News - 17.02.2021

Covid-19 - La communication dans la tourmente de la pandémie (II): Gare au triomphalisme gouvernemental

Par Habib Mellakh - Les Tunisiens, encouragés ou induits en erreur par le triomphalisme  des gouvernants et des médias annonçant la victoire contre le coronavirus, libérés de leur peur,  sont revenus à leurs vieux réflexes. Ils ont abandonné les mesures préventives considérées comme draconiennes, d’ailleurs reléguées aux oubliettes par le gouvernement qui a opté pour  une  cohabitation  avec le virus sans mettre en place des garde-fous sérieux.

Un triomphalisme officiel responsable du laxisme et du déni Tunisiens

Le 27 juin dernier, les frontières ont été rouvertes et les voyageurs venant de nombreuses destinations ont été dispensés des tests PCR et du confinement personnel. Les rues et les marchés bondés ne connaissaient pas de répit ; les cafés, les  salons de thé et les restaurants étaient archicombles ; les salles de fêtes ne désemplissaient pas pendant la saison estivale, traditionnellement réservée  aux  mariages. Les retrouvailles chaleureuses et animées  avec les parents et les amis de retour de l’étranger se sont multipliées. Les plages étaient  envahies. Le tout sans masques et  aucun respect de la distanciation physique. La scène la plus emblématique de cet irrespect, filmée le 25 juillet 2020 par la chaîne de télévision nationale Watania 1,  aura été, sans doute, celle où l’on voit le chef gouvernement Elyes Fakhfakh, la ministre des affaires culturelles Chiraz Latiri et d’autres membres du gouvernement ainsi que des membres de l’ARP, présents sans masques et sans respect de la distanciation physique, à l’ouverture de la  manifestation «  Sahriet été 2020 à Hammamet » alors que le festival officiel avait été  annulé !

Cet irrespect des mesures barrières préventives a pris des proportions plus alarmantes sous le gouvernement de Mechichi qui n’a pas pris les mesures susceptibles d’empêcher la circulation intense du virus  et qui a donné, comme  le  gouvernement Fakhfakh après le déconfinement, le primat  à l’économie aux dépens de la santé.

Le triomphalisme gouvernemental, à l’origine des explications irrationnelles et prélogiques 

A cause du triomphalisme gouvernemental, de nombreux  Tunisiens ont pensé  que l’épidémie de coronavirus était derrière eux. D’autres compatriotes, qui sont tombés dans le piège du complotisme ambiant, ont estimé que l’épidémie était un mensonge inventé pour étouffer les libertés. Les partisans de la théorie du complot en donnent pour preuve le nombre relativement insignifiant de cas détectés et de morts.  Un autre discours aussi  extravagant, nourri par les croyances mystiques et populaires, a attribué la  maîtrise de l’épidémie à la baraka  des saints, faiseurs de miracles et éternels protecteurs du pays. Pour d’autres, une immunité croisée acquise par les  Tunisiens a, sans aucun doute, constitué  un rempart contre la propagation du coronavirus. Mais aucun responsable politico-sanitaire, aucun expert, aucun journaliste  ne s’est manifesté pour réfuter les explications fantaisistes ou discuter  les hypothèses formulées sans preuves, confirmant par là même les défaillances de la communication gouvernementale et médiatique. Ce silence contribue à l’insouciance des Tunisiens qui baissent la garde permettant par là même le retour en force de l’épidémie.

Les gouvernants ont crié victoire trop tôt, commettant une énorme bourde au niveau de la communication. Ils ont laissé prospérer les discours délirants  et versé dans un triomphalisme de mauvais aloi dicté par le désir d’engranger les bénéfices politiques du contrôle momentané de l’épidémie.

