News - 21.02.2021

Tunisie : Le «majel», pour surmonter la crise de l’eau potable

Par Ridha Bergaoui - La plus grande partie de la Tunisie se trouve dans les zones semi-aride et aride. Les ressources hydriques sont très réduites. La dotation en eau est inférieure à 450 m m3/habitant/an. La Tunisie se trouve ainsi au dessous du seuil de pauvreté hydrique fixé par l’OMS à 500 m3.

L’accès à l’eau potable est un droit constitutionnel et le citoyen doit disposer d’une eau potable de qualité acceptable et à un prix abordable.

Protestations, sit-in et blocages des routes, par les habitants pour protester contre les coupures ou la mauvaise qualité de l’eau potable, sont devenus fréquents. Le PDG de la SONEDE (Société Nationale d’Exploitation et de Distribution des Eaux) a annoncé il y a quelques jours qu’il y a de sérieuses difficultés pour alimenter la capitale en eau. Pour y faire face le PDG recommande de lancer des campagnes de sensibilisation du citoyen à l’économie de l’eau et achever, avant 2023, la construction de la nouvelle station de traitement de Bejaoua.

Des disponibilités hydriques limitées

Les disponibilités en eau de la Tunisie sont modestes et soumises à des variations capricieuses du climat. Elles sont évaluées en moyenne à 4,9 milliard de m3/an réparties en:

eaux de surface,  provenant des barrages et lacs collinaires : 2,7 milliard de m3

eaux souterraines,  extraites à partir des puits de surface et des forages profonds : 2,2 milliard de m3.

Par ailleurs, le pays est exposé directement aux aléas du changement climatique et la situation risque encore de s’aggraver dans les années à venir. Pour la campagne agricole en cours, et pour la deuxième année consécutive, la pluviométrie est au dessous de la moyenne habituelle. La réserve en eau des barrages n’est que seulement de 52% alors que la saison des pluies est presque achevée.
Un grand effort de mobilisation des ressources a été fait depuis l’indépendance. A part la désalinisation des eaux saumâtres et de l’eau de mer ainsi que le recyclage des eaux usées traitées, les possibilités d’augmenter les ressources sont limitées.
L’agriculture est la principale utilisatrice de cette ressource, soit 80%. Elle est suivie par l’eau potable qui représente 14% et l’industrie (5%). Le tourisme ne consomme que 1% des ressources hydriques.

La SONEDE, seul gestionnaire de l’eau potable

Contrairement à d’autres pays, aucun opérateur privé n’intervient dans la gestion de l’eau potable. Celle ci relève uniquement de la SONEDE qui dépend du Ministère de l’Agriculture. La SONEDE est le principal gestionnaire de l’eau potable. En milieu rural, elle est secondée par les GDA (Groupements de Développement Agricole). La SONEDE alimente en eau potable plus de 2,500 million de foyers et dispose d’un réseau de plus de 50 000 km de long. Le taux de raccordement à l’eau potable en Tunisie  est, selon les régions et le milieu (urbain ou rural) de 93 à 100%.

La SONEDE distribue annuellement plus de 600 million de m3 d’eau. Malheureusement une partie importante de cette eau se trouve perdue dans les canalisations et les installations archaïques et vétustes. Le journal « la presse» du 07/08/2020, dans un article relatif à la SONEDE, rapporte que le volume d’eau distribuée par la SONEDE en 2018 est de 625,4 millions de m3 alors que le volume consommé n’est que de 461,1. La différence,  soit 164,3M  de m3 représentant 26,3% de la quantité totale, est perdue dans les canalisations et infrastructures.

La tarification de l’eau potable

Le prix de l’eau payé par le consommateur ne reflète pas son coût de revient. L’eau est facturée par tranche selon le niveau de consommation par trimestre et va de 200 à 1490 millimes/m3. 70% des abonnés domestiques consomment  moins de 40 m3/trimestre. Les familles modestes consomment peu d’eau et le payent bon marché. Les gros consommateurs payent le tarif le plus élevé aussi bien pour la SONEDE que l’assainissement (ONAS). 

Augmenter les tarifs pour inciter le citoyen à faire des économies d’eau et réduire sa facture risque de pénaliser les classes modestes, les familles aisées seront toujours capables de payer facilement l’eau même à plein tarif.

Afin d’améliorer les recettes de la SONEDE et réduire son déficit budgétaire, il serait intéressant, comme le fait la STEG qui distingue les abonnés résidentiels et les non résidentiels, de distinguer d’une part les ménages et d’autre part les autres usagers (industriels, hôtels-restaurants, bureaux et administrations…). Les premiers payeront de l’eau au prix subventionné alors que les seconds payeront l’eau à plein tarif. Toutefois il ne faut pas que ces clients se rabattent sur les forages pour puiser d’une façon anarchique de l’eau nécessaire à leur activité.

