Hommage à ... - 08.11.2021

Abdallah Ben Saïd: enfant de Tataouine et héros national méconnu

Par Slaheddine Belaïd - La biographie de Abdallah Ben Saïd que je reproduis ci-dessous a été publiée par le chercheur Habib Belaïd en annexe à son étude sur les « Figures d’ingénieurs pendant le Protectorat français en Tunisie : l’exemple de la Poste et des Travaux Publics ». Elle y côtoie les biographies de la plupart des ingénieurs tunisiens formés avant l’indépendance.

Biographie

« Abdallah  Ben Saïd. Né à Tataouine en 1917, a vécu dès l’âge de 4 ans à Sousse où il a fréquenté le Koutteb ou école coranique jusqu’à l’âge de 14 ans. Il se considère comme « autodidacte ». Il a appris la langue française en prenant des cours particuliers à l’école franco-arabe de Bâb el Qiblî à Sousse où il réussit à obtenir, après une année, le certificat d’études primaires. Il entre directement en deuxième année au Collège professionnel Emile Loubet à Tunis avec une bourse d’études et obtient en 1937 un diplôme d’électricité (Il fait partie des 3 Tunisiens qui ont participé au concours d’agent technique qui a réuni 210 candidats). En 1938, il obtient le diplôme technique de ce collège.

En 1939, il réussit le concours de la Marine française à l’Arsenal de Sidi Abdallah. Après un an de stage, il refuse un contrat de dix ans en Indochine (Saïgon), étant l’aîné de ses frères. Il retourne à Sousse où il est engagé, le 17 mai 1941, comme agent technique des postes. Réquisitionné au moment de l’occupation allemande de la Tunisie, c’est le premier Tunisien qui entre au service des câbles. Il y reste cinq ans en tant qu’agent temporaire. Depuis le règne de Moncef Bey (1942-mai 1943), les Tunisiens pouvaient passer des concours administratifs. Ainsi, après la guerre, 40 Tunisiens ont été promus rédacteurs. C’est ce que fait A. Ben Saïd en 1946, année où il est reçu major au concours d’élèves venus de France et d’outre-mer. Il part alors en stage d’un an à l’Ecole nationale des télécommunications à Paris.

De retour à Tunis, il fera partie du projet de l’OTAN des câbles de longue distance. Entre temps, il prend des cours privés pour se préparer au concours d’ingénieur des Travaux chef de secteur (math élém). Le 5 décembre 1952, il passe ce concours qui lui permet de devenir le premier responsable de l’entretien du réseau des câbles pour toute la Tunisie, réseau de l’armée compris. Il soutient la résistance armée notamment en couvrant les actions de sabotage des installations téléphoniques. Après l’indépendance, il déjoue les écoutes téléphoniques du GPRA algérien installé à Tunis, montées par les 20 ingénieurs français venus en Tunisie dans le cadre de la coopération franco-tunisienne. La découverte de ces écoutes a eu pour conséquence la rupture des relations diplomatiques franco-tunisiennes et l’annulation du marché de 150.000 lignes téléphoniques au profit de la Suède, et, par la même occasion, l’accélération de la tunisification des PTT. Technicien des télécommunications, il joue un rôle important dans les évènements de Bizerte (1961) : liaison radiophonique entre Bizerte et Tunis, transport des armes et des messages en utilisant la couverture de la poste, etc.

Abdallah Ben Saïd s’implique dans des activités associatives et sociales diverses : il est secrétaire adjoint de l’Union régionale de l’UGTT à Sousse (1946), en même temps président de la cellule destourienne des PTT à Sousse. En 1937 il adhère au mouvement scout Erraja’ (l’Espoir), proche du parti Vieux-Destour ; puis de 1945 à 1949, il participe à l’extension dans le Sahel des scouts du mouvement créé par Ezzeddine Azzouz en 1944 à Tunis : les Scouts musulmans tunisiens. »

Commentaire en guise d’hommage

On ne peut qu’être époustouflé par le parcours hors norme de cet autodidacte qui, à l’âge de 14 ans, décide de prendre sa destinée en main, choisit  d’abandonner le système éducatif de type zeitounien qui lui était imposé par son milieu social et se lance, une fois son certificat de fin d’études primaires en poche, dans une course effrénée aux diplômes qui l’amènera depuis le brevet en électricité du collège Emile Loubet en 1937 jusqu’au diplôme d’ingénieur de travaux en télécommunications qu’il obtiendra en 1952. Aîné d’une famille que l’on peut supposer nombreuse et avec des moyens limités comme la plupart des familles tunisiennes à cette époque, il sait qu’il ne peut pas compter sur ses parents pour financer ses études ; il fera toute sa formation soit en tant que boursier de l’état (ce qui était, de son temps, un privilège réservé aux plus méritants) soit en donnant des cours privés tout en travaillant.

En tant que militant nationaliste, il mettra à profit sa parfaite connaissance du réseau téléphonique pour apporter son soutien à la résistance tunisienne dans ses actions contre l’occupant aussi bien durant la période de lutte pour l’indépendance que lors de la bataille de Bizerte. Son coup de maître restera celui de la découverte des écoutes téléphoniques du GPRA mises en place par des ingénieurs français affectés au Secrétariat d’Etat au PTT qui, sous couvert de coopération technique, agissaient comme auxiliaires des services secrets français. Cette affaire a eu, en outre, une conséquence heureuse pour la Tunisie puisqu’elle a permis le remplacement des fournisseurs français de téléphonie par la société suédoise ERICSSON dont la technologie en matière de centraux électroniques était en avance sur celles de la plupart de ses concurrents. L’adoption de cette technologie par la Tunisie dès le début des années soixante a valu au réseau téléphonique tunisien de figurer aux premières places dans le classement des réseaux africains durant de nombreuses années.

Comme on le voit, la biographie de Abdallah Ben Saïd n’a rien à envier à celles des illustres pionniers de l’ingénierie tunisienne que furent les Mohamed Ali Annabi, premier polytechnicien tunisien, Ezzeddine Abassi, Tahar Amira, Mokhtar Latiri et, dans le secteur des télécommunications, Mohamed Mili et Brahim Khouaja. Dans une certaine mesure, on peut considérer que Abdallah Ben Saïd a eu plus de mérite à arriver là où il est arrivé, car, issu d’un milieu moins favorisé et handicapé par une mauvaise orientation au départ de sa scolarité primaire, il a dû déployer beaucoup plus d’énergie et faire preuve de beaucoup plus de ténacité pour gravir tous les échelons de cette remarquable ascension sociale. Abdallah Ben Saïd devrait servir de modèle à tous les jeunes d’aujourd’hui non seulement de Tataouine mais de toute la Tunisie.

Slaheddine Belaïd
 

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