Ces explications irrationnelles ou  prélogiques ne s’expliquent pas uniquement par le triomphalisme déplacé mais aussi  par l’échec de l’école  à  former des citoyens débarrassés du poids des superstitions et imprégnés des bienfaits de l’esprit critique et de la quête scientifique. Il ne faut pas perdre de vue que tout projet moderniste ne peut aboutir par la seule implication  des élites mais  par l’adhésion massive des citoyens à sa réalisation. Une école ouverte à la modernité, un enseignement de qualité réconciliant les Tunisiens avec leur tunisianité, avec les langues, les civilisations, les cultures du monde  et le legs progressiste de la civilisation arabo-musulmane  ainsi que des médias engagés, développant en symbiose avec l’école  l’esprit critique et l’esprit scientifique,   contribueront  sans doute à faire le lit de cette adhésion  que nous appelons de tous nos vœux.

Une communication tendancieuse au lieu d’une communication explicative

Il n’est venu  à l’esprit de personne, en raison de la déficience de l’esprit critique ou pour des considérations politiciennes, de mettre de l’eau dans le vin des responsables aux égos surdimensionnés et grisés par une victoire qu’il aurait fallu relativiser en expliquant aux Tunisiens les véritables raisons des résultats obtenus. Personne parmi les responsables, les membres du comité scientifique, présenté par  nos médias et nos politiciens  comme indépendants,  ou parmi les journalistes n’a eu le courage et l’honnêteté intellectuelle de révéler que les chiffres relatifs aux cas détectés  ne reflétaient pas la situation épidémiologique réelle. Ce décalage est dû à une  capacité de dépistage dérisoire qui n’atteint pas les taux de détection nécessaires  pour contenir l’épidémie et à son corollaire, un dépistage défaillant, qui ne cible pas les cas asymptomatiques et  un nombre important de cas symptomatiques  mais uniquement les cas suspects et l’entourage des cas confirmés. Personne n’a expliqué ou n’a su expliquer  aux Tunisiens,  pendant la première vague et après le déconfinement, que le nombre de cas détectés était proportionnel au nombre de tests réalisés, que le virus  n’avait jamais cessé de circuler et que sa propagation allait s’accélérer avec la réouverture anarchique des frontières, l’abandon de la distanciation physique et le refus du port du masque.

La communication gouvernementale a péché par l’omission d’informations et d’explications relatives à la réalité épidémiologique. Les Tunisiens, déstabilisés par le  confinement  et la pandémie, avides de renouer avec le caractère convivial et expansif qui est le leur et désireux d’être rassurés, n’ont vu, en raison de ces omissions, que ce que les statistiques présentés dans les points de presse ont  bien voulu leur montrer, c’est-à-dire la face visible de l’iceberg. Les responsables politico-sanitaires ne leur ont jamais expliqué pendant la première vague et après  le déconfinement que le nombre des contaminations était de loin supérieur au nombre des cas détectés et ils ne se sont jamais rendu compte que plusieurs de leurs compatriotes avait été contaminés par le virus sournois et en avaient été guéris sans que cela apparaisse dans les statistiques du ministère de la santé et sans que le ministère le révèle. Une  communication tendancieuse, non objective qui manifeste un parti pris non avoué, celui de rassurer à l’excès mais qui, en fin de compte, démobilise, est à l’origine de ces omissions.

Nous pouvons citer d’autres exemples d’une information  lacunaire et par la même partisane. Le Professeur Habib Ghedira, président directeur général de l’office national de la famille et de la population  et membre de la commission scientifique s’est montré, au début de la semaine dernière,  tendancieux dans l’appréciation des statistiques récentes faisant état d’une baisse significative du nombre des cas confirmés, contaminés par le coronavirus,  qu’il a attribuée, dans une déclaration recueillie le lundi 8 février 2020 par  l’agence TAP à l’augmentation de l’immunité communautaire au sein de la population. C’est sur la même base que la commission scientifique, tout en reconduisant jusqu’au 7 mars les mesures sanitaires actuelles, s’est montrée rassurante et satisfaite de ce qu’elle considère comme une amélioration de la situation épidémiologique.  Comme en juin dernier, les responsables ont omis de dire que cette baisse était corrélée à la diminution significative des tests de dépistage.  Mais  Yves Souteyrand, le représentant de l’OMS à Tunis, n’a pas manqué de relever cette corrélation dans un entretien avec l’agence TAP, estimant que la Tunisie était toujours dans une phase épidémiologique préoccupante avec une transmission élevée du virus et que le nombre d’analyses effectuées était passé de 10 000 à la fin de janvier dernier à environ 4 000 par jour, ce qui a nécessairement entraîné une diminution du nombre de cas détectés. Ces données ont été occultées aussi bien par le Professeur Habib Ghedira que par la commission scientifique. Le paramètre  mis  en avant pour justifier leur optimisme prudent est le taux d’occupation des lits de réanimation  en baisse ces derniers jours. Ainsi, le gouvernement n’a que la hantise de la saturation des hôpitaux et de l’effondrement du système sanitaire qu’il veut éviter à tout prix. Les pertes humaines ne le préoccupent pas autant que la pression sur les hôpitaux.