Consommation individuelle d’eau potable

La consommation moyenne individuelle en eau potable varie de 80 à  140 litres/habitant par jour, soit 40 à 45 m3/an. En France, la consommation individuelle d’eau du robinet est passée de 165 litres/j en  2004 à seulement 148 litres en 2018.

L’eau de boisson ne représente même pas 1% de la consommation globale, beaucoup ne boivent que l’eau en bouteille. Les sanitaires et les douches-bains constituent 60%, la vaisselle et le linge consomment environ 25% alors que la préparation des repas demande 6% de l’eau. Le reste est réservé au jardin, lavage de la voiture et autres. Environ 25 litres d’eau potable/personne sont ainsi utilisés quotidiennement dans les toilettes  et  50 litres pour les douches et bains.  30 litres sont utilisées pour la vaisselle et le linge.

Moyennant l’utilisation d’une robinetterie performante, de machines économes et une vigilance de la part de l’usager pour éviter le gaspillage lors des différentes manipulations ou pour remédier à des fuites, une économie de quelques dizaines de litres est possible.  Des campagnes de sensibilisation doivent rappeler le citoyen de l’importance de l’eau et l’obligation de la préserver et d’éviter le gaspillage de cette denrée vitale et de plus en plus précieuse.

A coté de la lutte contre le gaspillage de l’eau, la récupération de l’eau de pluie permet au consommateur de disposer à domicile d’une source d’eau gratuite et de qualité et de réduire ainsi avantageusement sa facture de consommation d’eau du robinet. Elle  permet également de réduire la pression sur l’eau potable et d’améliorer les ressources hydriques nationales.

Récupération de l’eau de pluie

De nombreux pays encouragent, moyennant primes et prêts, leurs habitants à procéder à la collecte et l’utilisation de l’eau de pluie. C’est le cas par exemple de la Belgique où la récupération de l’eau de pluie est obligatoire dans le cas de nouvelles constructions ou la rénovation d’une habitation existante.  Le volume de la citerne est calculé à raison de 33-50 l/m² de surface horizontale de la toiture et varie de 5000 à 10000 litres.

La Tunisie dispose d’une grande tradition  en matière de récupération d’eau de puits. Les aqueducs romains et les « foskias » de Kairouan sont les meilleures preuves.  Cette pratique est très ancrée surtout dans le sud tunisien (Kairouan, Mahdia, Sfax, Jerba…). Aussi bien en ville que dans la campagne,  la construction de réservoirs et citernes appelés « majels » était très courante. Jadis, de nombreuses maisons, mosquées et places publiques disposaient de citernes souterraines destinées à emmagasiner l’eau de pluie provenant des toits et des terrasses.

Quoique ces réservoirs soient de petites capacités (40-50 m3), ils représentent un volume important dés que leur nombre est élevé. Par ailleurs, l’eau de pluie est réputée pauvre en calcium et convient parfaitement à la vaisselle et le linge. Moyennant un contrôle bactériologique, elle peut même servir comme eau de boisson.
Avec la modernisation, la construction des immeubles, l’arrivée de l’eau courante… la construction et l’usage des majels ont été marginalisés et abandonnés.

Pour le retour des majel

Les majels permettent aux ménages de réduire leur consommation d’eau du réseau public et surtout de disposer de l’eau en périodes d’indisponibilité de ce produit vital. Sur le plan économique, l’eau du majel parait gratuite. En réalité elle nécessite un certain investissement de départ nécessaire pour la construction de ce réservoir d’eau. Cet investissement est rapidement amorti.

Conscients de l’importance de collecter et stocker l’eau de pluie, les autorités ont essayé d’encourager et de réglementer la construction de majels et bâches d’eau. Le décret 1125 du 22 aout 2016 permet aux personnes dont le revenu est inférieur à trois fois le SMIG de bénéficier d'un prêt du Fond National de l’Amélioration de l’Habitat (FNAH) d’un montant pouvant aller jusqu’à 10 000 dinars avec un taux d’intérêt de 3,5 % remboursable sur sept ans.

Un autre décret (décret 171 du 19 février 2018)  oblige les promoteurs des bâtiments civils à construire des bâches de collecte des eaux pluviales. Il réglemente la construction et le fonctionnement  de ces réservoirs de collecte et de stockage des eaux pluviales.
L’équipement en réservoirs d’eau pluviale, enterrés ou apparents annexés à des logements individuels et bâtiments civils collectifs, privés ou publics, doit être obligatoire pour l’obtention de tout permis de bâtir. Un système d’encouragement par le biais de primes et subventions doit être prévu.

