News - 26.01.2021

Commémoration du 40e jour de son décès : Abdelwahab Bouhdiba, le sociologue émérite

Par Khaled Ben Youssef - Avec la disparition du professeur Abdelwahab Bouhdiba, la Tunisie perd un grand penseur qui a formé plusieurs générations de sociologues à l’Université tunisienne. Son parcours scolaire, puis universitaire et scientifique, a toujours été marqué par l’’excellence. Après le collège Sadiki et le lycée Janson-de-Sailly de Paris, il rejoindra la Sorbonne pour des études philosophiques et littéraires, couronnées en 1959 par l’obtention de l’agrégation de philosophie. En 1972, il décrocha son doctorat d’État. Sa thèse intitulée «Islam et sexualité», fut publiée en 1975 sous le titre de «La sexualité en islam».

Cet ouvrage dont le succès a dépassé les frontières a été traduit en plusieurs langues, et il continue, jusqu’à nos jours, d’être réédité. Outre cet ouvrage important, le professeur Bouhdiba compte à son actif plusieurs autres publications de référence qui ont consolidé son image de grand penseur auprès des spécialistes et des intellectuels tunisiens et étrangers. La liste est bien longue, mais à titre d’exemple, je vais me contenter d’en citer quelques-uns : L’islam: ouverture et dépassement, La culture du Coran, Criminalité et changements sociaux en Tunisie, Quêtes sociologiques: continuités et ruptures au Maghreb, L’expérience de l’altérité dans les sociétés musulmanes, Sur les pas d’Ibn Khaldoun (avec Mounira Chapoutot), Kairouan, la durée (avec Mohammed Masmoudi), L’information et la communication aujourd’hui : aliénation et libération et La culture du parfum en Islam...

Professeur émérite à l’université de Tunis, Abdelwahab Bouhdiba a occupé plusieurs hautes fonctions. C’est ainsi qu’il a dirigé pendant plusieurs années le département de sociologie à la faculté des Sciences humaines et sociales de Tunis, avant d’être nommé, de 1972 à 1992, directeur général du Centre d’études et de recherches économiques et sociales (Ceres). De 1991 à 1994, il fut nommé directeur général adjoint de l’Alecso. Il a également présidé l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Beït al-Hikma pendant plus de 15ans (de 1995 à 2011). Il était, par ailleurs, membre du Conseil supérieur islamique, membre du conseil scientifique de la Fondation nationale pour la traduction, l’établissement des textes et les études, et membre de l’École tunisienne de philosophie. Par ailleurs, il avait eu l’honneur de représenter la Tunisie au sein du Conseil exécutif de l’Unesco. Vu son envergure et son rayonnement international, le défunt a toujours joui de la confiance de plusieurs institutions scientifiques étrangères prestigieuses, d’où sa nomination en tant que Professeur invité à l’Institut universitaire de hautes études internationales de l’université de Genève, et en tant que membre de l’Académie de langue arabe du Caire, et de l’Académie arabe de Damas. Il fut, d’autre part, vice-président de l’Académie européenne des sciences et des arts.

Professeur Bouhdiba s’est vu décerner plusieurs distinctions à l’échelle nationale et internationale dont notamment le prix Unesco-Sharjah pour la Culture arabe, en 2004, et le prix Ibn Khaldoun pour la promotion des études et des recherches en sciences humaines et sociales, en 2015. Et si l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Beït al-Hikma a reçu le prix du cheikh Zayed de l’édition en 2015, et celui du Roi d’Arabie saoudite l’année d’après, c’est en grande partie grâce aux différentes réalisations culturelles et scientifiques enregistrées au cours de la période faste et fructueuse de sa présidence de cette institution qui m’est très chère.

C’est à cette occasion que je l’ai connu. Pour l’avoir côtoyé de très près pendant 15 ans, et j’ai eu la chance d’être l’un de ses plus proches collaborateurs pendant toute cette période très riche en événements scientifiques et culturels. J’ai beaucoup appris de lui aussi bien sur le plan humain que sur le plan de l’organisation et de la culture. C’était un homme très intelligent et très cultivé. Il était un excellent orateur et il maîtrisait l’art d’improviser ses discours d’une manière impressionnante. Il avait le sens de la perfection et cela se reflétait sur sa méthodologie dans le travail et sur ses analyses scientifiques profondes et pertinentes. Malgré son immense savoir et sa grande culture, ce fut un homme modeste et respectueux des autres. Notre relation ne se limitait pas au travail. Très souvent, il me faisait des confidences et me racontait des histoires très intéressantes qui m’ont permis d’enrichir mes connaissances culturelles et scientifiques. Malgré son sérieux et sa rigueur, il avait l’art et la finesse de me soulager et de détendre l’atmosphère en me racontant des anecdotes et des histoires drôles quand il sentait que le volume du travail commençait à me peser et à me stresser. En plus de son ouverture d’esprit et de sa grande générosité, il était fin et raffiné dans son comportement. Je n’oublierai jamais son intervention remarquable et intelligente lorsqu’il a sauvé une situation inconfortable lors d’un colloque scientifique organisé à Beït al-Hikma.