La communication gouvernementale s’est souvent limitée à une description de l’évolution de la situation épidémiologique,  accompagnée de commentaires souvent superficiels et tendancieux. Des informations et des explications substantielles auraient permis,  après le déconfinement, une meilleure prise de conscience de la réalité épidémiologique, de son évolution et une meilleure protection contre le coronavirus.

L’urgence d’une communication explicative et scientifique

Après la reprise en force de l’épidémie, le gouvernement Mechichi a abandonné  la stratégie  de la communication visant à susciter une panique  de la covid-19 au  sein de la population. Il nous  a invité à vivre avec le virus, invitation perçue comme une banalisation de la maladie par les Tunisiens avec pour conséquence leur démobilisation. Mais il   n’a pas renoncé à la  stratégie de communication fondée sur la peur et la culpabilisation   et ne s’est pas rendu compte qu’elle était devenue, en l’absence de mesures dissuasives, inopérante alors qu’il aurait fallu lui substituer une  bonne communication scientifique  dont le rôle est de diffuser, auprès du grand public, des informations scientifiques destinées  à le convaincre du bien-fondé des mesures préventives décrétés. 

La Covid-19 est une maladie émergente et son agent, le nouveau coronavirus est un virus inconnu jusqu’à l’actuelle pandémie. Le savoir, qui les concerne, n’est pas un savoir constitué mais un savoir que les médecins et les chercheurs dans le monde entier sont en train de constituer et de mettre à la disposition du grand public. La connaissance de la maladie et son traitement  font appel à des disciplines aussi variés que l’épidémiologie, la virologie, la pneumo-phtisiologie, l’infectiologie, la réanimation  médicale. Mais s’il n’est pas aisé d’expliquer au grand public la différence entre un cas contact, un cas suspect, un cas confirmé, on peut définir plus facilement  des notions comme les cas symptomatiques, les cas asymptomatiques, le dépistage massif et des notions plus simples mais qui ne sont pas évidentes comme les différents types de masques, leur degré  d’efficacité, l’hygiène des mains, la distanciation physique, les notions de maladie manuportée et de maladie aéroportée. Bien que très compétents,  nos experts, omniprésents sur les plateaux de télévision, ne sont pas parvenus à vulgariser un grand nombre de notions, non parce qu’ils seraient de mauvais communicateurs mais en raison du nombre très réduit d’émissions scientifiques consacrées à la covid-19 et à cause de l’absence de journalistes spécialisés des questions sanitaires ou à tout le moins familiarisés avec ces questions. Nos experts n’ont pas réussi à expliquer  au grand public que les masques en tissu ou les masques chirurgicaux que nous utilisons ne sont pas des masques de protection individuelle mais des masques de protection collective qui doivent être portés non seulement par les clients d’un hypermarché mais aussi par son personnel. Ils n’ont pas expliqué comment il fallait les porter et quelles règles d’hygiène il fallait suivre pour ne pas les souiller. Ils n’ont pas défini d’une manière précise, avec des exemples à l’appui, la distanciation physique (ce n’est pas toujours évident), ni expliqué clairement pourquoi les gens devaient éviter de se serrer la main et de s’embrasser, pourquoi ils devaient  souvent se laver les mains en utilisant le savon ou à défaut le gel hydro- alcoolique. Le grand public, même parmi les gens très instruits, ne sait pas que la covid-19 peut être transmise par voie aérienne et qu’il faut, si on ne veut pas courir le risque d’être contaminé, éviter les rassemblements dans les espaces fermés et même dans les espaces ouverts et qu’il faut porter les masques dans tous ces espaces.