Encourager la construction de réservoirs d’eau pluviale

Le projet PROSOL ELEC, géré par la STEG, fournit un ensemble d’incitations  comprenant subventions, prêts et bonifications au profit des clients résidentiels voulant produire une partie de leur consommation individuelle d’électricité. Un projet similaire, géré par la SONEDE, peut à son tour encourager les clients à installer un système de récupération de l’eau de pluie. Ce projet sera de nature  à alléger la pression sur l’eau du robinet surtout en période de forte consommation. Il permettra également de créer de petites entreprises spécialisées et de nouveaux postes d’emploi.

En supposant qu’il y aura un million d’abonnés de la SONEDE qui opteront pour cette formule et moyennant des majels à 20m3 chacun, cela fera 20 million de m3, soit la capacité d’un petit barrage.

Certains commerçants proposent déjà des réservoirs d’eau, en plastique dur ou en béton, de différentes capacités, à enterrer ou apparents. Ces réservoirs peuvent être équipés de filtres et d’un système électrique de pompage de l’eau.

L’économie et la lutte contre le gaspillage est la responsabilité de tous

La Tunisie a mobilisé presque toutes ses ressources hydriques. Notre plus grand gisement, heureusement jusqu’ici peu entamé, demeure la lutte contre le gaspillage. Beaucoup d’eau est gaspillée à tous les niveaux. L’agriculture consomme plus de 80% de nos ressources. Il est possible, en luttant contre le gaspillage, de produire plus avec moins d’eau. Eviter les pertes au niveau des infrastructures et des canalisations, généraliser l’utilisation des techniques d’irrigation économes  (comme la goutte à goutte) et recycler judicieusement les eaux usées traitées. Il faut également collecter et stocker les eaux pluviales excédentaires en période de fortes pluviométries et de crues perdues chaque année dans la mer.

Pour l’eau potable, la SONEDE est appelée à veiller à l’entretien de son réseau de distribution de l’eau potable et  à intervenir rapidement et professionnellement pour toute opération d’entretien et de réparation.

Afin  d’éviter la rupture de l’approvisionnement en eau surtout durant les périodes de grandes consommation (été, fêtes…), le consommateur doit aider la SONEDE à bien gérer ses ressources. Il est de son devoir d’éviter les fuites d’eau du réseau ménager et d’informer rapidement les services de la SONEDE des fuites et ruptures des canalisations ainsi que des pratiques interdites et illégales de certains de nos concitoyens.

Des campagnes de sensibilisation doivent être programmées pour initier toutes les classes de la population à l’importance et au bon usage de l’eau. Il faut également encourager l’installation de matériel d’économie d’eau domestique et développer les technologies anti-gaspillage d’eau.

Conclusion

En Tunisie, le stockage de l’eau de pluie est une pratique ancestrale qui a été abandonnée avec l’arrivée de l’eau courante dans les années 1960.  Le majel est une réserve d’eau très précieuse surtout en cas de perturbation et de rupture d’approvisionnement d’eau potable. La construction d’un majel doit être obligatoire pour toute nouvelle construction. L’Etat doit encourager et veiller à l’application du décret 2018-171 relatif à la nécessité, pour les promoteurs des bâtiments civils, de prévoir une bâche de récupération d’eau de pluie.

Il est urgent d’agir aujourd’hui pour préserver nos ressources hydriques et assurer demain à nos enfants la disponibilité d’une eau potable en quantité et qualité satisfaisantes. «C'est quand le puits est sec que l'eau devient richesse» (proverbe français).

Ridha Bergaoui
Professeur universitaire
 

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1 Commentaire
Les Commentaires
Rachid Bouhamed - 22-02-2021 10:43

Le stockage de l’eau de pluie est une pratique ancestrale qui a, des siècles durant, sauvé les familles de Sfax, et d'autres régions ! Pourquoi a-t-il été abandonné ? L'arrivée de l’eau courante dans les années 1960 a-t-elle coïncidé avec l'explosion de nouvelles sources d'eau, qui pouvait avoir justifié qu'on pût se passer de ces citernes, si opportunes ? Or, il s'avère que le législateur avait paré, en 2018 enfin !, à cette déperdition d'une ressource vitale et irremplaçable... et non susceptible d'être produite artificiellement !! Le mèjel permet de constituer une réserve d’eau très précieuse, et rien ne peut justifier le non-respect de cette obligation par des promoteurs peu respectueux des lois et règlements ni par leurs contrôleurs... En dépit des ricanements imbéciles de certains, les m3 de mon mèjel me permettent au moins d'arroser mon jardin sans peser sur les réserves de la SONEDE... ni sur ses factures ! Vive le décret 2018-171, qu'aucun promoteur n'a jamais été mis en demeure de respecter ni encore moins d'être sanctionné !!!

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