Ce jour-là, le professeur Abdelbaki Harmassi, alors ministre de la Culture, avait pris la parole pour annoncer l’ouverture du colloque en question. Seulement, il s’est contenté de donner une allocution en langue arabe, omettant de bonne foi la présence de plusieurs invités occidentaux. Devant cette situation gênante, Abdelwahab Bouhdiba, qui tenait profondément au respect de ses hôtes étrangers, avait retenu le ministre, qui s’apprêtait à quitter la salle en raison de son calendrier chargé, et l’avait prié, en toute délicatesse, de rester encore quelques instants afin de l’écouter dans la traduction en langue française de son discours.

Le professeur Bouhdiba s’est mis alors à traduire instantanément et d’une manière magistrale le discours de monsieur Harmassi devant la stupéfaction de ce dernier. Cette traduction élégante et fidèle (presque) dans tous ses détails a suscité l’admiration de tous les invités qui ont apprécié ce geste à sa juste valeur au point qu’ils ont bombardé la salle d’applaudissements continus et chaleureux. Je garde le meilleur souvenir de cet homme exceptionnel qui a rendu d’énormes services à la science et à la culture tunisiennes, tant par ses ouvrages uniques que par ses participations toujours remarquables et distinguées aux nombreuses rencontres scientifiques auxquelles il a pris part tout au long de sa riche carrière de près de soixante ans.

Il a toujours su faire l’équilibre entre l’éducation classique qu’il a reçue au sein de sa famille à Kairouan, dans une ambiance plutôt très proche des principes religieux, et les fondements de la civilisation occidentale qu’il a reçus de par ses lectures et sa formation philosophique. Il a su concilier  les deux cultures pour défendre les valeurs universelles et prôner un islam modéré reniant le radicalisme et le repli sur soi, et appelant à l’amour et à la tolérance. Il croyait beaucoup en cette richesse que peuvent apporter le dialogue et le rapprochement des cultures et des civilisations. Il avait organisé plusieurs colloques et conférences traitant de ce sujet, tellement cette idée lui tenait à cœur.

Parmi les moments forts qu’il a pu éterniser à Beït al-Hikma, je peux citer: les Rencontres internationales de Carthage (avec une série de colloques traitant de sujets philosophiques et scientifiques d’une extrême importance), la célébration du sixième centenaire d’Ibn Khaldoun, le huitième centenaire d’Averroès, le neuvième centenaire d’Abu Hamed Al-Ghazali, les journées internationales de la calligraphie arabe, la grande manifestation «Kairouan: capitale de la culture islamique», les centaines d’ouvrages publiés dans différents domaines scientifiques dont notamment ceux rentrant dans le cadre de la stratégie nationale de la traduction ; sans oublier l’établissement de nombreux manuscrits importants à l’instar des œuvres d’Ibn al Jazzar.

Grâce à lui, l’Académie a noué des relations fructueuses avec des institutions internationales à l’instar de l’Union académique internationale, le Réseau des académies des pays européens, l’Unesco, l’Irsica, l’Isesco et bien d’autres. De par ses vastes connaissances et son rayonnement international, l’Académie a pu enrichir sa liste d’amis, ce qui lui a permis d’inviter plusieurs sommités d’envergure mondiale telles que Paul Ricœur, Edgard Morin, Georges Balandier, Salah Stétié, Dominique Chevalier, Raymond Daudel...pour ne citer que ceux-là.

Il va certainement manquer à toute la scène scientifique et culturelle qui continue à perdre, un par un, les grandes figures d’un temps révolu ; mais son œuvre et son souvenir resteront gravés en nous. C’est notre seule consolation.

Khaled Ben Youssef
Ancien directeur général de l’édition
à l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts «Beït al-Hikma».


 

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