C’est l’assimilation de ces notions qui permettra l’adhésion volontaire et  rationnelle du maximum de  citoyens aux  gestes barrières recommandés. Ce consentement citoyen permettra d’ancrer de nouvelles habitudes comportementales qui deviendront une seconde nature. La tâche est ardue mais elle n’est pas impossible. Elle nécessite une grande mobilisation des médias, de l’école, des sociétés savantes médicales et des associations professionnelles dans le domaine de  la santé avec un rôle de premier plan pour les médias et l’école.

Le rôle des médias et de l’école

Les médias audio-visuels, la presse écrite et la presse électronique se sont mobilisés, comme partout ailleurs dans le monde, pour suivre l’évolution de la situation épidémiologique. Le besoin d’informations, d’analyses et de points de vue sur la pandémie et sa gestion par les pouvoirs publics, se fait d’autant plus sentir que  la maladie que nous combattons est inconnue. Cette maladie exige du journaliste, désireux d’informer le grand public, dans le strict respect des normes professionnelles et de l’éthique et soucieux d’assurer un suivi critique objectif  et constructif de la gestion de la pandémie par les pouvoirs publics, de mettre continuellement à jour ses connaissances sur la maladie.

Nous avons constaté, depuis le début de la pandémie, les efforts louables des journalistes pour s’acquitter de la responsabilité sociale qui leur incombe dans un contexte où il s’agit de faire prendre aux citoyens conscience de la gravité de la situation épidémiologique, de soutenir l’effort des autorités en vue de faire respecter les mesures préventives et les règles sanitaires destinées à limiter la propagation du virus et à préserver la vie des citoyens. Mais nous avons constaté amèrement l’absence de recul critique. Les journalistes se sont fait les porte-voix des responsables politico-sanitaires  dont ils ont répercuté les points de vue et les analyses  sans être capables ou sans éprouver le besoin d’émettre des réserves, encore moins de leur porter la contradiction  comme lorsque ces responsables font des appréciations tendancieuses et qu’ils occultent des données pour rassurer ou faire preuve d’un triomphalisme déplacé.

Le journalisme scientifique et le journalisme médical font malheureusement encore partie des parents pauvres du journalisme en Tunisie qui  souffre de la rareté voire de l’absence  de journalistes spécialisés, le journalisme sportif étant une exception qui confirme la règle.

L’IPSI ne forme depuis sa création que des journalistes généralistes. Il a tenté une expérience éphémère de formation de journalistes spécialisés dans le cadre d’un mastère formant, dans le domaine des techniques de communication des médias, des licenciés venant de diverses spécialités. Cette expérience,  qui n’a duré que  deux ans, devrait être reconduite.

Nous n’avons pas encore compris en Tunisie le grand impact que pourrait avoir le journalisme scientifique et plus particulièrement le journalisme médical sur  l’exercice de la démocratie et de la citoyenneté. Il est pourtant prouvé que ce journalisme permet de lutter contre les fake news en démêlant le faux du vrai, en traquant les informations   et les appréciations tendancieuses. Il contribue également à la modification des habitudes comportementales du citoyen  qu’il sensibilise à la nécessité de l’adhésion aux mesures préventives dans le domaine de  l’environnement ou celui de la santé.

L’école n’a pas joué pendant l’épreuve inédite que nous traversons le rôle qui aurait dû être le sien. Ce puissant  vecteur de transmission des connaissances,  aurait pu contribuer à asseoir les modifications comportementales exigées par les mesures préventives en mobilisant particulièrement les enseignants des sciences de la vie pour ce faire dans le cadre d’un travail de sensibilisation à mener durant l’année scolaire. Il n’est pas encore trop tard pour remédier à la situation en tirant profit des erreurs de communication constatées depuis le début de la pandémie en Tunisie.

Habib Mellakh

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