédés par cette alliance sacrilège du roi de France avec une puissance musulmane, parlèrent d’une véritable invasion. Incontestablement, des vexations (comme la transformation, dit-on, de la cathédrale en mosquée), des abus, voire des exactions, furent commis, comme c’est toujours le cas quand une armée, même alliée, arrive dans un pays étranger. Rappelons, d’ailleurs, qu’en ces temps-là, il était d’usage que les armées en opération logent chez l’habitant, et les soldats n’étaient pas toujours corrects vis-à-vis de leurs propres compatriotes).  Pour d’autres, la cohabitation ne fut pas mauvaise. Selon des témoignages, les capitaines des deux marines fraternisaient et marins turcs en goguette et marins français se lièrent d’amitié, ne manquant pas de faire la fête, passant d’une taverne à l’autre. L’historien Jean-Louis Bélachemi, auteur en 1984 d’une biographie des frères Barberousse, note que, selon les chroniqueurs provençaux du XVIe siècle, Turcs et Toulonnais vécurent en bonne intelligence et que les habitants des villages voisins accouraient en ville pour y exercer leur commerce. «Ce fut à qui vendrait ses marchandises aux Turcs, à qui les entraînerait presque de force en leur proposant des logements plus convenables.»  Ainsi , la présence en pays chrétien, durant huit mois, de cette imposante escadre musulmane fut bénéfique au commerce. La monnaie ottomane devint même une devise de choix.  

Si le séjour à terre pouvait permettre aux combattants de se reposer et de se distraire, Khérédine et ses troupes ne restèrent pas uniquement à protéger la ville et son littoral. Repoussant des attaques italo-espagnoles, les navires de la flotte menaient régulièrement des attaques de harcèlement en direction des côtes espagnoles et italiennes (Barcelone, San Remo, Borghetto Santo Spirito, Ceriale) et empêchaient la communication entre les deux pays. C’est durant l’une de ces opérations que l’amiral ottoman négocia avec son grand rival, Andrea Doria, la libération de son lieutenant, le non moins célèbre Dragut (Turgut Reïs).

Le 23 mars 1544, après avoir reçu du roi de France une indemnité de 800 000 écus d’or et obtenu la libération des Maghrébins captifs sur des galères françaises, la flotte turque quitta Toulon. Pour dédommager la ville des dépenses occasionnées par la présence des troupes et remercier la population, Toulon fut exemptée de l’impôt pendant dix ans. Cinq navires français sous le commandement du général des galères, Antoine Escalin des Aimars (plus connu sous le nom de capitaine Paulin, comme nous l’avons signalé plus haut), accompagnèrent l’escadre turque et participèrent même aux attaques de cette dernière sur les côtes italiennes.

Le 22 septembre de la même année 1544, le roi de France, confronté au nord à une offensive des armées de Charles Quint et du roi d’Angleterre, ainsi qu’à des difficultés financières, signe avec l’empereur ( qui manque, lui aussi, de ressources pour poursuivre les opérations militaires) la trêve de Crépy-en-Laonnois.

L’alliance franco-turque étant toujours en vigueur, Toulon servit en août 1546 de base de repli durant quelques mois pour les navires de Dragut, pourchassés par les Génois. Quant au kapoudan-pacha Khérédine, les opérations de 1543-1544, en Provence furent sa dernière campagne. Il mourut deux ans plus tard à Constantinople, en Juillet 1546.   En empêchant une invasion par le sud, à un moment où le royaume était menacé par l’alliance entre Charles Quint et Henri VIII d’Angleterre, l’imposante armada qu’il commandait a évité à François 1er et à la France un désastre qui aurait mis en péril le trône royal et l’intégrité du territoire.

Mohamed-El Aziz Ben Achour

 

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2 Commentaires
Les Commentaires
Philippe ROBERT - 20-11-2021 18:39

Merci pour ce très intéressant article.

Said Zulficar - 23-11-2021 16:28

Tres interessant memoire historique sur un episode important peu connu. Merci Cher Aziz et felicitations. Said Zulficar, (Le Caire)

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